Deux travailleurs agricoles palestiniens, dont l’un est âgé de 16 ans, sur la remorque plateau d’un tracteur se dirigeant vers la ferme d’une colonie israélienne en Cisjordanie.

© 2015 Matt Ford pour Human Rights Watch

(Jérusalem) – Des exploitations agricoles de colonies israéliennes en Cisjordanie recourent au travail d’enfants palestiniens pour cultiver, récolter et empaqueter des produits agricoles, dont la plupart est destinée à l’exportation, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Ces fermes versent des salaires très bas aux enfants et les soumettent à des conditions de travail dangereuses, en violation des normes internationales.

Ce rapport de 74 pages, intitulé « Ripe for Abuse: Palestinian Child Labor in Israeli Agricultural Settlements in the West Bank » (« Mûrs  pour  les abus: Travail d’enfants palestiniens dans des exploitations agricoles de colonies en Cisjordanie »), documente le fait que des enfants âgés d’à peine plus de 11 ans travaillent dans ces exploitations agricoles attenantes aux colonies de peuplement, souvent par des températures très élevées. Les enfants portent de lourds fardeaux, sont exposés à de dangereux pesticides et, dans certains cas, doivent payer eux-mêmes les traitements médicaux nécessités par des blessures ou des maladies liées au travail.

« Les colonies de peuplement d’Israël profitent de violations des droits humains commises à l’encontre d’enfants palestiniens », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Des enfants de communautés appauvries par la discrimination exercée par Israël et par ses politiques en matière de colonisation abandonnent l’école et prennent des emplois dangereux car ils estiment qu’ils n’ont pas d’autre solution et, pendant ce temps, Israël détourne le regard. »

Human Rights Watch a interrogé 38 enfants et 12 adultes qui travaillent dans sept colonies israéliennes dans la vallée du Jourdain, laquelle constitue environ 30 pour cent de la Cisjordanie et où se trouve la plupart des exploitations agricoles des colonies de peuplement israéliennes.

Les restrictions discriminatoires imposées par Israël à l’accès des Palestiniens à des terres arables et à des points d’eau en Cisjordanie, en particulier dans la vallée du Jourdain, centre traditionnel de l’agriculture palestinienne, coûte plus de 700 millions de dollars par an à l’économie palestinienne, selon des estimations de la Banque mondiale. Le taux de pauvreté parmi la population palestinienne dans la vallée du Jourdain a atteint 33,5%, ce qui le place parmi les plus élevés de toute la Cisjordanie. Certains Palestiniens louent des terres agricoles appartenant à des colons israéliens, à qui Israël a alloué ces terres après les avoir illégalement confisquées à des Palestiniens.

La politique israélienne consistant à promouvoir les transferts de civils dans les territoires palestiniens occupés et la confiscation par Israël dans ces territoires de terres et de ressources destinées aux colonies de peuplement, constituent des violations des obligations d’Israël en tant que puissance occupante, aux termes de la 4ème Convention de Genève. Ces violations sont aggravées par des violations des droits humains des Palestiniens qui travaillent dans les colonies, y compris d’enfants, a affirmé Human Rights Watch. Israël devrait démanteler les colonies et, en attendant, devrait interdire aux colons d’employer des enfants palestiniens, conformément à ses obligations en vertu des traités internationaux sur les droits de l’enfant et sur le droit du travail.

Pratiquement tous les enfants palestiniens interrogés par Human Rights Watch ont déclaré qu’ils estimaient n’avoir pas d’autre choix que de chercher du travail dans les exploitations agricoles des colonies de peuplement, pour aider à faire vivre leurs familles.

Israël a alloué 86 % des terres de la vallée du Jourdain aux colonies et fournit un accès beaucoup plus généreux à l’eau des nappes phréatiques de la vallée aux entreprises agricoles des colons qu’aux Palestiniens vivant dans la vallée. Les exploitations agricoles des colonies israéliennes exportent une part importante de leurs fruits et légumes, notamment vers l’Europe et les États-Unis.

Les statistiques officielles ne sont pas disponibles, mais les organisations israéliennes et palestiniennes de défense des droits au développement et du droit du travail estiment que des centaines d’enfants travaillent tout au long de l’année dans les colonies de peuplement à vocation agricole israéliennes, et que leur nombre augmente à la saison des récoltes.

Les enfants que Human Rights Watch a interrogés ont déclaré qu’ils souffraient de nausées et de vertiges. Certains ont affirmé qu’ils s’évanouissaient parfois lorsqu’ils travaillaient en été, par des températures dépassant fréquemment 40 degrés Celsius à l’extérieur et encore supérieures à l’intérieur des serres dans lesquelles de nombreux enfants travaillent. D’autres enfants ont indiqué qu’ils avaient été pris de vomissements, ou avaient eu des difficultés à respirer et des irritations des yeux et de la peau après avoir épandu des pesticides ou avoir été exposés à ceux-ci, y compris dans des espaces clos. Certains ont fait état de maux de dos après avoir transporté de lourds cageots remplis de fruits et légumes ou porté comme des « sacs à dos » des conteneurs de pesticide.

Le droit du travail israélien interdit de faire porter de lourds fardeaux à des jeunes, de les faire travailler par des températures élevées et manipuler des pesticides dangereux, mais Israël n’a pas appliqué ces lois pour protéger les enfants palestiniens travaillant dans ses colonies. Les autorités israéliennes inspectent rarement les conditions de travail des Palestiniens dans les exploitations agricoles des colonies de peuplement israéliennes. Les ministères israéliens de la Défense, de l’Économie et du Travail affirment tous qu’ils étudient les moyens d’appliquer davantage les protections prévues par le droit du travail aux Palestiniens qui sont employés dans les colonies, mais qu’en attendant, aucune autorité ne dispose d’un mandat clair pour faire appliquer les règles.

Sur les 38 enfants interrogés par Human Rights Watch pour les besoins de ce rapport, 33 avaient abandonné l’école et travaillaient à plein temps dans les colonies israéliennes. Parmi eux, 21 avaient quitté l’école avant d’avoir terminé les 10 années d’éducation de base qui sont obligatoires aux termes des lois palestinienne et israélienne.

« À quoi bon aller à l’école ? On finira de toute façon par travailler pour les colonies », a déclaré un de ces enfants.

Des professeurs et des proviseurs d’écoles palestiniennes de la vallée du Jourdain ont souligné que les enfants qui travaillent à temps partiel dans les colonies, pendant les weekends et après l’école, étaient souvent épuisés en classe.

Les autorités militaires israéliennes affirment qu’elles ne délivrent pas de permis de travail aux Palestiniens âgés de moins de 18 ans pour être employés dans les colonies. Mais les Palestiniens n’ont pas besoin de permis de travail israéliens pour se rendre dans les exploitations agricoles des colonies, qui se trouvent à l’extérieur des enceintes clôturées des colonies dans lesquelles les Palestiniens ne peuvent pénétrer qu’avec un permis.

Tous les enfants et les adultes travaillant dans les exploitations agricoles des colonies que Human Rights Watch a interrogés, ont affirmé avoir été embauchés par des intermédiaires palestiniens travaillant pour des colons israéliens et payés en liquide, et qu’ils n’avaient ni reçu de feuille de paie, ni signé de contrat de travail. Israël dénie aux autorités palestiniennes toute compétence juridique dans les colonies, ainsi que dans la majeure partie de la vallée du Jourdain, mais elles devraient faire davantage d’efforts pour faire appliquer les lois interdisant le travail des enfants, en poursuivant les intermédiaires en justice, a déclaré Human Rights Watch.

Selon des informations de presse et les sites internet de certaines colonies et d’entreprises, l’Europe est un important marché d’exportation pour les produits agricoles provenant des colonies, et certains de ces produits sont exportés vers les États-Unis. L’Union européenne (UE) a décidé d’exclure les produits des colonies israéliennes de la liste des biens israéliens auxquels elle accorde un régime fiscal préférentiel, et les États membres de l’UE ont émis des directives dans lesquelles ils conseillent à leurs entreprises de prendre en considération les inconvénients juridiques, financiers et en termes de réputation de leur implication dans le commerce avec les colonies de peuplement, mais sans aller jusqu’à donner instruction aux entreprises de mettre fin à un tel commerce. Dans la pratique, les États-Unis continuent d’accorder un traitement préférentiel aux produits en provenance des colonies de peuplement israéliennes, en vertu de l’Accord de libre échange américano-israélien. Les États-Unis devraient réviser cet accord pour en exclure les produits des colonies. Le Département américain du Travail tient à jour et publie une liste de plus de 350 biens en provenance de pays étrangers qui sont produits par le recours au travail forcé ou au travail d’enfants, mais ils n’y ont pas inclus les produits des colonies de peuplement israéliennes.

Les autres pays et leurs entreprises devraient se conformer à leur propre responsabilité de ne pas tirer profit des violations des droits humains des Palestiniens de Cisjordanie ou de ne pas y contribuer, en mettant fin à leurs relations d’affaires avec les colonies, notamment à leurs importations de produits agricoles en provenance des colonies, a affirmé Human Rights Watch.

« Les colonies de peuplement sont une source de violations quotidiennes des droits humains, y compris à l’encontre d’enfants », a conclu Sarah Leah Whitson. « Les autres pays et leurs entreprises ne devraient pas en tirer profit ou les encourager. »

La photo initiale qui figurait en couverture du rapport publié en avril 2015 sur le travail d’enfants palestiniens dans des fermes de colonies israéliennes en Cisjordanie avait été choisie par erreur, car il s’agissait d’une ferme appartenant à des Palestiniens. Cette image a été remplacée par une nouvelle photo.