L’activiste pakistanaise Malala Yousafzai, co-lauréate du prix Nobel de la Paix 2014, lors de sa visite au siège des Nations Unies à New York, le 18 août 2014.

© 2014 Reuters

(New York, le 10 octobre 2014) – L'attribution du prix Nobel de la paix 2014 à la militante pakistanaise Malala Yousafzai, âgée de 17 ans, rend hommage aux écolières et aux écoliers du monde entier qui prennent de grands risques pour poursuivre leur éducation face à l'adversité et dans des situations de conflit armé, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Malalai Yousafzai défend résolument le droit de tous les enfants, en particulier des filles, à aller à l'école afin de bénéficier d’une éducation de qualité et non discriminatoire, dans un climat qui ne soit pas marqué par la peur.

Malala Yousafzai s’est vu attribuer le prix Nobel conjointement avec l’activiste indien Kailash Satyarthi, qui a donné l’impulsion à un mouvement mondial contre le travail des enfants et a permis à des milliers d'entre eux d’éviter d’être exploités en tant que travailleurs ou soumis au trafic d’enfants. Satyarthi mène des actions depuis des décennies en vue de mettre fin au travail des enfants - en particulier le travail forcé dans des conditions de servitude - en Inde. L’attribution conjointe du prix Nobel à Malala Yousafzai et à Kailash Satyarthi attire l'attention sur les grandes difficultés que l'on rencontre pour protéger et faire respecter les droits de l'enfant sur le sous-continent indien.

Le 9 octobre 2012, Malala Yousafzai a été grièvement blessée par balles alors qu'elle prenait un bus pour rentrer de l'école dans la vallée de Swat, au Pakistan. Le groupe armé islamiste Tehreek-e-Taliban Pakistan a revendiqué la responsabilité de cet attentat. En septembre 2014, l’armée pakistanaise a annoncé l’arrestation six mois plus tôt de 10 membres du groupe armé pour leur rôle dans cet attentat.

« En tant que plus jeune lauréate du prix Nobel de la paix, Malala Yousafzai symbolise le courage face aux défis auxquels sont confrontés les écolières et les écoliers dans des situations de conflit armé et de guerre dans le monde entier », a déclaré Bede Sheppard, directeur adjoint de la division Droits des enfants à Human Rights Watch. « L’hommage rendu par le Comité Nobel à Malala Yousafzai et à Kailash Satyarthi ne fait que renforcer notre propre engagement en faveur d’un monde où tous les enfants pourront aller à l'école en toute sécurité, où qu’ils vivent. »

En 2012, l'année où Malala Yousafzai a été blessée, des forces gouvernementales et des groupes armés non étatiques ont attaqué des étudiants ou des écoliers, des enseignants et des écoles dans au moins 22 pays, dont la Syrie, le Nigéria et la Thaïlande. Dans certains cas, les groupes armés s'en prennent aux enseignants et aux écoles parce qu'ils les considèrent comme des symboles du gouvernement. Dans d'autres cas, les groupes commettent ces agressions parce qu'ils désapprouvent le contenu de l'enseignement, ou à qui il est dispensé.

Les élèves - tout comme les écoles et l'éducation en général - sont également mis en danger lorsque des forces armées gouvernementales ou des groupes armés utilisent des écoles à des fins militaires lors d'un conflit armé afin de s'en servir comme casernes, comme bases, comme caches d'armes, comme centres de détention ou comme centres de formation [pour leurs soldats] militaire. Les élèves se retrouvent alors entièrement privés d'éducation ou sont distraits dans leurs études, prennent peur des activités militaires qui se déroulent autour d'eux et cessent de fréquenter l'école. Les filles en particulier sont affectées lorsque leurs parents décident de les garder à la maison par crainte de la possibilité, réelle ou supposée, qu'elles soient l'objet de harcèlement sexuel de la part des soldats ou des combattants. Certaines écoles occupées par des combattants ont été attaquées par les forces opposées, ce qui a parfois fait des morts et des blessés parmi les élèves, pris entre deux feux.

Dans son autobiographie publiée en 2013 et intitulée « Je m'appelle Malala », Malala Yousafzai a décrit comment une école dont son père était le directeur a été occupée et utilisée par les forces gouvernementales pakistanaises, pendant qu'elle et sa famille se retrouvaient déplacées du fait des combats qui se déroulaient dans et autour de sa ville:

Il y avait des mégots de cigarettes et des emballages de nourriture vides partout sur le sol. Les chaises avaient été renversées et la classe était dans un grand désordre.... Des slogans anti-talibans étaient griffonnés partout sur les murs. Quelqu'un avait écrit ARMY ZINDABAD (Vive l'armée) au marqueur permanent sur un tableau blanc.... Le sol était jonché de douilles de balles. Les soldats avaient fait un trou dans le mur, par lequel on pouvait voir la ville en contrebas. Peut-être même avaient-ils tiré sur des gens à travers ce trou. J'étais désolée que notre chère école soit devenue un champ de bataille.

Cette question a été également illustrée par un documentaire, tourné en 2009 et intitulé: « Fin du cours: L'histoire de Malala ». Faisant visiter l'école à un journaliste, Malala Yousafzai explique: « Voici la classe de mathématiques, maintenant ce n'est plus une salle de classe, c'est un bunker de [l]'armée. » Elle déclare aussi: « J'étais très fière de mon armée, du fait que l'armée nous protège, mais quand je vois notre école comme cela, j'ai aussi très honte de mon armée. » 

À l'occasion de nombreux conflits armés, Human Rights Watch a appelé à l'ouverture d'enquêtes et de poursuites judiciaires à l'encontre des auteurs de toutes les attaques illégales perpétrées contre des écoliers ou des étudiants, des enseignants et des écoles. Les élèves qui sont empêchés de poursuivre leurs études à cause d'un conflit devraient retrouver un accès à l'éducation le plus vite possible, et recevoir une assistance psychologique si nécessaire. Les écoles endommagées ou détruites devraient être reconstruites aussi vite que possible et dans des conditions garantissant la sécurité des élèves.

Human Rights Watch a également appelé à l'adoption de mesures pour faire en sorte que les filles et les garçons aient des chances égales de poursuivre leurs études pendant et après un conflit armé. Les gouvernements devraient mettre l'accent sur la limitation des interruptions des cycles d'enseignement et accroitre leurs efforts pour lever les obstacles auxquels les élèves font face depuis longtemps dans les zones de conflit. Parmi ces obstacles, figurent les attitudes et les pratiques discriminatoires qui handicapent l'éducation des filles, la pratique des mariages d'enfants, le harcèlement sexuel à l'école, ainsi que le manque d'installations sanitaires adéquates.  

Les forces armées de tous les pays, ainsi que les groupes armés non étatiques, doivent s'abstenir d'utiliser les écoles à des fins militaires, a ajouté Human Rights Watch. Conformément à la Résolution 2143 adoptée par le Conseil de sécurité des Nations Unies en mars 2014, les gouvernements devraient élaborer des mesures concrètes pour mettre fin à l'utilisation militaire des écoles. Une de ces mesures serait que les États rejoignent la Norvège et 28 autres pays en approuvant les Lignes directrices de Lucens pour la protection des écoles et universités contre l'utilisation militaire durant les conflits armés, et incorporent leurs dispositions dans leurs politiques et doctrines militaires nationales.

L’attribution du prix Nobel à Kailash Satyarthi devrait également attirer l'attention sur les lacunes dans l'application de l’ambitieuse loi relative au droit à l’éducation adoptée par l'Inde en 2009, qui garantit en principe une éducation gratuite et obligatoire à tous les enfants jusqu'à l’âge de 14 ans. Même si le taux d'inscription dans les écoles a augmenté, l'absentéisme scolaire demeure un grave défi, beaucoup d'enfants abandonnant l'école en partie à cause des discriminations qu'ils subissent en classe. De nombreux enfants, en Inde et ailleurs, rejoignent prématurément le monde du travail, sans avoir eu vraiment une chance de vivre leur enfance.

« Beaucoup trop d'enfants dans le monde risquent leur vie pour obtenir une éducation », a conclu Bede Sheppard. « L'attribution de ce prix est certes une récompense pour deux militants, mais c'est aussi un hommage au courage d'enfants qui luttent partout dans le monde pour le droit d'étudier et de s'instruire dans un climat qui ne soit pas marqué par la peur. »