Un jeune garçon accroupi sur le sol d'un orphelinat d’État pour enfants handicapés dans la région de Sverdlovsk, en Russie.

© 2013 Andrea Mazzarino/Human Rights Watch

(Moscou) – Près de 30 pour cent de tous les enfants en situation de handicap en Russie vivent dans des orphelinats de l'État où ils sont parfois en proie à la violence et la négligence, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. La Russie devrait mettre fin au mauvais traitement des enfants en situation de handicap dans les services de l'État et faire une priorité du soutien fourni pour que les enfants handicapés vivent avec leurs familles ou dans d'autres environnements familiaux, plutôt que dans des institutions.

Le rapport de 93 pages, intitulé « Abandoned by the State: Violence, Neglect, and Isolation for Children with Disabilities in Russian Orphanages » (« Abandonnés par l'État : La violence, la négligence et l'isolement subis par les enfants handicapés dans les orphelinats russes »), a constaté qu’un grand nombre d’enfants et de jeunes handicapés qui ont vécu dans des orphelinats de l'État ont été victimes d’exactions et de négligence aux mains du personnel des institutions et que ceci entrave leur développement. Certains enfants interrogés par Human Rights Watch ont déclaré que le personnel de l'orphelinat les a battus, leur a injecté des sédatifs et les a envoyés dans des hôpitaux psychiatriques pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines afin de mieux les contrôler ou de les punir.

« La violence et la négligence à l’égard d’enfants handicapés dans les orphelinats sont affligeantes et totalement déplorables », a déclaré Andrea Mazzarino, chercheuse auprès de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch et auteure du rapport. « Le gouvernement russe devrait adopter une politique de tolérance zéro envers la violence contre les enfants au sein des institutions, et renforcer immédiatement les programmes visant à maintenir les enfants dans leurs familles. »

Le rapport s’appuie sur plus de 200 entretiens avec des enfants, des membres de leurs familles, des avocats et du personnel des orphelinats, ainsi que sur des visites de 10 orphelinats de l'État à travers la Russie, où vivent des enfants handicapés. La plupart des enfants dans ces institutions ont des familles. Mais le personnel des établissements que Human Rights Watch a visités a parfois découragé les visites des familles ou d’autres formes de contact avec les membres des familles, en affirmant qu'un tel contact « gâtait » les enfants en les habituant à trop d'attention.

Les enfants et les militants des droits des enfants ont indiqué que les enfants dans les orphelinats n'ont souvent pas accès aux soins nécessaires de santé, à une nutrition, à l'attention et à des possibilités de jeu adéquates et qu’un grand nombre d’enfants ne reçoivent que peu ou pas d'éducation formelle. Le manque de soutien et de moyens de formation adéquats apportés aux employés des orphelinats, ainsi que leur nombre insuffisant, sont les principaux facteurs qui affectent leur traitement des enfants. Ceux-ci ont eu peu ou pas de véritables possibilités de chercher de l'aide ou de signaler un mauvais traitement.

Au moins 95 pour cent des enfants vivant dans des orphelinats russes et des foyers d'accueil ont au moins un parent vivant. Le gouvernement russe a pris l’engagement public d’éviter le recours excessif au placement des enfants – y compris ceux en situation de handicap - dans des institutions. Néanmoins, les responsables gouvernementaux n'ont pas prêté une attention suffisante à la situation particulière des enfants handicapés placés en institution.

Dans les cas que Human Rights Watch a documentés, de nombreux enfants handicapés se sont retrouvés dans des orphelinats parce que les travailleurs de la santé ont fait pression sur leurs parents pour qu’ils les abandonnent, en affirmant que ces enfants n'avaient pas de potentiel de développement ou que les parents seraient incapables de s'occuper d'eux. Le manque d'éducation et d'accès à des services de réadaptation et de soins de santé adéquats et appropriés, ainsi que l’insuffisance d’aide financière ou d’autres formes de soutien apporté par l'État dans plusieurs communautés en Russie ont également affecté les décisions des parents quant à placer ou à maintenir leurs enfants dans des institutions.

Dans les orphelinats, Human Rights Watch a constaté la ségrégation des enfants dont le personnel considérait qu’ils présentaient les handicaps les plus « graves » dans ce qu'on appelle des « salles de repos », où ils sont confinés dans des lits d’enfants et souvent attachés au mobilier avec des chiffons. Un grand nombre de ces enfants recevaient peu d'attention sauf pour l'alimentation et le changement de couches. De nombreux enfants se trouvant dans ces lieux se voient rarement, voire jamais donner la chance de quitter leurs lits, d'interagir avec d'autres enfants, ou d’aller dehors. La pratique consistant à placer les enfants atteints de certains types de handicaps dans des « salles de repos » est discriminatoire et devrait être abolie, selon Human Rights Watch.

« Un grand nombre d’enfants handicapés confinés dans des « salles de repos » souffrent de retards incroyables dans leur développement physique, affectif et intellectuel », a déclaré Andrea Mazzarino. « C'est une tragédie qui pourrait être évitée à condition que tous les enfants handicapés reçoivent la nutrition, les soins de santé et l’éducation auxquels ils ont droit. »

Human Rights Watch s'est entretenu avec un grand nombre d’employés des orphelinats qui ont exprimé le désir d'aider les enfants à développer leur potentiel. Cependant, les membres du personnel traitent souvent les enfants de manière inacceptable parce qu'ils ne disposent pas d’un soutien adéquat, notamment d’une formation aux méthodes disciplinaires non violentes ou en matière de besoins nutritionnels et physiques des enfants présentant différents types de handicaps.

Au regard du droit international, la Russie s'est engagée à protéger les enfants contre toutes les formes de violence et de négligence afin d'assurer que les enfants handicapés ne soient pas séparés de leurs parents contre leur gré, et à les protéger contre toutes formes de discrimination.

Parmi les mesures que le gouvernement russe a prises pour remédier au nombre élevé d’enfants placés en institution figure le développement de la Stratégie d'action nationale sur les droits de l'enfant de 2012 à 2017. Ce document comprend un engagement à prévenir l'abandon des enfants dans des institutions et à diminuer les soins en établissement. Cependant, cette politique ainsi que d’autres consacrent une attention insuffisante aux besoins particuliers des enfants handicapés et elles n'ont pas de plans concrets en ce qui concerne la mise en œuvre et le contrôle, a constaté Human Rights Watch.

Maintenant que le gouvernement a reconnu la nécessité de réduire le placement des enfants en institution, il a besoin de plans clairs et réalisables pour atteindre cet objectif, selon Human Rights Watch. Le gouvernement devrait fournir un soutien aux enfants vivant avec leur famille d'origine ou, lorsque cela n'est pas possible, développer des programmes de familles d'accueil et d'adoption.

La Russie ne dispose pas d’un système fédéral pour placer les enfants handicapés dans des foyers ou des familles adoptives. En outre, les parents de ces familles ont signalé divers obstacles à l'éducation des enfants handicapés dans leurs communautés, notamment le manque de soutien et de possibilités d'éducation et d'autres services. Ils ont également décrit des attitudes négatives de la part des agents du gouvernement.

Le gouvernement russe devrait créer un plan assorti d'un calendrier pour mettre fin au placement des enfants en institution, selon Human Rights Watch. Le placement d’enfants dans des institutions d'État devrait se limiter au court terme et dans des circonstances très limitées qui servent l'intérêt supérieur de l'enfant et sont conformes au droit international des droits humains. Le gouvernement devrait également fournir un soutien et des services sociaux aux familles pour les aider à élever les enfants handicapés à la maison.

Les bailleurs de fonds internationaux et nationaux devraient allouer des fonds à des programmes qui aident à retirer les enfants des orphelinats pour qu’ils soient pris en charge dans une structure familiale, ainsi qu’à des programmes qui soutiennent la participation des enfants dans la communauté, tels que les écoles accessibles et les services de santé.

« Tant que le gouvernement russe et les bailleurs de fonds n’agiront pas, des dizaines de milliers d'enfants russes risquent de passer leur vie entre quatre murs, isolés de leurs familles, de leurs communautés et de leurs pairs, sans accès à l'éventail des possibilités offertes aux autres enfants », a conclu Andrea Mazzarino. « Le gouvernement russe peut faire beaucoup plus pour soutenir les parents qui élèvent un enfant handicapé, au lieu de placer les enfants dans des institutions. »