Confiné dans un fauteuil roulant, Alexander Simyonov contourne une voiture garée dans le quartier Adler de Sotchi le 8 février 2013, treize mois avant l’ouverture des Jeux paralympiques d’hiver 2014 dans cette station balnéaire russe.

© 2013 Kamil Satkanbaev

(Moscou) – Des millions de personnes en situation de handicap en Russie continuent d’être confrontées à des obstacles importants à la participation aux activités de la société, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié aujourd’hui. Dans 177 jours, en mars 2014, la Russie accueillera les Jeux paralympiques d'hiver à Sotchi.

Le rapport de 118 pages, intitulé « Barriers Everywhere: Lack of Accessibility for People with Disabilities in Russia » (« Des obstacles partout : Manque d'accessibilité pour les personnes handicapées en Russie »), est basé sur 123 entretiens avec des personnes handicapées et leurs familles dans 6 villes à travers la Russie. Il documente les obstacles auxquels les personnes handicapées sont confrontées quotidiennement lorsqu’elles tentent de rendre se à des bureaux gouvernementaux ou sur leur lieux de travail, de fréquenter des magasins, de visiter des centres de santé ,ou d’accéder aux transports publics.

Selon les statistiques officielles, au moins 13 millions de personnes handicapées vivent en Russie, soit environ 9 % de la population.

« Le gouvernement russe a pris des mesures médiatisées pour améliorer l'accessibilité de certains lieux, mais quand il s'agit de la vie quotidienne – comme aller au travail ou chez le médecin – les personnes handicapées sont confrontées à une tâche ardue », a déclaré Andrea Mazzarino, chercheuse sur les droits des personnes handicapées en Europe et en Asie centrale à Human Rights Watch. « Si le gouvernement n'agit pas, des millions d’handicapés resteront coupés de la société. »

En 2012, la Russie a ratifié la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées (CDPH). La convention oblige le gouvernement à assurer aux personnes handicapées,sur la base de l’égalité avec les autres, l’accès à l'environnement physique ainsi qu’aux services disponibles ou fournis au public. Il doit également garantir que les personnes handicapées ont les mêmes possibilités d'emploi.

Human Rights Watch a interrogé des personnes souffrant de divers types de handicaps ou de déficiences multiples dans les villes de Moscou, Saint-Pétersbourg, Oulan-Oudé et Sotchi, ainsi que dans des villes plus petites dans les régions de Moscou et de Leningrad. Lors des entretiens, les hommes, les femmes et les enfants ont décrit la série d'obstacles qu'ils rencontrent. Par exemple, les personnes vivant avec un handicap physique en Russie qui utilisent un fauteuil roulant ou des béquilles peuvent être confinées dans leurs maisons ou sévèrement limitées dans leur capacité à participer à la vie quotidienne, soit parce que les ascenseurs sont défectueux ou inexistants, soit parce que les rampes menant aux bâtiments publics et privés, aux intersections ou aux stations de transport sont trop raides, trop étroites, ou sont carrément absentes.

Les personnes aveugles ou malvoyantes souffrent en raison de l'absence de marqueurs tactiles et réflectifs sur les trottoirs, les transports en commun et ailleurs. Un aveugle qui fait la navette entre la banlieue de Moscou et le centre-ville pour se rendre au travail a expliqué à Human Rights Watch qu'il est tombé trois fois des plateformes de trains de banlieue parce qu'il ne pouvait trouver les bords. Il s'est cassé la main lors d’une de ses chutes.

Un grand nombre d’handicapés reçoivent également des soins de santé de qualité inférieure en raison d'un manque de spécialistes dans leurs communautés, d’un matériel d'examen physiquement inaccessible et de manque de volonté de la part des travailleurs de la santé à parler directement avec eux.

Les citoyens russes affligés de différents types de handicaps, notamment une déficience intellectuelle ou psychosociale, rencontrent des obstacles pour trouver un emploi en raison de la discrimination des employeurs et d’un manque d’opportunités éducatives adéquates. Par exemple, à Moscou, Yuliana, âgée de 28 ans, malvoyante, a rapporté que des employeurs potentiels ont rejeté sa candidature pour le poste de psychologue scolaire en 2009, demandant : « Vous voyez mal. Comment allez-vous travailler avec les enfants ? » Les statistiques gouvernementales russes indiquent que 20 % des personnes handicapées, telles que définies par le gouvernement, sont au chômage. Ce qui est à peu près à égalité avec certains pays européens.

Certaines personnes handicapées ont déclaré être confrontées à de multiples obstacles. Selon un militant pour les droits des personnes handicapées à Moscou, qui utilise un fauteuil roulant, « L'accessibilité est une chaîne. Si un maillon ne fonctionne pas, alors rien ne fonctionne. »

« La législation russe est en fait assez rigoureuse en termes de garanties pour les personnes handicapées à l’accès au logement, aux transports, à la rééducation et à l'information, entre autres choses », a déclaré Andrea Mazzarino. « Cependant, la réalité ne correspond pas à la loi. Les autorités russes ne font pas respecter les lois en matière d'accessibilité et ne prennent aucune mesure lorsque les citoyens handicapés leur disent qu'il y a un problème. »

Du 7 au 16 mars, la Russie accueillera les Jeux paralympiques de 2014 dans la ville de Sotchi sur la mer Noire, après les Jeux Olympiques d'hiver en février. Plus de 1300 athlètes ayant un handicap participeront à cinq sports paralympiques : le ski alpin, le biathlon, le ski de fond, le hockey sur luge et le curling en fauteuil roulant.

Lorsqu’elle a accueilli les Jeux Olympiques d'été en 1980, l'Union soviétique a refusé d'accueillir des épreuves paralympiques, affirmant à l'époque : « Il n'y a pas de personnes handicapées en Union soviétique. »

En tant qu'hôte des Jeux, la Russie s'est engagée à garantir l’accès aux logements olympiques, aux sites sportifs et autres installations et à accroître l'accessibilité dans la ville de Sotchi. Le gouvernement a annoncé la mise en place de plus de 100 autobus accessibles ; l'adaptation de centaines de bâtiments pour répondre aux besoins des personnes handicapées et des signes accessibles aux arrêts de bus pour les personnes atteints d’une déficience sensorielle. Les Jeux paralympiques sont également censés laisser un héritage durable pour la ville hôte et pour le pays.

En dépit de ces efforts, Human Rights Watch a constaté que les résidents de la ville de Sotchi connaissent généralement les mêmes obstacles à l'inclusion que les résidents d'autres villes : les personnes handicapées sont confinées dans leurs maisons ; les voitures sont garées illégalement dans les espaces désignés pour les personnes handicapées ; les transports et les espaces publics sont souvent inaccessibles ; et la discrimination contre les personnes handicapées persiste.

À Sotchi, « Maria » (nom d’emprunt), une femme de 26 ans qui utilise un fauteuil roulant, passe des mois confinée dans son appartement municipal du troisième étage parce que son bâtiment n’est pas muni d'une rampe d'accès et d'un ascenseur qui soit opérationnel. Elle rampe d'une pièce à l’autre parce que les couloirs dans son appartement sont trop étroits pour son fauteuil roulant. Depuis 2000, Maria a écrit aux responsables de l'administration locale pour leur demander un appartement accessible comme le demandent ses documents médicaux publics. Les autorités ont répondu qu’un tel logement n’est pas disponible.

« En accueillant les Jeux paralympiques, la Russie contribue à mettre en valeur le potentiel et les réalisations des athlètes handicapés du monde entier », a déclaré Andrea Mazzarino. « Il est crucial que le gouvernement garantisse également les droits fondamentaux de ses propres citoyens handicapés, qui sont beaucoup moins visibles, et qui sont en fait souvent exclus de la participation la plus élémentaire dans la société. »

Dans le cadre de la mise en œuvre de la CDPH, le gouvernement a lancé un Programme d'accessibilité au milieu de plusieurs milliards de roubles (2011-2015) pour fournir des ressources techniques et financières à plusieurs régions afin d'offrir des services et des infrastructures plus accessibles. Le programme est une étape importante pour assurer l’accessibilité, mais il a des limites importantes. Il néglige de répondre explicitement aux besoins des personnes ayant une déficience intellectuelle ou mentale. En outre, le programme ne prend en charge que les régions qui peuvent consacrer leurs propres fonds à l'accessibilité.

Human Rights Watch a exhorté le gouvernement russe à appliquer systématiquement les lois fédérales en matière d’accessibilité, notamment par la formation des responsables locaux pour répondre d'une manière opportune et efficace aux plaintes des citoyens en matière d'accessibilité. Il a également exhorté la Russie à lutter contre la discrimination par le biais de modifications législatives et en cherchant à modifier les attitudes négatives du public au sujet des personnes handicapées, notamment à l’aide de fortes déclarations publiques aux niveaux les plus élevés du gouvernement.

« Un environnement accessible ne peut être réalisé du jour au lendemain », a conclu Andrea Mazzarino. « Mais le gouvernement peut et doit faire en sorte que ses lois soient fortes et traiter les plaintes de manière opportune et efficace. »

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Extraits de témoignages:

« La rampe menant dans mon immeuble est trop raide, je ne peux donc pas sortir. Les enseignants de ma fille et les autres parents pensent qu'elle est orpheline, parce que je ne peux pas être là pour elle. »
–Habitante d’Oulan-Oudé souffrant d’un handicap physique

« Les urgences sont un gros problème. Vous devez compter sur vos proches. Si quelque chose arrive, qui va appeler les services d'urgence ? Vous ne pouvez pas leur envoyer un texto. J’y suis allé [à l'administration de la ville] et leur ai dit qu'ils devaient s’équiper d’une messagerie texto. C'était il y a un an. Rien ne s'est passé. »
– Militant pour les droits des personnes handicapées avec une déficience auditive, à Oulan-Oudé
 

« Vous dépendez de votre mémoire pour savoir où monter et descendre d'un minibus [marshrutka] parce qu'il n'y a pas d'annonces des arrêts. Alors, quand les minibus s'arrêtent aux mauvais endroits, vous vous perdez. »     
–Un homme malvoyant à Moscou

« Il n'y a pas d’organismes gouvernementaux qui aident les personnes avec une déficience intellectuelle et de développement à se préparer à l’emploi et pour en trouver un. »
– Militant pour les droits des personnes handicapées à Moscou

« Le problème avec cette loi, c'est qu'il n’y a pas de mécanismes pour qu'elle soit appliquée. »
–Militant pour les droits des personnes handicapées à Moscou, au sujet de la loi fédérale d'accessibilité de la Russie