(Erbil, le 10 novembre 2009) - Le gouvernement central irakien et le gouvernement régional du Kurdistan devraient protéger les minorités prises pour cible dans les territoires convoités de la province de Nineveh, a indiqué Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Human Rights Watch a documenté les attaques menées par des groupes extrémistes arabes sunnites qui prennent pour cible les Yézidis, les Shabaks et les chrétiens assyriens, et les actes d'intimidation commis par les forces kurdes contre les associations civiles et politiques des minorités qui résistent aux tentatives kurdes pour incorporer la région dans le territoire autonome contrôlé par le gouvernement régional.

Le rapport de 51 pages, « On Vulnerable Ground : Violence against Minority Communities in Nineveh Province's Disputed Territories » (« En terrain vulnérable : Violences contre les communautés minoritaires des territoires convoités de la province de Nineveh »), appelle le gouvernement régional à accorder une reconnaissance légale aux Shabaks et aux Yézidis comme groupes ethniques distincts au lieu de leur imposer l'identité kurde, et à garantir qu'ils peuvent prendre part aux affaires publiques sans crainte de représailles. Le rapport appelle aussi le gouvernement central de Bagdad à protéger les minorités au niveau local, provincial et national, et à enquêter sur les meurtres et les déplacements de chrétiens assyriens et sur les agressions mortelles dirigées contre d'autres minorités.

« Les chrétiens irakiens, les Yézidis et les Shabaks souffrent énormément depuis 2003 », a déclaré Joe Stork, directeur adjoint pour le Moyen Orient à Human Rights Watch. « Les autorités irakiennes, tant arabes que kurdes, doivent discipliner les forces de sécurité, les extrémistes et les groupes de milices afin de faire passer le message que les minorités ne peuvent pas être attaquées impunément. »

Ce rapport se fonde sur les recherches menées en février et mars 2009 dans le nord de l'Irak sous la forme d'enquêtes de terrain et d'entretiens auprès de représentants des minorités et de victimes, de hauts responsables kurdes et des représentants du Conseil provincial de Nineveh.

Les minorités en Irak se retrouvent dans une position de plus en plus précaire alors que le gouvernement central dominé par les Arabes et le gouvernement régional du Kurdistan se disputent le contrôle des territoires convoités. Ces territoires sont les plus diversifiés du pays en termes d'ethnicité, de culture et de religion. L'un des principaux fronts dans ce conflit est Nineveh, la seconde province la plus peuplée d'Irak, et qui présente une concentration unique de groupes minoritaires ayant une présence historique dans la région. En plus des attaques et des pressions à l'encontre des Yézidis, des Shabaks et des chrétiens documentées dans ce rapport, les minorités turkmènes du nord de l'Irak et les Kurdes Kakaï ont également été la cible d'attaques.

Les autorités tant kurdes qu'arabes revendiquent les territoires de Nineveh, et depuis 2003, le gouvernement régional du Kurdistan a pu réorganiser les choses sur le terrain grâce à son importante présence politique et sécuritaire. Pour consolider son emprise, il a offert aux minorités des avantages financiers et autres afin de gagner leur soutien tout en recourant simultanément à des mesures répressives pour les maintenir sous son contrôle. Les forces kurdes se sont livrées à des détentions et arrestations arbitraires, à des actes d'intimidation et dans certains cas à des violences de faible intensité, contre les minorités qui ont défié le contrôle du gouvernement régional sur les territoires convoités.

« Les Kurdes irakiens méritent certainement réparation pour les crimes commis  par les gouvernements irakiens précédents, mais la réparation pour les méfaits du passé ne justifie pas la répression et l'intimidation par un groupe ethnique pour établir son contrôle exclusif sur la région », a expliqué Joe Stork. « Ces communautés minoritaires et les Kurdes partagent une histoire commune d'oppression dans le nord de l'Irak, notamment l'arabisation et les déplacements forcés. »

Les éléments extrémistes de l'insurrection arabe sunnite, pour leur part, considèrent les communautés minoritaires comme des « croisés » et des « infidèles ». Certains ont lancé des attaques dévastatrices qui ont tué des centaines de civils. La capitale de la province de Nineveh, Mossoul, est devenue un foyer de l'insurrection en partie parce que l'hégémonie du gouvernement régional  dans la zone alentour a écarté les Arabes sunnites habitués depuis longtemps à occuper des positions privilégiées et de pouvoir sous les gouvernements précédents.

Des attentats au camion piégé simultanés dans la province de Nineveh en août 2007, vraisemblablement commis par des islamistes sunnites armés, ont tué plus de 300 Yézidis et en ont blessé plus de 700 dans la pire attaque contre les civils depuis le début de la guerre. Fin 2008, une campagne orchestrée et systématique de meurtres et de violences ciblés a fait quarante  morts parmi les Chaldo-Assyriens et a entraîné le déplacement de plus de 12 000 d'entre eux qui vivaient à Mossoul. Des représentants de diverses communautés se rejettent la responsabilité des attaques contre les chrétiens.

Les groupes rebelles ont repris les attentats à la bombe dans les mois qui ont suivi le retrait des forces américaines qui ont quitté les villes pour rejoindre leurs bases le 30 juin 2009. Des attaques contre des groupes minoritaires dans cinq lieux de la province de Nineveh entre juillet et septembre ont tué plus de 157 personnes et ont fait 500 blessés parmi les communautés yézidies, shabaks, turkmènes et kakaïs.