Cinq ans après le coup d’État militaire de février 2021, les attaques de la junte du Myanmar contre la population ont dévasté les infrastructures, l’économie, la vie civile et politique, l’état de droit et les systèmes de soins de santé et d’éducation du pays. Les atrocités qui ont suivi le coup d’État militaire constituent des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, alimentés par des décennies d’impunité.
En 2025, face à la résistance armée, l’armée a procédé à des attaques aériennes et d’artilleries répétées contre des civils et des infrastructures civiles, notamment immédiatement après le tremblement de terre dévastateur de mars.
Tout au long de l’année 2025, la junte a intensifié la violence et la répression afin de préparer le terrain pour des élections truquées. Au moment de la rédaction de ce rapport, les deux premiers tours de ces élections à plusieurs étapes étaient programmés pour le 28 décembre et le 11 janvier.
Depuis le coup d’État, la contrebande, l’escroquerie organisée et d’autres économies illicites prolifèrent, le Myanmar étant désormais le principal producteur d’opium au monde et l’une des principales sources de drogues synthétiques.
Abus commis dans le cadre du conflit
L’armée du Myanmar a multiplié les frappes aériennes en 2025, notamment des attaques délibérées et sans discrimination contre des civils dans des régions contrôlées par l’opposition. L’utilisation accrue de drones, de paramoteurs (parapentes motorisés) et de gyrocoptères armés pour mener des attaques illégales fait peser de nouvelles menaces sur les civils. En 2025, des combats ont eu lieu dans l’ensemble des 14 États et régions du pays.
Les frappes aériennes militaires sur des zones résidentielles, des écoles, des hôpitaux, des sites religieux et des camps de personnes déplacées à l’intérieur du pays ont tué des milliers de personnes. Le 31 janvier, une frappe aérienne sur le camp de personnes déplacées du village de Koke Ko, dans la région de Sagaing, a tué 11 civils, dont une femme enceinte et au moins trois enfants. Le 11 juillet, au moins 22 personnes déplacées ont péri lors d’une frappe aérienne militaire qui visait le monastère du village de Lin Ta Lu, dans la région de Sagaing, où plus de 150 personnes s’étaient réfugiées.
Le 14 mars, l’armée a effectué une frappe aérienne sur un marché très fréquenté dans le village de Let Pan Hla, dans la région de Mandalay, tuant au moins 27 civils, dont plusieurs enfants âgés de seulement deux ans, et détruisant des habitations. Le 17 août, des frappes aériennes sur Mawchi, dans l’État Karenni, ont tué au moins 25 civils, dont cinq enfants, et détruit une école maternelle et des habitations.
Le soir du 6 octobre, une attaque militaire en paramoteur (parapente motorisé) ciblant une fête bouddhiste organisée dans une école primaire à Chaung U, dans la région de Sagaing, a tué au moins 24 personnes, dont trois enfants. Plus de 135 attaques en paramoteur ont été signalées depuis décembre 2024.
Au Myanmar, des écoles continuent d’être ciblées par des attaques. Le 12 mai, une frappe aérienne sur une école gérée par l’opposition dans le village d’Oe Htein Kwin, dans la région de Sagaing, a tué 22 élèves et deux enseignants. Le 12 septembre, un jet militaire a bombardé pendant la nuit deux pensionnats privés de la ville de Kyauktaw, dans l’État de Rakhine.
Le Myanmar est l’un des très rares pays à continuer d’utiliser des armes à sous-munitions, pourtant interdites par une convention internationale, et des mines antipersonnel. Des armes à sous‑munitions, produites dans le pays par l’armée depuis 2022, semblent avoir été utilisées lors d’une attaque du 9 juin contre une école du village de Paing Yat, dans l’État Karen, qui avait fait six morts.
Depuis la promulgation de la loi sur le service militaire populaire, en février 2024, la junte a procédé à la conscription en déployant des tactiques abusives consistant notamment à enlever de jeunes hommes et des garçons et à détenir les membres de la famille des conscrits absents. Le recrutement de l’armée et le recours à des enfants soldats se sont intensifiés depuis le coup d’État. Les recruteurs ont ainsi enlevé ou recruté de façon opportuniste des enfants non accompagnés, déplacés ou qui travaillaient, puis ont caché leur âge ou ont négligé de le vérifier. L’armée a envoyé des enfants sur les lignes de front et s’est servie d’eux comme guides, porteurs et boucliers humains.
Des groupes non étatiques armés ont également recruté des enfants soldats et commis d’autres abus dans le cadre du conflit, notamment l’utilisation de mines antipersonnel.
Blocage de l’aide humanitaire, déplacements et crise humanitaire
La junte impose des blocages de l’aide humanitaire aux effets mortels, en tant que méthode de punition collective contre les populations civiles. Ces blocages s’inscrivent dans la stratégie des « quatre coupes » (« four cuts ») déployée de longue date par l’armée, qui vise à garder le contrôle sur diverses zones en y isolant et terrorisant les civils.
Le 28 mars, un tremblement de terre de magnitude 7,7 a frappé le centre du Myanmar, faisant des milliers de victimes. Dix-sept millions de personnes ont été touchées par les destructions à grande échelle qui en ont découlé. Après le tremblement de terre, la junte a bloqué l’accès aux services vitaux dans les zones contrôlées par l’opposition. Après des années d’attaques illégales de la junte contre les établissements de santé et les travailleurs de santé, les interventions d’urgence sont fortement entravées. Enfin, malgré l’annonce d’un cessez-le-feu, l’armée aurait mené plus de 550 attaques au cours des deux mois ayant suivi le tremblement de terre.
Le pays compte au moins 3,6 millions de déplacés internes. Beaucoup vivent dans des abris de fortune et des champs à ciel ouvert, avec un accès limité à la nourriture, aux soins de santé et à l’eau. Les coupes des aides étrangères, la montée en flèche des prix et l’accès insuffisant aux soins médicaux ont exacerbé la hausse des cas de malnutrition et de maladies transmissibles par l’eau, ainsi que du nombre de décès évitables. Plus de 15 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë ; l’État de Rakhine est particulièrement touché.
Détentions arbitraires, torture et mauvais traitements
Depuis le coup d’État, les autorités de la junte ont arrêté plus de 30 000 personnes, dont plus de 6 200 femmes et 625 enfants. Selon certaines informations, plus de 2 200 personnes sont décédées alors qu’elles étaient détenues par la junte, mais les chiffres réels sont probablement plus élevés. La torture, les violences sexuelles et d’autres mauvais traitements sont monnaie courante dans les prisons, les centres d’interrogatoires, les bases militaires et d’autres sites de détention, où il est fait état de viols, de punitions corporelles, de positions de stress prolongées, de chocs et brûlures électriques, de refus de soins médicaux et de privation de nourriture, d’eau et de sommeil. En juillet, l’activiste Ma Wutt Yee Aung, 26 ans, est décédée dans la prison d’Insein. Son décès serait dû à l’absence de traitement médical d’anciennes blessures causées par des actes de torture.
Les forces de sécurité ont arrêté arbitrairement des activistes, des journalistes, des travailleurs humanitaires, des avocats et des chefs religieux. Elles détiennent également des membres de leurs familles - y compris des enfants - et les amis des activistes en guise de coercition et de punition collective.
La junte s’appuie sur une loi antiterroriste de grande envergure pour réprimer les acteurs humanitaires, les journalistes et les activistes. Le journaliste Than Htike Myint a été arrêté en février, battu durant son interrogatoire et condamné à cinq ans de prison en avril sur la base d’accusations de terrorisme découlant de la présence de contacts de membres des forces d’opposition dans son téléphone.
Depuis le coup d’État, l’état de droit s’est effondré. Les autorités militaires soumettent les avocats à des obstacles et des restrictions systématiques et ont aboli tout semblant de système judiciaire indépendant. La junte utilise des tribunaux spéciaux fermés à l’intérieur des prisons pour les cas politiquement sensibles et a fermé les tribunaux militaires dans les villes sous loi martiale.
Répression politique et numérique
En juillet, l’armée a annoncé qu’elle organiserait des élections en décembre 2025 et janvier 2026. En préparation, la junte a remplacé le conseil public d’administration par une commission pour la sécurité de l’État et la paix, déclaré un nouvel état d’urgence et décrété la loi martiale.
En juillet également, la junte a promulgué une loi sur la « protection des élections » criminalisant la critique des élections et interdisant tout discours, organisation ou manifestation perturbant une quelconque partie du processus électoral. Au moment de la rédaction de ce rapport, les autorités avaient arrêté environ 120 personnes au titre de cette nouvelle loi, y compris des enfants.
L’armée n’exerce qu’un contrôle limité, voire inexistant, sur d’importantes parties du pays. Le recensement de 2024 a été réalisé dans seulement 145 des 330 communes du pays. Les deux phases de l’élection annoncées au moment de la rédaction de ce rapport ne couvrent que 202 communes. Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, a déclaré en septembre que « les conditions pour la tenue d’élections libres et représentatives [n’étaient] pas réunies ».
En janvier, la junte a promulgué une loi sur la cybersécurité qui restreint encore davantage les contenus en ligne et élargit la surveillance. Les restrictions strictes qu’impose la junte sur Internet et les services téléphoniques, qui s’accompagnent de pannes tournantes dans tout le pays - en particulier dans les zones de conflit – ont entravé l’accès aux informations, les actions humanitaires et la protection de la communauté, notamment après le tremblement de terre du mois de mars.
Des millions de ressortissants du Myanmar ont fui le pays ; dans ce contexte, la junte exerce une répression contre les activistes hors des frontières en émettant des demandes d’expulsion, en les surveillant en ligne et en révoquant leurs passeports. En octobre, la junte a annoncé détenir l’activiste prodémocratie Thuzar Maung, ainsi que son époux et leurs trois enfants, plus de deux ans après leur enlèvement en Malaisie et leur disparition forcée.
Rohingyas
L’armée du Myanmar soumet de longue date l’ethnie rohingya à des crimes atroces tels que les crimes contre l’humanité que constituent l’apartheid, la persécution et la privation de liberté.
Depuis fin 2023, des civils rohingyas sont pris au piège dans les combats qui opposent la junte aux forces de l’Armée d’Arakan, un groupe armé ethnique basé dans l’État de Rakhine. Les deux camps ont commis des abus graves, notamment des exécutions extrajudiciaires, des incendies à grande échelle et le recrutement illicite de combattants. L’Armée d’Arakan, qui contrôle désormais la plus grande partie de l’État de Rakhine, a intensifié ses mesures oppressives contre les Rohingyas du nord de cet État, y compris le travail forcé et la détention arbitraire. Les restrictions qu’elle impose sur les moyens de subsistance et l’agriculture, aggravées par des actes d’extorsion et des prix exorbitants, ont exacerbé les pénuries alimentaires et le blocage de l’aide humanitaire imposé par la junte depuis fin 2023.
L’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (Arakan Rohingya Salvation Army, ARSA) et d’autres groupes armés rohingyas, après avoir combattu aux côtés de l’armée du Myanmar en 2024, déploient à nouveau des combattants dans des affrontements contre l’Armée d’Arakan dans le nord de l’État de Rakhine.
Depuis fin 2023, le conflit a provoqué le déplacement interne de plus de 400 000 personnes dans l’État de Rakhine et le sud de l’État Chin et contraint au moins 150 000 Rohingyas à fuir vers le Bangladesh.
De janvier à novembre 2025, environ 5 600 Rohingyas ont tenté de fuir le Myanmar et le Bangladesh à bord d’embarcations de fortune pour trouver refuge dans des pays tiers ; plus de 820 d’entre eux ont péri ou ont disparu. Le 20 novembre, les autorités de la junte ont arrêté plus de 500 Rohingyas après avoir intercepté leur bateau au large des côtes de l’État de Rakhine.
Violences sexuelles et sexistes
Le personnel militaire a souvent exercé des violences sexuelles et sexistes pendant les conflits et à l’encontre de personnes en détention, notamment des viols, des viols collectifs, l’esclavage sexuel, la torture sexuelle, les mutilations sexuelles et la nudité forcée. Les auteurs de ces actes agissent en toute impunité et les survivantes n’ont pas accès aux services dont elles ont besoin. À la suite du tremblement de terre de mars, les femmes et les filles ont été confrontées à un risque accru de violences sexistes et disposaient d’un accès limité, voire inexistant, aux services humanitaires, à la protection ou à des réparations.
La section 377 du Code pénal, tirée d’une loi britannique de l’époque coloniale, criminalise les comportements sexuels entre personnes de même sexe, ce qui renforce la discrimination à l’égard des minorités sexuelles et de genre.
Extraction des ressources
Depuis le coup d’État, l’extraction non réglementée de terres rares connaît un fort essor au Myanmar, principalement dans les États Kachin et Shan. Des sociétés minières ayant de proches liens avec des entreprises chinoises exportent les matières premières pour les transformer. Plus de 300 sites miniers ont été créés sans aucune norme environnementale ou sociale, avec des conséquences dévastatrices pour l’environnement et la santé et la sécurité des communautés.
L’utilisation de procédés d’extraction minière par lixiviation chimique a entraîné une grave contamination des rivières et des niveaux élevés d’arsenic et d’autres métaux toxiques ont été détectés en aval, en Thaïlande et dans le bassin du Mékong. Les groupes armés ethniques et les milices locales qui contrôlent les zones frontalières facilitent souvent les opérations minières.
Principaux acteurs internationaux
La Chine et la Russie continuent de fournir des armes, du matériel militaire et un soutien politique à la junte du Myanmar, tout en bloquant toute action internationale concernant les crimes commis par l’armée au Conseil de sécurité des Nations Unies.
En juillet, les États-Unis ont levé les sanctions imposées aux alliés de la junte impliqués dans la vente d’armes et de fournitures connexes à l’armée du Myanmar. En novembre, ils ont annoncé la fin du statut de protection temporaire (TPS) pour les personnes originaires du Myanmar ; le TPS protège les citoyens non américains contre l’expulsion vers des pays où leur retour serait dangereux.
En novembre 2024, le procureur de la Cour pénale internationale a demandé un mandat d’arrêt contre Min Aung Hlaing, chef de la junte, pour crimes contre l’humanité présumés, à savoir la déportation et la persécution des Rohingyas commises en 2017. Les juges n’ont pas encore rendu de décision publique concernant cette demande.
En juillet 2025, la Cour internationale de justice a accepté les interventions de quatre États dans l’affaire opposant la Gambie au Myanmar au titre de la Convention sur le génocide, en plus des sept intervenants précédents. Les audiences au fond sont prévues pour janvier 2026.
En février, un tribunal argentin a émis des mandats d’arrêt contre 25 ressortissants du Myanmar pour crimes contre l’humanité et génocide commis à l’encontre des Rohingyas. L’affaire a été portée devant la justice au titre du principe de compétence universelle.
En septembre, l’Assemblée générale des Nations Unies a convoqué une conférence de haut niveau au sujet de la situation des Rohingyas.