Rapport mondial 2026

Bilan annuel de HRW sur les droits humains dans le monde

 
Le Rapport mondial 2026 en français est une version abrégée du rapport complet en anglais. Autres liens : Communiqué principal - Autres communiquésVidéo

Les droits humains survivront-ils à un monde trumpien ?

La progression de l’autoritarisme menace l’ordre international fondé sur des règles 

Le système mondial de défense des droits humains est en danger. Sous la pression incessante du président des États-Unis, Donald Trump, et constamment sapé par la Chine et la Russie, l’ordre international fondé sur des règles est en train d’être détruit, menaçant d’emporter avec lui l’édifice sur lequel les défenseurs des droits humains s’appuient pour faire progresser les normes et protéger les libertés. Pour contrer cette tendance, les gouvernements qui attachent encore de l’importance aux droits devraient former, aux côtés des mouvements sociaux, de la société civile et des institutions internationales, une alliance stratégique pour s’y opposer. 

À vrai dire, cette spirale négative existait déjà avant la réélection de Trump. La vague démocratique amorcée il y a plus de 50 ans a cédé la place à ce que des universitaires appellent une « récession démocratique ». La démocratie a reculé, retombant selon certains indicateurs à ses niveaux de 1985, avec 72 % de la population mondiale vivant maintenant sous des régimes autocratiques. La Russie et la Chine sont moins libres aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Et désormais, c’est aussi le cas des États-Unis.

La démocratie n’est évidemment pas une panacée pour les droits humains ; les États-Unis et d’autres démocraties de longue date ont leurs propres histoires de crimes coloniaux, de racisme, de systèmes judiciaires abusifs et d’atrocités en temps de guerre. Plus récemment, des dirigeants autoritaires ont exploité la méfiance et la colère du public pour gagner des élections et se sont ensuite empressés de démanteler les institutions qui les avaient portés au pouvoir. Les institutions démocratiques sont essentielles pour représenter la volonté du peuple et imposer des limites aux pouvoirs en place. Il n’est guère surprenant que lorsque la démocratie est affaiblie, les droits humains le sont aussi, comme on l’a vu ces dernières années en Inde, en Turquie, aux Philippines, au Salvador et en Hongrie.

The Momentum Movement’s parliamentary representative David Bedo and independent member of parliament Akos Hadhazy protest against a law that bans Pride marches in Hungary and imposes fines on organizers and attendees of such events, Budapest, March 18, 2025.
University students confront riot police in Istanbul’s Beşiktaş district following the arrest of Istanbul Mayor Ekrem İmamoğlu, March 20, 2025.

PHOTO 1 : Des parlementaires hongrois dont Dávid Bedő (député du parti Momentum) et Akos Hadhazy (député indépendant) tenaient des fumigènes dispersant des nuages de fumée de diverses couleurs dans l’enceinte du Parlement à Budapest, le 18 mars 2025 ; ils protestaient contre une loi interdisant toute Marche des Fiertés en Hongrie et imposant des amendes aux organisateurs et aux participants de tels événements pro-LGBT. © 2025 Marton Monus/Reuters. PHOTO 2 : Des étudiants se retrouvaient face à une rangée de policiers anti-émeute, dans le quartier de Beşiktaş à Istanbul, le 20 mars 2025 ; ils protestaient contre l'arrestation, la veille, du maire d'Istanbul Ekrem İmamoğlu. © 2025 Ozan Köse/AFP via Getty Images

Dans ce contexte, l’année 2025 peut être considérée comme un point de bascule. En seulement 12 mois, l'administration Trump a mené un assaut généralisé contre les piliers de la démocratie américaine et contre l’ordre international fondé sur des règles que les États-Unis, malgré leurs incohérences, avaient largement contribué à établir avec d’autres pays.

En très peu de temps, la seconde administration Trump a sapé la confiance du public dans l’intégrité des élections, réduit le devoir du gouvernement de rendre des comptes, suspendu brutalement l’aide alimentaire et les subventions en matière de santé, s’est attaquée à l’indépendance du système judiciaire, a défié des décisions de justice, fait reculer les droits des femmes, entravé l’accès à l’avortement, compromis les recours contre les discriminations raciales, mis fin à des programmes facilitant l’accessibilité pour les personnes handicapées, puni l’exercice de la liberté d’expression, supprimé les protections pour les personnes transgenres et intersexes, porté atteinte à la vie privée et usé de son pouvoir pour intimider ses adversaires politiques, les médias, des cabinets juridiques, des universités, la société civile et même des humoristes.

Un bénévole plaçait des sacs de fruits et légumes sur un site de distribution de nourriture pour des personnes indigentes devant Brooklyn Borough Hall, la mairie de ce quartier de New York, le 21 novembre 2025.
Un bénévole plaçait des sacs de fruits et légumes sur un site de distribution de nourriture pour des personnes indigentes devant Brooklyn Borough Hall, la mairie de ce quartier de New York, le 21 novembre 2025.  © 2025 Angela Weiss/AFP via Getty Images

En invoquant un risque « d’effacement civilisationnel » en Europe et en s’appuyant sur des stéréotypes racistes pour présenter des populations entières comme indésirables aux États-Unis, l’administration Trump a adopté des politiques et une rhétorique qui rejoignent l’idéologie nationaliste blanche. Les immigrants et les demandeurs d’asile ont été soumis à des conditions inhumaines et à des traitements dégradants ; 32 sont morts en 2025 alors qu’ils étaient détenus par l’Autorité américaine de l’immigration et des douanes (Immigration and Customs Enforcement, ICE) et, à la mi-janvier 2026, quatre autres avaient subi le même sort. Des agents des services d’immigration au visage masqué ont pris pour cible des personnes de couleur, recourant à une force excessive, terrorisant des communautés, arrêtant illégalement des dizaines de citoyens et, très récemment, tuant de manière injustifiable à Minneapolis deux personnes dont Human Rights Watch a documenté les décès.

Une demandeuse d'asile nicaraguayenne enceinte tenait sa fillette âgée de 2 ans dans la chambre d’un motel à Miami, en Floride, le 13 novembre 2025.
Une demandeuse d'asile nicaraguayenne enceinte tenait sa fillette âgée de 2 ans dans la chambre d’un motel à Miami, en Floride, le 13 novembre 2025 ; elle y vit avec ses enfants, depuis que son mari a été expulsé vers le Nicaragua.  © 2025 Rebecca Blackwell/AP Photo

Le président des États-Unis a certes le pouvoir de renforcer les frontières du pays et d’appliquer une politique plus stricte en matière d’immigration. Mais l’administration n’est pas en droit de refuser des procédures juridiques régulières aux demandeurs d’asile, de maltraiter les migrants sans papiers ou de les traiter de manière discriminatoire. Dans une démocratie saine, aucun mandat électoral ne devrait supplanter la loi, les protections constitutionnelles ou le droit international des droits humains. L’équipe de Trump a outrepassé ces limites de manière répétée.

Les violations des droits ne se sont pas arrêtées aux frontières. L’administration Trump a eu recours à une loi de 1798 pour envoyer des centaines de migrants vénézuéliens dans une prison de sinistre réputation au Salvador, où ils ont été torturés et ont subi des sévices sexuels. Ses frappes manifestement illégales contre des bateaux dans les Caraïbes et dans le Pacifique ont constitué des exécutions extrajudiciaires et ont tué plus de 120 personnes que Trump qualifie comme trafiquants de drogue.

Après que les États-Unis ont attaqué le Venezuela et appréhendé son président, Nicolás Maduro, et sa femme, Cilia Flores, Trump a affirmé que les États-Unis allaient « administrer » le pays et contrôler ses vastes réserves de pétrole. Bien qu'il ait fait mine, à l’ONU, de s’inquiéter des violations des droits humains sous Maduro, Trump a travaillé avec le même appareil répressif pour servir les intérêts des États-Unis. De nombreux alliés occidentaux ont choisi de garder le silence sur ces agissements illégaux, craignant peut-être de se voir imposer des droits de douane erratiques et des répercussions négatives sur leurs alliances.

La politique étrangère de Trump a bouleversé les fondements de l’ordre international fondé sur des règles qui, malgré ses imperfections, vise à promouvoir la démocratie et les droits humains.

Le président de la Chambre des représentants des États-Unis, Mike Johnson s'adressait à des journalistes à Washington, le 16 décembre 2025, au sujet des frappes militaires menées contre des bateaux soupçonnés de transporter de la drogue en provenance du Venezuela.
Le président de la Chambre des représentants des États-Unis, Mike Johnson s'adressait à des journalistes à Washington, le 16 décembre 2025, au sujet des frappes militaires menées contre des bateaux soupçonnés de transporter de la drogue en provenance du Venezuela ; il avait précédemment participé à une réunion à huis clos avec le secrétaire d'État Marco Rubio et le secrétaire à la Défense Pete Hegseth. © 2025 Samuel Corum/Sipa USA via AP Photo

Trump s’est vanté de « ne pas avoir besoin du droit international » qui serait pour lui comme une contrainte, se basant seulement sur sa « propre morale ». Son administration a politisé le rapport annuel publié par le département d’État sur les droits humains dans le monde, s’est retirée de l’interdiction mondiale des mines antipersonnel, a exprimé son soutien à une réécriture des règles internationales en matière d’asile, et a boycotté l’Examen périodique universel (EPU) de l’ONU sur le bilan des États-Unis en matière de droits humains.

Son administration s’est retirée du Conseil des droits de l’homme de l’ONU et de l’Organisation mondiale de la santé, et prévoit de quitter 66 organisations et programmes internationaux qu’elle décrit comme faisant partie d’un « modèle obsolète de multilatéralisme », notamment de forums essentiels pour les négociations sur le climat. Elle a mis fin aux programmes d’aide étrangère qui fournissaient une aide vitale à des enfants et à des personnes âgées ou nécessitant des soins médicaux, aux personnes LGBT, aux femmes et aux défenseurs des droits humains, et a pour l’essentiel gelé les contributions du pays aux budgets de l’ONU. 

Trump a également encouragé les autocrates et affaibli les alliés démocratiques des États-Unis. Tout en réprimandant certains dirigeants élus d’Europe occidentale, Trump et des membres de haut rang de son administration ont exprimé leur admiration pour l’extrême droite nativiste européenne. Il a fait preuve de complaisance envers des autocrates comme le Premier ministre hongrois Viktor Orban, le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le président du Salvador Nayib Bukele, tout en poursuivant le soutien apporté par les États-Unis depuis des dizaines d’années au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et au président égyptien Abdel Fattah al-Sissi.

Son administration a imposé de manière injustifiable des sanctions punitives à l’encontre d’organisations palestiniennes respectées de défense des droits humains, du Procureur et de plusieurs magistrats de la Cour pénale internationale (CPI), d’une Rapporteuse spéciale de l’ONU et, pendant plusieurs mois, d’un juge de la Cour suprême du Brésil et de sa femme.

Aux États-Unis, la réaction des institutions à l’accaparement des pouvoirs par Trump a été d’une discrétion choquante. Pour l’essentiel, le Congrès, contrôlé par son parti, n’a pas contesté son expansion effrénée du pouvoir exécutif. Les dirigeants des plus puissantes entreprises technologiques américaines ont versé d’importantes contributions à la cause du président et ont cherché à obtenir ses bonnes grâces. D’importants cabinets d’avocats et des universités prestigieuses ont transigé avec l’administration plutôt que d’affirmer leur indépendance, et certains médias semblent craindre de s’attirer les foudres du président.

Les États-Unis ont-ils changé de camp dans le domaine des droits humains ? Même si leur engagement vis-à-vis des institutions de défense des droits a toujours été sélectif, la Chine et la Russie, elles, poursuivent depuis longtemps une politique illibérale. Ces deux pays ont tout à gagner d’un gouvernement américain qui exprime désormais ouvertement son hostilité aux droits universels. La Chine et la Russie demeurent des rivaux stratégiques des États-Unis, mais ces trois pays sont désormais gouvernés par des dirigeants qui ont pour point commun de mépriser ouvertement les normes et les institutions qui pourraient limiter leurs pouvoirs.

À eux trois, ces pays ont un pouvoir économique, militaire et diplomatique considérable. S’ils agissaient de concert, comme des alliés de circonstance, pour éroder les règles internationales, ils pourraient menacer tout le système. D’ores et déjà, un réseau international informel de pays comme la Corée du Nord, l’Iran, le Venezuela, le Myanmar, Cuba et le Belarus œuvre main dans la main avec la Russie et la Chine. Leurs dirigeants ont très peu en commun sur le plan idéologique, mais s’accordent pour faire obstacle aux droits humains et pour promouvoir un agenda international régressif. En paroles et en actes, le gouvernement des États-Unis leur facilite désormais la tâche.

Surveillance cameras installed in Lhasa, Tibet Autonomous Region, June 27, 2025. 
A television in a restaurant in Hong Kong shows a missile being launched during military exercises being held by China around the island of Taiwan, August 5, 2022.

PHOTO 1 : Plusieurs caméras installées sur un poteau à Lhassa, dans la région autonome du Tibet en Chine, étaient utilisées pour surveiller une foule de visiteurs, le 27 juin 2025. © 2025 Kyodo News via Getty Images. PHOTO 2 : Sur le large écran d’une télévision installée dans un restaurant de Hong Kong, l’on pouvait voir le lancement d'un missile lors d'exercices militaires menés par l’armée chinoise non loin de l'île de Taïwan, le 5 août 2022. © 2022 Isaac Lawrence/AFP via Getty Images

L’affaiblissement par les États-Unis des institutions multilatérales a également porté un coup dur aux initiatives internationales pour prévenir ou mettre fin aux graves crimes internationaux. Le mouvement « Plus jamais ça », né des horreurs de l’Holocauste et relancé par les génocides au Rwanda et en Bosnie, avait incité l’Assemblée générale de l’ONU à adopter en 2005 le principe de la « responsabilité de protéger » (R2P). Destinée à orienter des interventions internationales pour prévenir ou mettre fin à des atrocités tout en favorisant la poursuite en justice pour punir les auteurs de crimes graves, la R2P a eu un impact réel dans des pays comme la République centrafricaine et le Kenya.

Aujourd’hui, la R2P est rarement invoquée, et la CPI est attaquée. Outre les larges sanctions imposées par Trump, un tribunal de Moscou a condamné par contumace à des peines de prison le procureur et huit magistrats de la CPI en décembre 2025. Par ailleurs, bien que fugitifs de la CPI, en 2025, le président russe Vladimir Poutine a été accueilli en Alaska par Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’est rendu en Hongrie, pays qui à l’époque était encore un État partie à la CPI, à l’invitation d’Orban.

Il y a vingt ans, le gouvernement américain et la société civile avaient joué un rôle déterminant pour mobiliser une réponse face aux atrocités de masse commises au Darfour. Le Soudan est à nouveau en proie à la violence, mais cette fois, sous la présidence de Trump, dans l’impunité. Les Forces de soutien rapide (FSR), issues des milices qui étaient impliquées dans une précédente campagne de nettoyage ethnique au Soudan, sont de nouveau en train de commettre des meurtres et des viols à grande échelle au Darfour. De plus en plus d’éléments indiquent que les Émirats arabes unis (EAU), un allié de longue date des États-Unis qui a récemment conclu des accords avec Trump d’une valeur de plusieurs milliards de dollars, fournissent un soutien militaire aux FSR.

Dans le Territoire palestinien occupé (TPO), les forces armées israéliennes ont commis des actes de génocide, un nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité, tuant plus de 70 000 personnes depuis les attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas contre Israël, et déplacé de force la grande majorité de la population de Gaza. Ces crimes ont suscité une condamnation internationale disparate et une réponse largement insuffisante. Certains pays ont mis fin à leurs ventes d’armes à Israël, les ont temporairement suspendues ou ont sanctionné des ministres israéliens. Mais Trump a maintenu la politique américaine de longue date de soutien quasi inconditionnel à Israël, alors même que la Cour internationale de justice a été saisie d’allégations de génocide et a délivré des ordres contraignants au regard de la Convention sur le génocide, afin de protéger les droits des Palestiniens.

Trump a annoncé en février un projet alarmant pour transformer la bande de Gaza en une « Côte d’azur du Moyen-Orient » débarrassée des Palestiniens, ce qui équivaudrait à une gigantesque opération de nettoyage ethnique. Alors que la mise en œuvre du plan de paix en 20 points de Trump est au point mort, son administration a normalisé encore davantage la spoliation des Palestiniens en s’abstenant de protester publiquement contre les meurtres régulièrement commis par Israël de personnes s’approchant de la « ligne jaune » qui divise actuellement Gaza, contre la poursuite de sa politique de démolition d’habitations palestiniennes et contre ses restrictions illégales de l’aide humanitaire.

A Palestinian girl stands amidst rubble in Jabalia in the northern Gaza Strip, April 14, 2025.
Palestinians inspect a house demolished by Israeli military forces in the town of Qabatiya in the Israeli occupied West Bank, July 17, 2025.

PHOTO 1 : Une fillette palestinienne photographiée parmi les décombres suite à des frappes israéliennes à Jabalia, dans le nord de la bande de Gaza, le 14 avril 2025. © 2025 Bashar Taleb/AFP via Getty Images. PHOTO 2 : Des Palestiniens marchaient parmi les décombres près d’une maison démolie par les forces militaires israéliennes dans la ville de Qabatiya, en Cisjordanie occupée, le 17 juillet 2025. © 2025 Nasser Ishtayeh/SOPA Images/LightRocket via Getty Images

En Ukraine, les efforts de paix de Trump ont systématiquement minimisé la responsabilité de la Russie dans les graves violations commises. Ces violations incluent des frappes aériennes indiscriminées, l’enrôlement de force dans l’armée russe d’Ukrainiens vivant dans les zones occupées, la torture systématique de prisonniers de guerre ukrainiens, l’enlèvement et la déportation en Russie d’enfants ukrainiens et le recours à des drones pour prendre en chasse et tuer des civils. Au lieu d’exercer une pression réelle sur Poutine pour mettre fin à ces crimes, Trump a publiquement critiqué le président ukrainien Volodymyr Zelensky lors d’une mise en garde orchestrée pour les caméras, a exigé un accord abusif sur les minéraux ukrainiens, a fait pression sur les autorités ukrainiennes pour qu’elles cèdent à la Russie de vastes zones de leur territoire et a proposé une « amnistie totale » pour les crimes de guerre.

Le message est clair : dans le nouveau désordre mondial de Trump, la force fait loi et les atrocités n’empêchent pas de conclure des deals.

Alors que les États-Unis sapent le système international des droits humains, qui va assurer sa défense ? Derrière des envolées purement rhétoriques, de nombreux gouvernements traitent les droits humains et l’état de droit comme une entrave, plutôt qu’un avantage, à la sécurité et à la croissance économique. L’Union européenne, le Canada et l’Australie semblent mettre en sourdine leurs préoccupations, de crainte de fâcher les États-Unis et la Chine. D’autres pays sont affaiblis par la façon dont des partis politiques aux tendances antilibérales ont influencé leurs politiques nationales et leurs discours dans un sens contraire à une approche respectueuse des droits. Dans une large partie de l’Europe occidentale, notamment au Royaume-Uni, en Allemagne et en France, de nombreux électeurs et électrices acceptent volontiers des restrictions sur les droits des « autres », qu’il s’agisse des personnes migrantes, des femmes ou des minorités raciales et ethniques, de personnes LGBT ou d’autres communautés marginalisées. Mais, comme l’a montré l’Histoire, les aspirants autocrates ne s’arrêtent jamais aux « autres ».

Pour combler ce vide, il est urgent de créer une nouvelle alliance mondiale pour soutenir les droits humains dans le cadre d'un ordre international fondé sur des règles. Individuellement, ces pays peuvent sans doute être facilement dépassés par l’influence mondiale des États-Unis et de la Chine. Mais agissant ensemble, ils pourraient devenir une force politique et un bloc économique considérables. Les participants les plus évidents à une telle alliance interrégionale seraient des démocraties établies ayant déjà un certain poids économique et géopolitique, comme l’Afrique du Sud, l’Australie, le Brésil, le Canada, la Corée du Sud, le Japon, ou encore le Royaume-Uni, ainsi que l’UE en tant qu’institution et bon nombre de ses États membres.

Il est essentiel de regarder au-delà des candidats évidents. L’ordre multilatéral a été construit pierre par pierre pendant des décennies par des États de toutes les régions. Des pays comme le Costa Rica, le Ghana, la Malaisie, le Mexique, le Sénégal, la Sierra Leone et le Vanuatu ont joué des rôles importants dans des initiatives particulières relatives aux droits humains lors d’importants forums internationaux. Des diplomates créatifs représentant des États plus petits comme le Liechtenstein et la Gambie ont joué un rôle déterminant pour promouvoir la justice internationale. Et il faut reconnaître que le soutien aux droits humains n’est jamais venu uniquement des démocraties puissantes ou des pays ayant les meilleurs bilans en la matière.

Théoriquement l’Inde, longtemps considérée comme la plus grande démocratie du monde, pourrait être un membre essentiel de cette alliance mondiale, si l’on prend en compte son rôle passé dans l’opposition à l’apartheid en Afrique du Sud et dans la défense des droits des minorités au Tibet et au Sri Lanka. Malheureusement, sous l’administration de Narendra Modi qui promeut activement l’hégémonisme hindou, l’Inde peut difficilement se présenter comme championne des droits humains. Alors que les autorités indiennes oppriment des opposants politiques, prennent pour cible les minorités, en particulier les musulmans et les chrétiens, censurent les voix indépendantes, interdisent des livres et commettent des atrocités lors d’opérations anti-insurrectionnelles, elles sont peu susceptibles, pour l’instant, de voir un intérêt à soutenir un système qui pourrait un jour être utilisé contre elles.

Cependant, l’Inde a aussi été prise pour cible par l’administration Trump pour ses achats de pétrole russe et elle considère la Chine, avec laquelle elle a eu des affrontements le long de leur frontière, comme un concurrent stratégique. Le gouvernement indien, qui a historiquement choisi le statut de « non aligné », réalisera peut-être un jour qu’améliorer son bilan en matière de droits humains pour rejoindre d’autres démocraties pourrait l’aider à se protéger contre les grandes puissances agressives.

Une telle coalition mondiale de démocraties respectueuses des droits pourrait offrir d’autres incitations à s’opposer aux politiques de Trump qui ont affaibli la gouvernance du commerce multilatéral et les accords commerciaux réciproques qui comportaient des protections des droits. Des accords commerciaux attractifs, contenant de réelles protections des droits des travailleurs, et des accords de sécurité pourraient être conditionnés à l’adhésion aux pratiques d’une gouvernance démocratique et aux normes internationales en matière de droits humains. La démocratie s’accompagne déjà d’avantages concrets. Alors que les autocraties ont généralement généré des conflits, une stagnation économique ou des kleptocraties, comme le démontrent de nombreuses études universitaires, notamment les travaux de l’économiste lauréat du prix Nobel Daron Acemoglu, les institutions démocratiques favorisent une croissance économique fiable. 

Cette nouvelle alliance basée sur les droits constituerait également un puissant bloc de vote aux Nations Unies. Elle pourrait s’engager à défendre l’indépendance et l’intégrité des mécanismes onusiens de défense des droits humains, en leur fournissant un appui politique et financier et en créant des coalitions capables de faire avancer les normes démocratiques, même quand les super-puissances s’y opposent.

La mobilisation efficace de gouvernements pour former une telle alliance ne pourra se faire sans l’engagement stratégique de la société civile et de groupes à l’intérieur de ces pays pouvant contribuer à faire d’ une politique étrangère basée sur les droits une priorité. Ces gouvernements devront être convaincus que protéger le système fondé sur des règles non seulement relève de leur responsabilité mais est aussi dans leur intérêt bien compris.

Des projets de cette nature apparaissent déjà. Le Chili, qui menait une politique étrangère raisonnée et axée sur les droits sous le président Gabriel Boric, a accueilli en juillet 2025 un sommet sur le thème « La démocratie pour toujours », lors duquel les dirigeants de l’Espagne, de l’Uruguay, de la Colombie et du Brésil ont promis de s’engager dans une « diplomatie démocratique active » basée sur des valeurs communes.

Le Groupe de La Haye, dirigé par la Malaisie, l’Afrique du Sud et la Colombie, a été constitué en janvier 2025 pour œuvrer à la « défense du droit international » et en solidarité avec les Palestiniens. Plus de 70 pays représentant toutes les régions ont signé une déclaration commune pour la défense du multilatéralisme à l’ONU. Auparavant, en 2017, l’ancien Premier ministre danois Anders Fogh Rasmussen avait créé la Fondation pour une alliance des démocraties, visant à rassembler les pays démocratiques, dont le nombre est en diminution, pour qu’ils « se soutiennent mutuellement contre les pressions autoritaires ».

Des représentants du Belize, de Colombie, du Honduras et du Sénégal lors d'une conférence de presse du Groupe de La Haye, organisée par The Progressive International, à La Haye, aux Pays-Bas, le 31 janvier 2025.
Des représentants du Belize, de Colombie, du Honduras et du Sénégal lors d'une conférence de presse du Groupe de La Haye, organisée par The Progressive International, à La Haye, aux Pays-Bas, le 31 janvier 2025 ; ce groupe a été mis en place pour défendre les droits des Palestiniens de Gaza. © 2025 Pierre Crom/Getty Images

Quels que soient ses contours exacts, une alliance de démocraties respectueuses des droits offrirait un contrechamp salutaire à la démonstration d’autoritarisme des dirigeants chinois et russe qui contemplaient, aux côtés du Nord-Coréen Kim Jong-un, l’arsenal militaire déployé lors d’un défilé sur la place Tiananmen à Pékin en septembre. Si la philosophe Hannah Arendt avait raison de dire que l’Histoire est une lutte permanente entre la liberté et la tyrannie, cette dernière avait le vent en poupe en 2025.

Et pourtant, même dans les pires moments, l’idée de liberté et le concept des droits humains résistent. Le pouvoir du peuple demeure un élément moteur de changement. Aux États-Unis, les manifestations « No Kings » (« Pas de rois ») ont rassemblé des millions de personnes. Des manifestants à Chicago, à Minneapolis, à Los Angeles et à travers le pays se sont dressés contre le déploiement de la Garde nationale et contre les abus commis par des agents de l’ICE, et des étudiants continuent d’organiser des manifestations en faveur de la Palestine sur les campus universitaires, malgré des mesures de répression draconiennes et des annulations de visas.

Soutenus par une résistance populaire, les membres du parlement sud-coréen ont destitué le président du pays pour l’empêcher d’accaparer le pouvoir en imposant la loi martiale. Les actions solidaires déployées au Soudan par des réseaux locaux de secours d’urgence, à Hong Kong par les unités de secours aux victimes d’incendie, au Sri Lanka par les cuisines communautaires de secours aux victimes d’un cyclone et en Ukraine par les collectifs d’entraide et de solidarité sont les meilleurs exemples de cette tendance.

Des réfugiés soudanais ayant pu quitter le camp de Zamzam, près d'El Fasher, capitale de la province soudanaise du Darfour-Nord qui a été le théâtre de graves violences, recevaient de la nourriture dans le camp de transit d'Iridimi à Tine, dans l'est du Tchad, le 4 mai 2025.
Des réfugiés soudanais ayant pu quitter le camp de Zamzam, près d'El Fasher, capitale de la province soudanaise du Darfour-Nord qui a été le théâtre de graves violences, recevaient de la nourriture dans le camp de transit d'Iridimi à Tine, dans l'est du Tchad, le 4 mai 2025.  © 2025 Lynsey Addario/Getty Images

En 2025, des manifestations de la génération Z contre la corruption, l’indigence des services publics et la mauvaise gouvernance notamment au Népal, en Indonésie et au Maroc ont mis en évidence la nécessité pour les gouvernements d’écouter leur jeunesse et de combattre la corruption et les inégalités. Mais, comme le montrent les difficultés à rétablir les droits humains au Bangladesh après des années d’autoritarisme, les acquis obtenus grâce à la mobilisation populaire peuvent facilement être perdus si la participation démocratique et la liberté d’expression ne sont pas profondément ancrées dans les pratiques du pays.

Dans ce monde devenu plus hostile, la société civile est plus importante que jamais. Elle est aussi de plus en plus en danger, en particulier dans un environnement où les financements se sont raréfiés. En 2025, Human Rights Watch a été désignée comme « indésirable » en Russie et interdite d’y travailler. Nos partenaires en Égypte, à Hong Kong et en Inde sont, hélas, bien habitués à ces tactiques. Les restrictions aux activités de la société civile et aux manifestations sont devenues de plus en plus courantes en Europe, notamment au Royaume-Uni et en France. Et désormais, pour la première fois, les inquiétudes s’accroissent quant aux risques liés à une présence opérationnelle aux États-Unis, où l’Open Society Foundations, un important bailleur de fonds, a d’ores et déjà été menacée et où l’administration Trump prépare une liste de « terroristes intérieurs » sur la base de directives excessivement larges qui pourraient être interprétées comme incluant le travail de nombreuses organisations progressistes.

Briser la vague autoritaire et défendre les droits humains est le défi de toute une génération. En 2026, il se posera de manière particulièrement aigüe aux États-Unis, avec des conséquences considérables pour le reste du monde. Repousser l’autoritarisme demandera une réaction déterminée, stratégique et coordonnée de la part des électeurs et électrices, de la société civile, des institutions multilatérales et des gouvernements respectueux des droits humains à travers le monde.

Légendes des 4 photos défilant en haut de page :
PHOTO 1 : Un homme assis sur des marches d'un bâtiment fédéral à Los Angeles, en Californie, tenait une rose sur laquelle était affixé le message « Humanity for all » (« L'humanité pour tous »), le 4 juillet 2025, date de la fête nationale des États-Unis. Derrière lui, des marines et des membres de la Garde nationale étaient déployés durant une manifestation « No Kings » (« Pas de rois »), tenue suite à des opérations de contrôle de migration menées dans cette ville.
© 2025 Etienne Laurent/AFP via Getty Images. PHOTO 2 : Une femme médecin (à gauche) et une sage-femme (au centre) assistaient une patiente enceinte dans le service de maternité d'un hôpital provincial dans la province de Ghazni, en Afghanistan, le 26 août 2025. D’autres services de cet hôpital ont dû être suspendus en raison de la réduction de l’aide financière fournie par les États-Unis. © 2025 Elise Blanchard/Getty Images. PHOTO 3 : Sebastian Lai, fils de l'homme d'affaires Jimmy Lai, emprisonné à Hong Kong suite à ses critiques envers le gouvernement chinois, s'exprimait lors d'une conférence de presse devant le bureau du Premier ministre britannique au 10 Downing Street à Londres, le 15 septembre 2025. © 2025 Henry Nicholls/AFP via Getty Images. PHOTO 4 : Un homme et une femme marchaient parmi les décombres sur le site d'une frappe aérienne russe qui a détruit une maison résidentielle à Kramatorsk, en Ukraine, le 31 juillet 2025. © 2025 Yevhen Titov/AP Photo

Le Rapport mondial 2026 – le 36ème rapport annuel de Human Rights Watch sur les pratiques et les tendances en matière de droits humains dans le monde – passe en revue les faits marquants de 2025 dans plus de 100 pays.