Depuis la fin de l'année 2016, le Cameroun a sombré dans une crise prolongée des droits humains alors que le gouvernement du pays, dominé par les francophones, s'oppose à des activistes séparatistes anglophones de plus en plus véhéments. La crise murit depuis des décennies. Ses causes profondes incluent l'histoire coloniale du Cameroun et un sentiment croissant de marginalisation parmi la minorité anglophone du pays. Elle s'est intensifiée lorsque les enseignants et les avocats se sont mis en grève dans les régions anglophones du Sud-Ouest et du Nord-Ouest et que les forces de sécurité ont réagi de façon brutale. Depuis lors, au moins vingt villages identifiés par satellite montrent un nombre important de maisons incendiées, des milliers de personnes ont fui leurs maisons, de nombreuses personnes ont été tuées et les déclarations incendiaires sont en plein essor. Birgit Schwarz s'entretient avec Jonathan Pedneault, chercheur de la division Urgences, récemment revenu de ses recherches au Cameroun et co-auteur du dernier rapport de Human Rights Watch sur ce pays d'Afrique centrale. Il décrit ce qu'il faudra faire pour éviter que la crise ne devienne incontrôlable ainsi que les défis que présentent des recherches dans un climat de méfiance mutuelle et d'abus généralisés perpétrés par toutes les parties.

Un corps recouvert près de Belo, à la suite d’affrontements au début du mois d’avril 2018 entre les forces de sécurité et les séparatistes armés dans la région du Nord-Ouest, au Camreroun. Avril 2018.

© 2018 Privé

Qu'est-ce qui a déclenché le conflit actuel entre la minorité anglophone et le gouvernement ? 

Lorsque le Cameroun méridional administré par les Britanniques a décidé en 1961 de rejoindre la République du Cameroun nouvellement indépendante, autrefois administrée par la France, il a supposé qu'il serait intégré dans une fédération et serait en mesure de préserver un certain niveau d'autonomie. Cependant, en 1972, les Camerounais ont adopté un État unitaire de plus en plus centralisé. Les demandes de la minorité anglophone en faveur d'une plus grande autonomie ou d'un retour à un système fédéral ont été accueillies avec mépris. Lorsque, à l'automne 2016, des avocats et des enseignants sont descendus dans la rue pour dénoncer ce qu'ils percevaient comme une marginalisation croissante des anglophones dans le système judiciaire et éducatif, les forces de sécurité gouvernementales ont réagi par la répression et les arrestations.    

Deux villageoises déplacées qui ont fui Belo, dans la région Nord-Ouest (Cameroun), après des affrontements au début du mois d’avril entre les forces de sécurité et les séparatistes armés, sont revenus chercher de la nourriture pour rapporter dans leurs cachettes dans la brousse. Dans les sacs, ils transportaient du poisson séché. Avril 2018.

© 2018 Privé

La communauté anglophone est-elle marginalisée ?  

De nombreuses personnes au sein de cette communauté ont certainement le sentiment qu'elles le sont. Le système éducatif au Cameroun reconnaît l'existence d'un système anglophone. Cependant, les enseignants employés par l'État sont embauchés, nommés et affectés par le gouvernement central, et les anglophones se plaignent que ceux qui sont déployés dans leur région sont principalement des enseignants francophones ou bilingues qui ne parlent pas bien l'anglais. Cela a irrité les enseignants anglophones, qui se sentaient privés de possibilités d'emploi. La même chose s'applique au système juridique. Le gouvernement a envoyé des procureurs généraux, majoritairement francophones et formés au système de droit civil, dans des régions qui reposaient traditionnellement sur un système hybride entre le droit commun et le droit civil. Cela a mécontenté de nombreux avocats anglophones qui ont fait leurs études en droit commun.

Deux villageois déplacés de Belo, région Nord-Ouest (Cameroun), qui ont fui après des affrontements au début du mois d’avril entre les forces de sécurité et les séparatistes armés, sont revenus pour chercher de la nourriture à ramener à leurs cachettes dans la brousse. Dans leurs poches, ils transportent des avocats.  Avril 2018.

© 2018 Privé

Qu'est-ce qui a conduit à l'escalade du conflit ?

Fin décembre 2016, le gouvernement a entamé des négociations avec des représentants des syndicats d'avocats et d'enseignants. Le gouvernement prétend que bon nombre des demandes présentées par les syndicats ont été satisfaites, notamment l'embauche de plus de 1 000 enseignants anglophones et la mise en place d'une commission sur le bilinguisme et le multiculturalisme. Le gouvernement a également déclaré qu'il a créé d'autres sièges de juges de droit commun à la Cour suprême. Mais les syndicats en ont profité pour tenter leur chance et réclamer un référendum sur la possibilité de renvoyer le comté dans une fédération ou bien de permettre aux régions anglophones de se séparer. Le gouvernement soutient qu'il avait négocié de bonne foi mais que les mouvements d'enseignants et d'avocats ont été détournés par des extrémistes étrangers qui n'avaient qu'un seul objectif : déstabiliser le Cameroun et se débarrasser du président. Il a réagi en interdisant les organisations qui représentaient les enseignants et les avocats et en arrêtant un certain nombre de leurs dirigeants.  

Ces affirmations du gouvernement sont-elles correctes ?

La diaspora anglophone, qui est importante à la fois en termes de taille et de ressources, est très politisée et elle est dominée par un très fort courant d'opposition au gouvernement actuel. Les activistes séparatistes de la diaspora ont été très actifs dans la collecte de fonds et pour faire valoir que leur région méritait l'indépendance. Lorsque les manifestations ont eu lieu en 2016, certains ont commencé à réclamer des tactiques de « ville fantôme » : les commerçants devaient fermer leurs magasins une journée par semaine afin de perturber l'économie. Ces « villes fantômes » ont été violemment mises en place à certains moments, avec des menaces d’incendier les boutiques qui restaient ouvertes et d'attaquer les propriétaires de magasins qui n’obtempéraient pas. Les séparatistes ont également commencé à imposer le boycott des écoles en harcelant les parents et les enfants, en menaçant les chefs d’établissement et les enseignants, et en incendiant les écoles. Puis, à l'été 2017, un certain nombre de groupes de la diaspora ont créé leur propre gouvernement pour la « République d'Ambazonia », l'entité qui selon eux détient la souveraineté sur l'ancien Cameroun méridional administré par les Britanniques.                   

Un avertissement menaçant les parents d’élèves pour qu’ils boycottent les écoles, diffusé sur Facebook par « Ambazonia Freedom Fighters », un groupe séparatiste dans une région anglophone du Cameroun autobaptisée « Ambazonia ». Août 2017.

Quelle a été la réponse du gouvernement ?

À l'automne 2017, alors que le président camerounais Paul Biya se trouvait à New York pour l'Assemblée générale des Nations Unies, des manifestations massives ont eu lieu dans les grandes villes des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Les forces de sécurité ont tiré à balles réelles pour disperser les foules. Des maisons ont été vandalisées, leurs habitants ont été malmenés, des biens ont été détruits, et certains des dirigeants anglophones les plus modérés ont été arrêtés. Plus récemment, le gouvernement a utilisé des tactiques anti-insurrectionnelles extrêmement abusives dans des zones où les séparatistes armés sont supposés opérer, ou bien où les forces gouvernementales soupçonnent la population civile locale de soutenir les insurgés. Des villageois nous ont expliqué que les troupes s'étaient déplacées dans leurs villages et avaient ouvert le feu, forçant les gens à s'enfuir dans la brousse. Peu de temps après ces raids, les villageois voyaient de la fumée sortir des villages, et à leur retour, ils trouvaient leurs maisons calcinées, et des personnes âgées ou handicapées, qui n'avaient pas pu fuir, brûlées ou exécutées. Ces tactiques de la terre brûlée sont évidemment une violation du droit des droits humains. Pourtant, ni le gouvernement ni les officiers supérieurs de l’armée ne semblent avoir fait aucun effort sérieux afin de les stopper.  

Quel effet a eu le conflit sur les deux communautés ?

Cela a créé de profondes tensions. De plus en plus de Camerounais francophones appellent le gouvernement à déployer des tactiques encore plus agressives, tandis que les groupes séparatistes, notamment dans la diaspora, attisent les feux avec des discours incendiaires sur les médias sociaux, qualifiant les francophones de « chiens enragés ». Chaque lundi, nous voyons désormais des « villes fantômes » mises en place par des séparatistes. Le coût de la nourriture et d'autres produits augmente. Les gens sont moins en mesure d'exporter des produits agricoles vers d'autres régions du Cameroun en raison de l'insécurité des routes. Ils ont aussi du mal à cultiver leurs terres, car il devient de plus en plus difficile d'obtenir des engrais et des pesticides. Des milliers de personnes ont été déplacées et ont fui au Nigéria ou se sont réfugiées chez des parents dans les villes.      

Un militaire camerounais de la 21ème Brigade d'infanterie motorisée tente de diriger la circulation en périphérie de la ville de Buea, le 26 avril 2018.

© 2018 Alexis Huguet

Un militaire de la 21ème Brigade d'infanterie motorisée (BIN) sur une route de Buea, dans la région Sud-Ouest du Cameroun. 26 avril 2018.

© 2018 Alexis Huguet

De quel soutien bénéficient les séparatistes armés parmi la communauté anglophone locale ?    

La population est coincée entre le marteau et l’enclume. Les gens ont l'impression que ces groupes séparatistes causent du chaos dans leurs communautés, attaquant les autorités locales et les chefs traditionnels, et empêchant leurs enfants d'aller à l'école en menaçant les enseignants ou en brûlant des écoles. Pourtant, de la même façon, les forces gouvernementales attaquent leurs villages, brûlent leurs maisons et arrêtent leurs enfants. Cette réponse musclée fournit aux voix séparatistes les plus radicales plus de munitions pour monopoliser le discours. Ce qui était une situation très gérable a dégénéré en raison de l'utilisation de tactiques abusives par les forces gouvernementales et des campagnes menées par des séparatistes armés, qui ont exploité la colère de la population contre les abus du gouvernement afin de recruter plus de combattants, lever plus de fonds, et attirer plus d'attention internationale.

Une salle de classe désertée à Kumbo, dans la région Nord-Ouest du Cameroun. 

© 2018 Bede Sheppard/Human Rights Watch

Comment vous et vos collègues avez-vous réussi à mener vos recherches dans ces circonstances ?

Nous n'avons emprunté que des routes principales qui étaient sûres et nous sommes restés dans les grandes villes du Sud-Ouest et du Nord-Ouest qui étaient plus stables. Nous avons pu y rencontrer des personnes déplacées à l’intérieur du pays qui avaient fui lorsque leurs villages avaient été attaqués. Leur témoignage nous a fourni des détails et des éléments de preuve concernant douze attaques menées par les forces de sécurité dans les villages. Grâce à l'imagerie satellitaire, nous avons pu documenter des incendies dans vingt villages. Mais ces recherches ont été difficiles. Les gens avaient extrêmement peur que nous puissions être des espions ou les dénoncer au gouvernement ou aux séparatistes. Nous devions utiliser un réseau d'intermédiaires fiables et rencontrer les personnes interrogées dans des lieux qui leur fournissaient des raisons plausibles de leur présence en ces endroits, dans le cas où elles seraient interrogées à propos des personnes qu’elles rencontraient.

Que faudra-t-il faire pour désamorcer la situation ?

Le gouvernement doit envoyer des signaux clairs qu'il est prêt à protéger les droits de tous les Camerounais, y compris les résidents des régions anglophones. Il a récemment annoncé un plan de réponse humanitaire pour la région. C'est un bon signe. Mais il doit faire beaucoup plus. Il doit reconnaître le fait que ses militaires ont commis de graves abus. Il doit ordonner l'arrêt des abus et garantir que les crimes commis seront punis. Quant aux groupes séparatistes anglophones, ils doivent eux aussi être prêts à faire passer le bien-être et la sécurité de la population avant leurs ambitions politiques ou personnelles, sinon ils sont confrontés à la perspective d'une guerre prolongée que personne ne gagnera, et qui ne fera que causer plus de souffrances aux personnes dont ils prétendent défendre ou protéger les intérêts.

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