Des enfants soldats enrôlés par les forces houthistes, lors d’une manifestation dans la capitale du Yémen, Sanaa, le 13 mars 2015.

© 2015 Reuters

(Beyrouth, le 12 mai 2015) – Le groupe armé des houthistes, au Yémen, a intensifié sa politique de recrutement, de formation et de déploiement d'enfants au combat, en violation du droit international, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. Depuis septembre 2014, quand les houthistes, également connus sous le nom d'Ansar Allah, ont pris le contrôle de Sanaa, la capitale du Yémen, ils ont eu recours à un nombre croissant d'enfants comme éclaireurs, gardes, coursiers ou combattants, et certains de ces enfants ont été blessés et tués.

Les houthistes et les autres groupes armés qui utilisent des enfants soldats au Yémen devraient immédiatement cesser de recruter des enfants, y compris « volontaires », et libérer tous ceux qui sont dans leurs rangs, a affirmé Human Rights Watch.

« Alors que les combats font rage au Yémen, les houthistes ont intensifié leur enrôlement d’enfants soldats », selon Fred Abrahams, conseiller spécial auprès de Human Rights Watch. « Les commandants houthistes ainsi que ceux des autres groupes armés devraient cesser d'utiliser des enfants soldats, faute de quoi ils s'exposent au risque de poursuites pour crimes de guerre. »

Outre les houthistes, d'autres milices islamistes et tribales ainsi que des groupes armés comme Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) déploient des enfants soldats, a souligné Human Rights Watch.

Selon l'UNICEF, les enfants intégrés dans les forces houthistes ou au sein d'autres groupes armés représentent près d'un tiers du total des combattants au Yémen. Les groupes armés ont recruté au moins 140 enfants rien que sur la période du 26 mars au 24 avril 2015, a déclaré l'agence des Nations Unies.

Ces derniers mois, des journalistes au Yémen ont témoigné avoir vu des garçons âgés de 14 à 16 ans, avec des fusils et des armes de poing, qui se battaient avec les forces houthistes et d'autres groupes armés. L'un d'entre eux a décrit un garçon de 7 ans vu à un point de contrôle houthiste de Sanaa, avec un fusil d'assaut militaire. Deux activistes locaux, qui travaillent sur la question à Amran, à 50 kilomètres au nord-ouest de Sanaa, ont dit à Human Rights Watch avoir vu près de 30 enfants soldats dans un centre houthiste de cette ville, dont certains d'à peine 12 ans.

À Amran, en mars, Human Rights Watch a interviewé deux activistes, un recruteur houthiste, et sept jeunes garçons, dont le plus jeune avait 14 ans. Ces garçons ont raconté avoir combattu ou accompli d'autres tâches de nature militaire pour le compte des houthistes, au cours de l'année passée. Tous ont dit s'être portés volontaires au départ, mais quatre ont déclaré avoir ensuite quitté le groupe armé, pour différentes raisons. D'eux d'entre eux avaient été blessés au combat.

Le recruteur, âgé d’une bonne trentaine d’années, a raconté à Human Rights Watch qu'il recrutait activement des enfants à Amran pour le compte des houthistes, et ce depuis plus d'un an. Les enfants sans aucun entraînement militaire ne participent pas aux combats de façon active, a-t-il affirmé, mais la plupart font fonction de gardes ou transportent des munitions et de la nourriture pour les combattants en première ligne. Ils vont également chercher les blessés et les morts, et assurent les premiers secours.

Le recruteur a déclaré avoir prévu de retourner sur la ligne de front avec deux enfants soldats, âgé de 14 ans tous les deux, et dont l’un est son neveu. Ce neveu a raconté à Human Rights Watch avoir rejoint les houthistes en mai 2014, et qu’il faisait actuellement fonction de garde armé. Il avait reçu une balle dans la poitrine en juillet dernier, pendant des combats entre les houthistes et la 310ème Brigade de l'armée yéménite, s’était remis de sa blessure.

Selon les témoignages recueillis par Human Rights Watch, les houthistes ont d'abord assuré aux enfants une formation idéologique ainsi que sur l'Islam chiite zaïdite, pendant au moins un mois, puis une formation militaire dans l'une de leur base du pays. Les enfants ont déclaré ne pas avoir été payés, mais qu'on leur fournissait de la nourriture et du kat, une plante communément mâchée au Yémen, comme stimulant léger. La plupart d'entre eux étaient venus avec leurs propres armes – des armes à feu de type militaire que l'on trouve couramment dans les familles yéménites – mais on leur avait fourni des munitions.

Ibrahim, 16 ans, a déclaré que sa famille l'avait encouragé à rejoindre les houthistes, et lui avait donné un fusil d'assaut Kalachnikov. Les houthistes lui ont procuré des munitions. Ibrahim s'est battu pour eux quand ils ont pénétré dans Amran en juillet, et a été blessé par balle à la jambe. Il participe désormais aux patrouilles qui accompagnent les combattants qui se déplacent entre Amran et Sufyan, à proximité. Ibrahim a dit avoir cinq autres amis de 16 ans au sein des forces houthistes.

Cela fait longtemps que l'on sait que les houthistes ont recours à des enfants soldats, et Human Rights Watch publie des documents sur le sujet depuis 2009. En novembre 2012, le chef des houthistes, Abdul Malik Badr al-Deen al-Houthi, s'est engagé à œuvrer pour mettre fin à l'utilisation d'enfants soldats par son groupe armé.

Depuis le mois de septembre, quand les houthistes ont pris le contrôle de Sanaa, Human Rights Watch a vu des dizaines de combattants armés houthistes qui semblaient avoir moins de 18 ans, à des postes de contrôle dans la capitale et dans le gouvernorat d'Amran. Deux adolescents armés ont été postés devant le Ministère des Droits de l'Homme en décembre.

Selon la liste annuelle des violations commises contre les enfants dans les conflits armés, compilée par le Secrétariat général des Nations Unies, et dont la dernière version a été publiée en mai de l'année dernière, les forces armées nationales du Yémen, y compris la Première Division blindée – aujourd'hui démantelée, l'AQPA et d'autres groupes armés, ont eu des enfants dans leurs rangs.

En 2014, les Nations Unies ont comptabilisé un total de 156 garçons âgés de 9 à 17 ans, qui avaient été recrutés et utilisés dans le conflit armé, dont 140 par les houthistes. Ces garçons ont été observés en service à des postes de contrôle, dans des véhicules armés, ou en train de garder des bâtiments. En raison de difficultés pour vérifier les informations, les Nations Unies n'ont pu confirmer qu'une petite partie des cas qui existent.

Le 14 mai 2014, le gouvernement yéménite a ratifié un plan d'action avec les Nations Unies pour mettre fin au recrutement d'enfants par les forces armés, avec pour objectifs le retrait de tous les enfants des forces de sécurité gouvernementales, leur réintégration dans leurs communautés d'origine, et un arrêt de tout recrutement à l'avenir. Ce plan appelait également à mettre le droit yéménite en conformité avec les normes internationales interdisant le recours aux enfants soldats. Actuellement, le droit du Yémen fixe l'âge minimum officiel pour servir dans l'armée à 18 ans.

L'explosion d'hostilités de grande ampleur a mis ce plan d'action en suspens. En janvier, les forces houthistes ont renversé le gouvernement du Président Abd Rabbu-Mansour Hadi et se sont emparées de nombreuses villes. Des combats intenses se poursuivent à Aden, cité portuaire du sud, entre les houthistes et les Comités de résistance populaire, composé de soldats appartenant à al-Hirak, un mouvement qui prône la sécession du sud du pays, et d'un petit nombre d'unités militaires toujours fidèles à l'ancien président.

Le 26 mars, une coalition menée par l'Arabie saoudite et comprenant le Bahreïn, l'Egypte, la Jordanie, le Koweït, le Maroc, le Qatar, le Soudan et les Émirats Arabes Unis a lancé des frappes aériennes dans tout le Yémen, contre les forces houthistes. Selon l'UNICEF, au 24 avril 2015, au moins 115 enfants avaient été tués et 172 blessés lors des frappes aériennes ou au cours de combats au sol. Près de 30 écoles avaient été endommagées ou occupées par les belligérants.

Le Protocole facultatif à la Convention des Droits des Enfants concernant l'implication d'enfants dans les conflits armés, auquel le Yémen est partie, précise que les groupes armés non étatiques

« ne devraient en aucune circonstance enrôler ni utiliser dans les hostilités des personnes âgées de moins de 18 ans ». Le protocole fixe également à 18 ans l’âge minimum pour toute participation des forces armées nationales à un conflit armé.

Le recrutement ou l’utilisation d’enfants de moins de 15 ans par les parties à un conflit est considéré comme un crime de guerre par le droit international, notamment aux termes du Statut de Rome de la Cour pénale international. Les commandants qui connaissaient ou auraient dû avoir connaissance de tels abus et n’ont pas agi en conséquence peuvent être reconnus pénalement responsables, compte tenu de la chaîne de commandement et de responsabilités.

Le dirigeant des houthistes, Abdul Malik Badr al-Deen al-Houthi, devrait mettre en application son engagement de 2012 de mettre un terme aux recours aux enfants soldats, a affirmé Human Rights Watch. Les autres groupes armés du Yémen devraient également interdire le recrutement et l’utilisation d’enfants, et démobiliser tous les mineurs de moins de 18 ans qui servent comme combattants ou remplissent des missions support. Les gouvernements qui apportent une aide financière ou militaire aux houthistes et aux autres groupes armés yéménites devraient également appeler ces derniers à interdire l’utilisation d’enfants, et à vérifier l’âge de toutes leurs recrues.

« Tous les groupes armés du Yémen devraient renoncer à envoyer des enfants au champ de bataille, ou à les utiliser en support des combats, » a déclaré Fred Abrahams. « Le coût pour ces jeunes personnes – le traumatisme, les blessures, et les années d’éducation perdues – est immense, comme l’est le coût pour l’avenir du Yémen. »