Arrestation par la police de La Nouvelle-Orleans d’une femme accusée de prostitution, en avril 2011.

© 2011 Patrick Chauvel/Corbis/APImages

(New York, le 11 décembre 2013) – Les lois et les pratiques policières de l'État de Louisiane qui interdisent aux toxicomanes l'accès à des seringues stériles et pénalisent le travail dans l'industrie du sexe contribuent à la propagation incontrôlée de l'épidémie de VIH et au taux très élevé de mortalité due au sida, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Le taux de décès liés au sida en Louisiane représente plus du double de la moyenne enregistrée aux États-Unis. La police de La Nouvelle-Orléans perturbe régulièrement les activités des travailleuses du sexe en confisquant leurs préservatifs, ce qui expose ces personnes et leurs clients au risque de contracter le VIH.

Ce rapport de 57 pages, intitulé « In Harm’s Way: State Response to Sex Workers, Drug Users, and HIV in New Orleans » (« Exposés au danger: Le traitement par la Louisiane des travailleuses du sexe, des toxicomanes et des personnes atteintes du VIH à La Nouvelle-Orléans »), documente les violations du droit à la santé et d'autres abus commis par le gouvernement à l'encontre des groupes à haut risque à La Nouvelle-Orléans. Le rapport appelle à l’amendement de certaines lois de la ville et de l'État. Le rapport recommande aussi la modification de diverses pratiques qui stigmatisent et instaurent une discrimination à l'égard des travailleuses du sexe et des utilisateurs de drogues, facilitent les abus policiers à leur encontre et perturbent l'accès aux services de santé de personnes qui sont particulièrement exposées au risque de contracter le VIH. Le rapport a été publié à la veille de la troisième Conférence annuelle du Sud des États-Unis sur la réduction des risques liés à la toxicomanie (Southern Harm Reduction and Drug Policy Conference), qui s'ouvre à La Nouvelle-Orléans le 12 décembre 2013.

« L'épidémie de sida à La Nouvelle-Orléans est l'une des pires aux États-Unis, et pourtant la municipalité refuse systématiquement d’adopter des stratégies de réponse qui ont fait leurs preuves ailleurs», a déclaré Megan McLemore, chercheuse senior sur les questions de santé à Human Rights Watch et auteur du rapport. « Les consommateurs de drogues ne peuvent pas se procurer de seringues propres, et la police confisque les préservatifs des travailleuses du sexe et de personnes soupçonnées de se livrer au commerce du sexe, telles que les femmes transgenre.»

Le virus VIH se propage plus rapidement dans le sud des États-Unis que dans n'importe quelle autre région du pays, et le nombre de personnes qui meurent du sida y est également le plus élevé. Les deux plus grandes villes de Louisiane, Baton Rouge et La Nouvelle-Orléans, ont respectivement le deuxième et le troisième taux de nouvelles infections par le VIH des États-Unis. ÀLa Nouvelle-Orléans, 40 pour cent des personnes infectées par le VIH ne reçoivent aucun traitement.

La Louisiane compte environ 45 000 consommateurs de drogues par injection, dont un quart vivent à La Nouvelle-Orléans. Et pourtant, la ville offre très peu de services, tels que les échanges de seringues, qui ont fait leurs preuves dans les efforts de réduction de l'incidence des infections par le VIH et des cas d'hépatite parmi cette population. Le seul point public d'échange de seringues ne reçoit aucun financement du gouvernement et n'est ouvert que deux heures par semaine. Étant donné que la loi pénale de l'État interdit la possession de seringues pour un usage non médical, ce point d'échange fonctionne dans un cadre juridique flou. Des bénévoles qui travaillent pour des points d'échange « clandestins » risquent l'arrestation en effectuant, parfois à bicyclette, des livraisons de seringues propres aux personnes qui en ont besoin.

Le rapport de Human Rights Watch est fondé sur des entretiens réalisés en 2013 avec 170 habitants de La Nouvelle-Orléans qui reconnaissent fournir des services sexuels en échange d'argent, de drogue ou de denrées de base. Un tiers des personnes interrogées étaient des femmes transgenre et les trois quarts étaient des Afro-américains. Les chercheurs ont également interrogé des policiers, des avocats commis d'office, des responsables municipaux et de l'État de Louisiane, des prestataires de services publics de santé et des spécialistes du plaidoyer en faveur des personnes séropositives.

« La Nouvelle-Orléans et l'État de Louisiane devraient se porter à la pointe du combat contre le VIH/sida en finançant des programmes qui ont démontré leur efficacité dans la prévention de la maladie », a déclaré Deon Haywood, directrice exécutive de l'organisation à but non lucratif Women With A Vision(« Femmes visionnaires ») basée à La Nouvelle-Orléans et qui co-parraine la conférence sur la réduction des risques. « Mais quand il s'agit de sauver la vie de toxicomanes, on laisse les militants qui se sont chargés du plaidoyer faire le travail du Département de la santé de La Nouvelle-Orléans ».

Des travailleuses du sexe interrogées par Human Rights Watch ont décrit des comportements abusifs et illégaux de la part de la police. Selon ces témoignages, outre qu'ils harcèlent les travailleuses du sexe lorsqu'elles sont munies de « trop de préservatifs », les policiers assimilent fréquemment les femmes transgenre à des travailleuses du sexe, leur adressent des insultes vulgaires et dégradantes et leur extorquent des faveurs sexuelles. « Les policiers ont fouillé mon sac, m'ont traitée de ‘truc’ et m'ont demandé pourquoi j'avais besoin d'autant de préservatifs », a déclaré une femme transgenre à Human Rights Watch.

La loi de la Louisiane interdit le « crime contre nature », défini comme étant la sollicitation d'un rapport sexuel oral ou anal. La loi, qui considère ce genre de rapports sexuels comme des « actes contre nature », exigeait jusqu'à une date récente que les personnes déclarées coupables de tels actes soient enregistrées comme des délinquants sexuels. Dans certains cas, ces lois prévoient des punitions plus lourdes que les lois anti-prostitution.

Les personnes de couleur et les membres de la communauté des lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexués (LGBTI) se sont plaints d'être stigmatisés et de subir des discriminations dans l'application de ces lois, ce qui handicape les efforts de prévention du VIH/sida.

« Les lois sur les ‘crimes contre nature’ ne sont rien d'autre que de l'homophobie parrainée par l'État », a affirmé Megan McLemore. « Elles devraient être abrogées sans tarder. »

Les arrestations fréquentes et les placements en garde à vue de travailleuses du sexe, de femmes transgenre et de consommateurs de drogues injectables limitent leurs possibilités d'accéder à leurs médicaments et de poursuivre leurs traitements contre le VIH, a souligné Human Rights Watch. Les LGBTI en particulier ont également indiqué être victimes de fréquentes agressions de la part d'autres détenus et exposés à d'autres conditions dangereuses, à la prison de la paroisse d'Orleans (Orleans Parish Prison).

Une femme transgenre a déclaré à son assistante sociale qu'elle avait été arrêtée pour prostitution 10 fois en trois ans, chaque arrestation interrompant ses rendez-vous dans une clinique spécialisée dans les soins aux séropositifs. En prison, elle n'a reçu aucun médicament anti-VIH.

La plupart des personnes interrogées par Human Rights Watch ne disposaient ni d'un logement doté du minimum de confort ni de services de santé. À l'échelle de l'État, les consommateurs de drogues injectables sont parmi les personnes les plus susceptibles de tomber malades du sida dans les six mois suivant leur diagnostic de séropositivité, ce qui est symptomatique d'un dépistage tardif et d'une situation à l'écart du système de santé.

La décision du gouverneur de la Louisiane, Bobby Jindal, de ne pas élargir dans cet État le programme fédéral Medicaid destiné aux personnes les plus démunies représente une occasion ratée d'améliorer l'accès aux soins anti-VIH, a déclaré Human Rights Watch. En outre, le fonds de soutien de l'État au logement, qui vise à subventionner des logements pour les personnes à bas revenus, manque cruellement de financement.

La Louisiane devrait dépénaliser les prestations sexuelles tarifées entre adultes consentants, dans l'intérêt de la santé publique et des droits humains, a déclaré Human Rights Watch.

« Le gouvernement de la Louisiane devrait faire le choix d'améliorer la santé publique, plutôt que de punir les travailleuses du sexe, les consommateurs de drogues et les autres personnes à haut risque de contamination par le virus VIH», a conclu Megan McLemore. « Cela fait trop longtemps que cet État néglige d'investir dans les services de santé et dans les autres besoins humains fondamentaux».