Une maison traditionnelle tibétaine située dans le comté de Toelung (Duilong), dans la région autonome du Tibet, dont l’imminente démolition est annoncée par le caractère chinois « chai » («démolir») peint en rouge sur le mur de la maison.

© 2007 Privé

(New York) – Le gouvernement chinois impose à des millions de Tibétains une politique de relogement et de relocalisation de masse qui modifie radicalement leur mode de vie, et sur laquelle ils n'ont pas leur mot à dire, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié aujourd'hui.

Depuis 2006, en vertu de plans conçus dans le cadre de la campagne « Construire une nouvelle région rurale socialiste » dans les zones tibétaines, plus de deux millions de Tibétains ont été « relogés » – par le biais d’une ordonnance gouvernementale pour la rénovation ou la construction de nouvelles maisons – dans la Région autonome du Tibet (RAT), tandis que des centaines de milliers de bergers nomades dans la partie orientale du plateau tibétain ont été déplacés ou installés dans  de « Nouveaux villages socialistes ».

Le rapport de 115 pages, « They Say We Should Be Grateful: Mass Rehousing and Relocation in Tibetan Areas of China » (« Ils disent que nous devrions être reconnaissants : Relogement et réinstallation de masse dans les zones tibétaines de la Chine »), documente des violations massives des droits humains, allant de l'absence de consultation au manque de compensation adéquate, qui selon le droit international sont toutes deux nécessaires pour que les expulsions soient légitimes. Le rapport traite également des défauts dans la qualité des maisons fournies, de l’absence de recours concernant les décisions arbitraires, du défaut de rétablissement des moyens de subsistance, ainsi que du mépris des droits à l'autonomie théoriquement garantis par le droit chinois dans les régions tibétaines.

« L'ampleur et la vitesse à laquelle la population rurale tibétaine est remodelée par les politiques de relogement de masse et de réinstallation sont sans précédent dans l'ère post-Mao », a déclaré Sophie Richardson, directrice de la division Chine. « Les Tibétains n'ont pas leur mot à dire dans la conception de politiques qui modifient radicalement leur mode de vie, et – dans un contexte déjà très répressif –ils  n’ont aucun moyen de les contester. »     

Les autorités de la Région autonome du Tibet ont annoncé leur intention de poursuivre le relogement et le déplacement de plus de 900 000 personnes d'ici la fin de 2014. Dans la province du Qinghai, dans la partie orientale du plateau tibétain, les autorités ont déplacé et installé 300 000 bergers nomades depuis le début des années 2000 et elles ont annoncé leur intention de convertir 113 000 autres nomades en habitants sédentaires avant la fin de 2013.      

Le gouvernement chinois affirme que toutes les opérations de déplacement et de relogement sont entièrement volontaires et respectent « la volonté des fermiers et des bergers tibétains. » Il nie fermement que toute expulsion forcée ait lieu au sein du processus et suggère que celui-ci tient compte de la culture tibétaine en déclarant que la conception et l'apparence des nouvelles maisons est en accord avec les « caractéristiques ethniques. » Le gouvernement prétend également que toutes les personnes qui ont déménagé dans des maisons neuves sont satisfaites et reconnaissantes pour l'amélioration de leurs conditions de vie. Bien que quelques Tibétains aient réellement accueilli favorablement certains aspects des politiques de logement et en aient bénéficié, un grand nombre d’entre eux sont préoccupés quant à leur capacité à maintenir leurs moyens de subsistance au cours du temps. La plupart se considèrent comme la cible de politiques auxquelles ils sont incapables de s'opposer ou sur lesquelles ils sont incapables d’influer.

 

Images satellite des villages tibétains de Drupshe(Xiezhawo) et Bagkarshol (Bagaxue), avant et après les projets de démolition et relogement

Le gouvernement chinois affirme que toutes les opérations de déplacement et de relogement sont entièrement volontaires et respectent « la volonté des fermiers et des bergers tibétains. » Il nie fermement que toute expulsion forcée ait lieu au sein du processus et suggère que celui-ci tient compte de la culture tibétaine en déclarant que la conception et l'apparence des nouvelles maisons est en accord avec les « caractéristiques ethniques. » Le gouvernement prétend également que toutes les personnes qui ont déménagé dans des maisons neuves sont satisfaites et reconnaissantes pour l'amélioration de leurs conditions de vie. Bien que quelques Tibétains aient réellement accueilli favorablement certains aspects des politiques de logement et en aient bénéficié, un grand nombre d’entre eux sont préoccupés quant à leur capacité à maintenir leurs moyens de subsistance au cours du temps. La plupart se considèrent comme la cible de politiques auxquelles ils sont incapables de s'opposer ou sur lesquelles ils sont incapables d’influer.

Les craintes initiales chez les Tibétains que la création de « Nouveaux villages socialistes » pourrait être accompagnée par une augmentation de l'ingérence du gouvernement dans leurs communautés se sont avéré bien fondées. En 2011, le gouvernement a annoncé qu'il avait commencé à mettre en œuvre un plan consistant à stationner de nouvelles équipes de cadres officiels et du parti dans chacun des 5400 villages à travers la Région autonome du Tibet (RAT). Ces nouvelles équipes, qui vont « vivre, travailler et manger ensemble » avec les villageois, sont chargées de l'application de politiques qui établissent un système de surveillance politique et violent ouvertement les droits fondamentaux civils, culturels, politiques et religieux des Tibétains. Depuis 2009, 119 Tibétains se sont immolés par le feu pour protester contre les politiques chinoises, déclenchant des politiques gouvernementales encore plus répressives.

Des Tibétains provenant tant des communautés agricoles que pastorales nomades, interrogés par Human Rights Watch entre 2005 et 2012, affirment qu'un grand nombre de personnes déplacées ou relogées ne l'ont pas fait de leur plein gré et qu'elles n'ont jamais été consultées ou ne se sont pas vu offrir d'autres options. Ils expliquent qu’un grand nombre d’entre elles sont confrontées à des difficultés financières découlant du déplacement forcé, de la réduction de leurs troupeaux, ou de la démolition et de la reconstruction de leurs maisons. Ils affirment que les nouvelles installations sont parfois inférieures à celles qu'ils habitaient auparavant et que de nombreuses promesses qui leur ont été faites par les autorités locales pour les inciter à se déplacer ne se sont jamais réalisées.

Des documents de politiques officiels énoncés en détail dans le rapport montrent que, contrairement aux discours officiels, les ménages tibétains doivent supporter la plus grande part du coût global de la reconstruction de leurs maisons – jusqu'à 75 pour cent. Une étude du gouvernement central affirme que « pour chaque yuan de subventions gouvernementales, les ménages ont dû eux-mêmes contribuer 4,5 yuans. » Les implications financières du respect des ordres du gouvernement de rénover ou de reconstruire des logements expliquent en grande partie pourquoi, lors de leurs entretiens avec Human Rights Watch, les Tibétains ont toujours exprimé des craintes au sujet de leur capacité à assurer leurs moyens de subsistance à l'avenir et à maintenir leur identité culturelle distincte.

« Le gouvernement chinois prétend qu’il apporte des avantages économiques aux Tibétains par la construction de ‘Nouveaux villages socialistes’ modernes », a déclaré Sophie Richardson. « Et s'il est vrai que certains Tibétains en ont bénéficié, la plupart ont simplement été contraints de troquer des moyens de subsistance maigres mais stables pour les incertitudes d'une économie monétaire au sein de laquelle ils sont souvent les acteurs les plus faibles. »

Le gouvernement chinois a délibérément occulté le plein impact de ses politiques en refusant l’accès à toute enquête indépendante dans les zones tibétaines. Fermé la plupart du temps aux enquêtes portant sur les droits humains, l'accès au plateau tibétain – en particulier à la RAT – est resté extrêmement limité pour les journalistes, les diplomates, les universitaires et même les touristes étrangers depuis les manifestations de mars 2008 et la répression qui a suivi. Pourtant, l'analyse des images satellite en diffusion libre révèle l'ampleur du changement que connaissent certaines communautés tibétaines. Dans plusieurs cas, les images montrent des villages traditionnels entièrement démolis, tandis qu'un «  Nouveau village socialiste » pré-planifié constitué de maisons identiques en rangées parallèles est érigé à proximité.

Bien que la principale justification des politiques de relogement et de réinstallation dans les zones tibétaines ait été d'ordre économique, le gouvernement chinois a également précisé que ces politiques font partie intégrante d’objectifs politiques plus larges tels que la lutte contre le sentiment ethno-national ou « séparatiste » parmi les Tibétains, et sont conçues pour renforcer le contrôle politique sur la population rurale tibétaine.

En dépit de leur caractère imposé et des résultats inégaux, le gouvernement central utilise les politiques de relogement et de réinstallation dans les zones tibétaines comme modèle pour réinstaller les communautés de minorités ethniques dans d'autres parties du pays. En juin 2011, le gouvernement central a ordonné à toutes les unités provinciales, notamment le Sichuan, le Qinghai et Gansu ainsi qu’aux régions autonomes, dont la Mongolie-Intérieure, le Xinjiang et le Tibet, d’achever tous les programmes de réinstallation en cours pour des centaines de milliers de bergers nomades d'ici la fin de 2014.

Human Rights Watch a appelé le gouvernement chinois à mettre un terme à tous les projets impliquant la délocalisation et le relogement de masse et à permettre une évaluation indépendante de la conception et de l'impact de ces politiques, notamment en acceptant les demandes de longue date de visite par divers Rapporteurs spéciaux du Conseil des droits de l'homme des Nations Unies.

Human Rights Watch a affirmé que désamorcer les grandes tensions politiques dans les zones tibétaines exigeait que le gouvernement chinois réponde à des griefs de longue date et mette en œuvre la Loi sur l'autonomie de la République populaire de Chine de façon à déléguer un réel pouvoir de décision politique importante aux Tibétains, notamment sur les questions économiques et culturelles, en accord avec les normes juridiques internationales pertinentes.

« La fiction selon laquelle les Tibétains jouiraient de quelque type d'autonomie que ce soit sous la domination chinoise est mise à nu par les politiques de relogement et de réinstallation de masse sur lesquelles ils n’ont pas leur mot à dire », a conclu Sophie Richardson. « Persister dans les programmes de réinstallation et de relogement de masse dans un environnement largement répressif ne fera qu'alimenter les tensions et élargir le fossé entre les Tibétains et l'État chinois. »

Extraits de témoignages figurant dans le rapport
Veuillez noter que pour protéger leurs identités, les noms de toutes les personnes ci-dessous sont des pseudonymes.

Les gens du village sont désespérés d'abandonner leurs maisons et d'avoir à se réinstaller. Ils n'ont pas d'autres compétences que l'agriculture, et n'auront plus de troupeaux ou de terres valant la peine d'en parler. Comment la prochaine génération va-t-elle survivre en tant que Tibétains ?
– Tenzin Gyaltso, un villageois de Gyamda (Jiangda), Région autonome du Tibet, juillet 2012

Au cours des trois dernières années, 270 000 ménages de bergers ont déménagé dans de nouvelles maisons et pas un seul ne s'est plaint de la qualité du logement.
– Qinghai Daily, un journal gouvernemental, le 14 avril 2012

La campagne est un ordre du gouvernement central. Personne ne peut s'y opposer.
– Losang Namgyal, un villageois de Chamdo (Changdu), Région autonome du Tibet, janvier 2007

Dans les nouvelles installations, nous devons tout acheter, mais nous n'avons pas de revenu. Vous ne pouvez pas vivre ici sans argent. Les 500 yuans que le gouvernement nous donne [par mois] ne suffisent même pas à couvrir les factures d'électricité et d'eau. Et puis vous devez acheter votre propre nourriture.
– Drolma Tsomo, un nomade réinstallé de la préfecture de Yushu, province du Qinghai, octobre 2009

Dans certains cas, l'emplacement pour les nouvelles constructions n’a pas été choisi de façon scientifique. [Par exemple] certaines installations ont été construites sur des lits de boue, des zones de glissements de terrain, des zones inondables, ou un sol meuble.
– Rapport du Centre de recherche pour le développement du Conseil d’État, décembre 2009

Avant leur déplacement, les bergers étaient assez autonomes en termes de besoins fondamentaux tels que la nourriture, les vêtements et un abri. Après la relocalisation, cependant, ils doivent acheter ces nécessités dans des marchés, ce qui augmente nettement leurs dépenses. Maintenant qu’ils comptent sur ​​des subventions gouvernementales, ils sont confrontés à d'innombrables difficultés.
– Conclusion d'une étude universitaire chinoise de 2010

Au moins 60 pour cent des nomades ont été incapables de trouver du travail après avoir quitté leurs terres.
– Ming Yue, directeur du Bureau des sources des trois rivières de la préfecture de Yushu, 2010