L'apparent calme qui règne à Kinshasa après les sursauts de violence post-électoraux occulte l'autre réalité du Congo, une réalité qui l'attire vers l'abîme. Il s'agit du cercle vicieux de l'impunité qui hypothèque le futur du pays. Sa manifestation la plus cynique étant le recyclage presque systématique de seigneurs de guerre responsables des pires crimes aux plus hautes fonctions de l'Etat ou de l'armée.

De 1998 à 2003, la République Démocratique du Congo a été dévastée par une guerre qui a fait presque 4 millions de morts. Le pays se trouve à présent dans un processus de transition dont l'élection présidentielle actuelle est un des jalons. Pourtant, au même moment, les combats continuent dans certaines de ses provinces. Selon l'Internation Rescue Committee, plus de 1200 personnes y meurent chaque jour des suites des violences, de faim ou de manque de soins médicaux. C'est le conflit le plus meurtrier au monde depuis la seconde guerre mondiale.

De 1998 à 2003, la République Démocratique du Congo a été dévastée par une guerre qui a fait presque 4 millions de morts. Le pays se trouve à présent dans un processus de transition dont l'élection présidentielle actuelle est un des jalons. Pourtant, au même moment, les combats continuent dans certaines de ses provinces. Selon l'International Rescue Committee, plus de 1200 personnes y meurent chaque jour des suites des violences, de faim ou de manque de soins médicaux. C'est le conflit le plus meurtrier au monde depuis la seconde guerre mondiale.

Les régions de l'est du pays comme l'Ituri, les Kivus et le Katanga, survivent toujours sous la menace de bandes armées et milices. Plus ou moins désoeuvrées depuis la fin du conflit et toujours pas désarmées, elles vivent d'une violence extrême et du racket de la population, qui est leur première cible.

Les milices Maï Maï du Katanga sont l'un de ces groupes. Au départ milices locales d'autodéfense contre le Rwanda et l'Ouganda, elles se sont, après leur intégration ratée dans l'armée congolaise, retournée contre cette dernière. Aujourd'hui, la rivalité qui les oppose pour le contrôle du Katanga, région minière la plus riche du pays, a bien évidemment pour premières victimes les populations, rançonnées tantôt par l'une, tantôt par les autres.

Le 12 mai dernier, pourtant, le chef d'une de ces milices redoutables, Kyungu Mutanga Gédéon, alias Gédéon, recherché depuis plusieurs mois par la MONUC (Mission des Nations Unies au Congo, forte de 17 000 hommes) et l'armée congolaise, a décidé de se rendre. Cette reddition aurait pu être l'occasion de montrer que le Congo était capable de juger les seigneurs de guerre accusés de crimes de masse gravissimes.

Pourtant, détenu depuis lors par l'armée congolaise, Gédéon ne fait toujours pas l'objet de poursuites. Pire, il est aujourd'hui question qu'il soit nommé commandant dans cette même armée congolaise.

Ce chef Maï Maï est un des personnages les plus tristement célèbres du Katanga. Lui et ses troupes contrôlaient la région autour de Dubié et Mitwaba, au centre de la province. Cette région était surnommée par ses quelques 150 000 habitants déplacés « le triangle de la mort ».

Pillages, villages entièrement rasés, viols massifs et enrôlement d'enfants soldats étaient devenus le lot commun des habitants du Katanga central. Mais les hommes de Gédéon avaient surtout acquis leur terrible réputation par leur propension à recourir à certains rituels soi-disant « spirituels » censés leur conférer des pouvoirs d'invincibilité. Ces rituels avaient en fait pour but de soumettre les populations par la peur et la violation des tabous, comme le cannibalisme.

Les chefs de village, et plus généralement les personnes représentant l'autorité ont été particulièrement pourchassés par les Maï Maï. Mais, comme ailleurs dans l'est du Congo c'est la généralisation de l'extrême violence des viols et tortures infligées aux femmes de tous âges qui a le plus frappé l'opinion publique. Ainsi, des femmes accusées de sorcellerie ont subis des sévices particulièrement cruels en représailles de prétendus sorts qu'elle auraient jetés aux Maï Maï.

Derniers en date à subir leurs persécutions, les citoyens fraîchement inscrits sur les listes électorales. Ceux-ci furent estampillés comme, selon un des habitants de la région, « passés dans le camp du gouvernement », donc ennemis. Les hommes de Gédéon ont ainsi procédé à au moins une dizaine d'exécutions sommaires de nouveaux incrits et à de nombreuses destructions de cartes électorales. Cela a dissuadé de nombreux katangais de s'inscrire afin de voter.

C'est dire combien des hommes tels que Gédéon sont dangereux pour un Congo déjà chancelant. Hélas, cela n'empêche pas les autorités congolaises de répondre favorablement aux véritables chantages opérés par d'autres chefs de milices aux passifs comparables au sien. Elles se sont ainsi engagées à nommer à de très hautes fonctions Peter Karim et Mathieu Ngudjolo, ancien chefs du Front des Nationalistes Intégrationnistes (FNI). En échange de l'arrêt des massacres, ces derniers sont donc en passe d'être promus au rang de colonel dans l'armée congolaise.

Tout doit être mis en oeuvre pour que Gédéon et consorts n'échappent pas à un jugement, et que d'autres seigneurs de guerre accusés de violations massives des droits de l'homme toujours en activité comme Laurent Nkunda au Nord Kivu suivent le même chemin. Ces hommes en ont entraîné des milliers d'autres dans la guerre, semant la désolation sur leur passage. Un tel recyclage équivaudrait à récompenser leurs crimes. Or l'impunité ne cessera que si les instigateurs des massacres sont amenés devant la justice afin d'y répondre de leurs actes.

Le deuxième tour de l'élection présidentielle, qui doit avoir lieu le 29 octobre, devrait être l'occasion pour Joseph Kabila et Jean Pierre Bemba de montrer qu'ils s'engagent pour la justice et l'Etat de droit au Congo. Pour cela, il est impératif de mettre un terme à des nominations qui bafouent les souffrances de centaines de milliers de personnes. De cette manière, les autorités congolaises feront la preuve qu'elles ont, comme avec la livraison à la Cour Pénale Internationale de Thomas Lubanga, bourreau de l'Ituri, tiré des leçons du passé.

Les Etats bailleurs de fonds et la communauté internationale doivent également encourager le Congo dans sa lutte contre l'impunité, et ce même après le 29 octobre. Car les élections ne vont pas changer grand-chose à cet état de fait. Comme l'expliquent les habitants: "Avant les élections équivaut à pendant les élections qui équivaut à après les élections". De la lutte contre l'impunité seule dépend la confiance que ce pays inspire à son peuple dans sa capacité à le défendre.

La traduction de Gédéon en justice serait la preuve que les autorités sont décidées à restaurer cette confiance.