La situation désastreuse des droits humains au Burkina Faso s’est encore détériorée en 2025. Les attaques meurtrières perpétrées par les groupes armés islamistes à l’encontre des civils se sont intensifiées, et les forces militaires ainsi que des milices progouvernementales ont commis de graves abus dans le cadre d’opérations de contre-insurrection, y compris de possibles crimes contre l’humanité.
La junte militaire burkinabè, arrivée au pouvoir à l’issue d’un coup d’État en 2022, a réprimé les médias, l’opposition politique et la dissidence, contribuant au rétrécissement de l’espace civique. En mai 2024, la junte a annoncé qu’elle resterait au pouvoir pendant cinq années supplémentaires après le boycott de pourparlers nationaux par l’opposition politique.
Les autorités militaires ont restreint les droits des personnes lesbiennes, gay, bisexuelles et transgenres (LGBT). En septembre, la junte a adopté une loi rendant les relations consenties entre personnes de même sexe une offense criminelle passible d’amendes et d’une peine de deux à cinq ans de prison.
En juillet, la junte a adopté une loi abolissant la Commission électorale nationale indépendante, prétendument pour des raisons économiques. Le ministre de l’Administration territoriale a déclaré que le ministère de l’Intérieur serait chargé de superviser toute future élection.
En janvier, le Burkina Faso a quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ayant annoncé sa décision un an auparavant. Cette décision limite la possibilité pour les citoyens de demander justice devant la Cour de justice de la CEDEAO. En septembre, le Burkina Faso a annoncé qu’il quitterait la Cour pénale internationale (CPI), compromettant l’accès à la justice des victimes de crimes d’atrocités.
Exactions perpétrées par les groupes armés islamistes
Deux groupes armés islamistes sévissent au Burkina Faso : le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimeen, JNIM) et l’État islamique au Sahel (EIS).
Des attaques ont visé des civils perçus comme étant membres ou partisans des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des auxiliaires civils des forces armées burkinabè, ou des communautés qui n’obéissaient pas aux ordres des groupes armés. Le GSIM et l’EIS ont continué à assiéger des villes et des villages à travers le Burkina Faso, plantant des explosifs et prenant des véhicules en embuscade, privant les résidents d’accès à la nourriture, au carburant, aux services élémentaires, aux soins médicaux et à l’aide humanitaire, et empêchant les habitants de cultiver les terres ou de faire paître leur bétail. D’après les estimations, fin 2024, 40 localités, principalement dans les régions du Centre-Nord, de l’Est, du Nord et du Sahel, étaient en état de siège, affectant jusqu’à deux millions de personnes.
Entre le 1er et le 5 avril, le GSIM a attaqué quatre villages de la province du Sourou de la région de la Boucle du Mouhoun, Gonon, Lanfièra, Mara et Tiao, tuant au moins 100 hommes civils vraisemblablement lors de représailles contre des hommes habitant ces villages. Le GSIM les a accusés d’avoir collaboré avec l’armée. Lors de ces attaques, les combattants du GSIM ont fait du porte-à-porte et ordonné aux hommes de se rassembler avant de les abattre. Le GSIM a tenté de justifier ces meurtres auprès de Human Rights Watch en affirmant que les victimes étaient des combattants.
Le GSIM a revendiqué une attaque perpétrée le 11 mai à Djibo, ville dans la région du Sahel, lors de laquelle des centaines de combattants ont envahi une base militaire, saisi des armes et tué des dizaines de soldats. Des combattants sont entrés dans plusieurs quartiers, ont exécuté au moins 26 civils et ont incendié des commerces et des établissements de santé. Des témoins ont affirmé que les combattants ciblaient des civils issus de sous-groupes de l’ethnie peule, qu’ils accusaient de soutenir les VDP.
En juillet, l’EIS a attaqué un convoi civil escorté par des soldats burkinabè et des VDP près de la ville de Gorom Gorom, dans la région du Sahel, tuant au moins neuf civils.
Le 3 août, le GSIM a attaqué le village de Youba, dans la région du Nord, et tué 14 civils, dont quatre enfants. Les résidents pensent que l’attaque visait à punir la communauté qui refusait de respecter les ordres du GSIM lui interdisant de faire pousser des cultures de haute taille qui, d’après les combattants, entravaient leurs opérations.
Exactions perpétrées par les forces de sécurité étatiques et des milices progouvernementales
Dans leur combat contre le GSIM et l’EIS, l’armée burkinabè et les VDP ont commis de graves exactions, dont l’exécution et le déplacement forcé illégal de civils, plus particulièrement de membres de l’ethnie peule, qu’ils accusent de soutenir les groupes armés islamistes. Ils ont tiré de façon indiscriminée sur des personnes qui se trouvaient sur le passage de convois escortés par des militaires. Dans le cadre de vastes opérations lancées après les attaques du GSIM, ils ont massacré des civils issus de différents groupes ethniques au motif qu’ils vivaient dans des zones contrôlées par le GSIM ou qu’ils maintenaient des relations avec des Peuls.
Début mars, des VDP et des soldats, notamment des membres des forces spéciales, ont tué au moins 130 civils peuls – et potentiellement bien plus – autour de la ville de Solenzo, dans la région de la Boucle du Mouhoun, lors d’une série d’attaques menées dans le cadre d’une opération militaire planifiée avec soin nommée « Tourbillon Vert 2 ». L’opération a aussi provoqué des déplacements massifs de personnes peules de la région.
Depuis 2024, les VDP sont apparus comme l’un des principaux auteurs de vols de bétail, avec le GSIM, parfois dans le cadre d’une stratégie visant à déplacer de force les communautés soupçonnées de collaborer avec des combattants islamistes.
Répression des médias et de la dissidence
La junte a réprimé l’opposition politique, les médias et la dissidence et recouru à une loi d’urgence d’une vaste portée pour contraindre au silence et enrôler de force dans l’armée les détracteurs, les journalistes et les activistes de la société civile.
En février 2024, des hommes armés en tenue civile ont enlevé Rasmané Zinaba et Bassirou Badjo, deux membres du Balai citoyen, un groupe de la société civile, à Ouagadougou, la capitale. Ces deux hommes, qui avaient été enrôlés de manière illégale dans l’armée, ont été libérés le 10 octobre. En juin 2024, Serge Oulon, directeur de la publication L’Événement, Kalifara Séré, commentateur sur la chaîne de télévision privée BF1, et Adama Bayala, également commentateur sur la même chaîne de télévision, tous trois détracteurs de la junte, ont été enlevés par des hommes non identifiés. En octobre 2024, un membre du ministère de la Justice a déclaré que les trois hommes avaient été enrôlés dans l’armée. Kalifara Séré a été libéré en juillet 2025 et Adama Bayala en septembre 2025, tandis que Serge Oulon est toujours porté disparu.
Le 18 mars, à Ouagadougou, des hommes affirmant être des gendarmes ont arrêté et fait disparaître de force Idrissa Barry, secrétaire national du groupe politique d’opposition Servir et Non se Servir (SENS) et journaliste. L’arrestation s’est produite quelques jours après que SENS avait publié une déclaration dénonçant les « attaques meurtrières » perpétrées par les militaires et les VDP contre des civils aux alentours de Solenzo le 11 mars. Idrissa Barry est toujours porté disparu.
Le 24 mars, les autorités à Ouagadougou ont arrêté Guezouma Sanogo et Boukari Ouoba, respectivement président et vice-président de l'Association des journalistes du Burkina (AJB), et Luc Pagbelguem, journaliste à la chaîne de télévision privée BF1, au motif qu’ils auraient dénoncé les restrictions à la liberté d’expression imposées par la junte. Une vidéo a été diffusée sur les réseaux sociaux le 2 avril qui, d’après leurs collègues, montrait les trois journalistes en uniforme militaire, suscitant des inquiétudes quant à la possibilité qu’ils aient été enrôlés illégalement dans l’armée. Les trois hommes ont été libérés en juillet.
Le 26 juillet, des hommes armés ont enlevé Hermann Yaméogo, dirigeant du parti d’opposition Union nationale pour la démocratie et le développement (UNDD), à son domicile à Ouagadougou, quelques jours après qu’il avait rédigé un message sur Facebook critiquant la junte. Il a été libéré le lendemain.
Le 28 juillet, des membres des services du renseignement ont arrêté Jean-Christophe Pégon, ressortissant français responsable de l’International NGO Safety Organisation (INSO), une organisation non gouvernementale internationale qui fournit des analyses sécuritaires aux agences humanitaires, à Ouagadougou, l’accusant d’espionnage. Jean-Christophe Pégon est toujours en détention mais le lieu où il se trouve reste inconnu.
Entre juillet et août, les forces de sécurité ont détenu huit membres d’INSO. Ils ont tous été accusés d’espionnage et de trahison.
En août, la junte a expulsé la principale représentante des Nations Unies dans le pays, Carol Flore-Smereczniak, à la suite d’un rapport de l’ONU sur les abus commis à l’encontre des enfants dans ce pays.
Entre le 10 et le 15 octobre, des hommes en tenue civile ont enlevé les magistrats Urbain Meda, Seydou Sanou, Benoit Zoungrana, Moussa Dianda et Alban Somé à leurs domiciles à Ouagadougou Le 13 octobre, l’avocat Arnaud Sempebré a également été porté disparu. Tous les magistrats ainsi que l'avocat avaient travaillé sur une affaire dans laquelle des commerçants et des douaniers avaient été accusés de contrebande de carburant au profit de groupes armés islamistes. Ces enlèvements ont fait suite à une décision rendue en juillet par la Cour d'appel de Ouagadougou de ne pas poursuivre la procédure pénale. Arnaud Sempebré, l’avocat, représentait les individus acquittés dans cette affaire.
Le 20 octobre, des hommes en tenue civile ont enlevé Jean-Jacques Wendpanga Ouedraogo, ancien procureur général de la Cour d'appel de Ouagadougou. En août 2023, Jean-Jacques Wendpanga Ouedraogo avait ordonné la mise en détention d’Amsétou Nikiéma, connue sous le nom d’Adja, une guérisseuse traditionnelle qui serait proche de l’armée, et qui avait été inculpée pour coups et blessures, entre autres infractions.
Obligation de rendre des comptes pour les exactions commises
Sous le régime de la junte militaire dirigée par Ibrahim Traoré, les institutions burkinabè chargées d’enquêter sur les atteintes aux droits humains, y compris le système judiciaire et la Commission nationale des droits humains (CNDH), n’ont pas bénéficié de l’indépendance nécessaire pour faire leur travail.
Tous les suspects impliqués dans des délits liés au terrorisme sont transférés dans la prison de haute sécurité de Ouagadougou, et tous leurs dossiers sont examinés et tranchés par le Pôle judiciaire spécialisé dans la répression des actes de terrorisme Le Pôle, basé à Ouagadougou, dispose de juges, de membres du personnel et d’une chambre de première instance attitrés. Cependant, les enquêtes ont progressé lentement, et le Pôle a dû faire face à certains défis, notamment un manque de fonds et de personnel qui entrave sa capacité à mener à bien son mandat et à garantir une procédure régulière.
En 2025, aucun progrès n’a été réalisé dans les enquêtes sur plusieurs massacres commis en 2024, y compris celui de 223 civils par l’armée dans les villages de Soro et Nondin dans la région du Nord en février 2024.