Abdalkarim Sama, bénévole à la banque alimentaire Sufra Food Bank, range des aliments dans la petite salle de stockage de cet établissement à Brent, dans le nord-ouest de Londres, le 9 octobre 2019.

© 2019 Human Rights Watch/Kartik Raj

À surveiller en 2020 : le nombre croissant de personnes qui souffrent de la faim et dépendent des aides pour nourrir leur famille, même dans les pays les plus riches.

Le Royaume-Uni, comme l’a signalé Human Rights Watch, en offre un exemple frappant. Depuis que les dépenses publiques consacrées à l’aide sociale pour les familles les plus pauvres ont commencé à être réduites en 2010, l’utilisation du plus grand réseau de banques alimentaires du pays – qui représente les deux tiers environ de la distribution d’aide alimentaire – a été multipliée par 50, pour atteindre 1,6 million de colis d’urgence pour trois jours distribués l’an dernier. Il y dix ans, on ne comptait que quelques banques alimentaires indépendantes de taille réduite au Royaume-Uni ; on compte aujourd’hui près de 820 banques de ce type aujourd’hui.

Les écoles, les jardins d’enfants, les centres communautaires, les organismes de bienfaisance et les groupes religieux sont intervenus au niveau local pour combler le vide résultant d’une décennie de restrictions budgétaires ; aujourd’hui, nombre de ces structures nourrissent les familles vulnérables, souvent avec des parents qui travaillent, s’assurant que chaque enfant reçoive au moins un repas chaud par jour pendant les vacances scolaires.

Cette situation n’est pas spécifique au Royaume-Uni. En Allemagne, le réseau Tafel, qui compte quelques 940 banques alimentaires (ou tables alimentaires) et a ouvert ses portes en 1993, a donné à manger à 1,65 million de personnes l’année dernière, avec une augmentation régulière de la demande d’aide alimentaire ces quinze dernières années, notamment pour les femmes, les enfants et les personnes âgées.

En France, le programme d’aide alimentaire d’urgence des Restos du Cœur a distribué quelques 130 millions de repas en 2017-2018, dernière année pour laquelle des chiffres sont disponibles. Un tiers de cette aide était destinée aux familles monoparentales, et le nombre de personnes âgées qui dépendent de cette aide est une source d’inquiétude croissante.

Les analystes qui ont étudié comment les banques alimentaires sont devenues partie intégrante de la vie de tous les jours ces dernières décennies aux États-Unis et au Canada mettent en garde sur les risques de normalisation de l’aide alimentaire d’urgence, qui pourrait devenir permanente si aucune stratégie claire pour lutter contre la faim et améliorer la sécurité sociale n’est adoptée.

La faim, si longtemps caractéristique des pays les plus pauvres, pourrait se normaliser dans les pays riches et éroder la confiance des individus dans leurs institutions démocratiques et dans les sociétés relativement riches en ressources dans lesquelles ils vivent.

Le Brexit pourrait exacerber la faim au Royaume-Uni, surtout si ce pays devait quitter l’Union européenne sans conclure d’accord avec cette dernière. Les fournisseurs britanniques d’aide alimentaire craignent qu’un départ brutal et non planifié ne perturbe l’approvisionnement en nourriture et ne provoque une augmentation des prix pour les consommateurs les plus pauvres, dont les revenus seraient les premiers touchés par les bouleversements économiques à court terme.

Malgré plusieurs grandes manifestations contre la baisse du niveau de vie et les modifications du droit du travail, le gouvernement français a commencé à restructurer les allocations chômage et devrait, dès 2020, réformer le régime public des retraites pour combler ses déficits, ce qui devrait résulter en un surcroît de personnes ayant besoin du soutien des Restos du Cœur pour manger à leur faim.

En Allemagne, l’année à venir devrait donner lieu à d’importants débats devant les tribunaux sur la question de savoir si la réduction de l’aide sociale pour les demandeurs d’asile – qui étaient 127 000 pour les neuf premiers mois de 2019, ce qui pourrait mettre un nombre important de personnes en difficulté pour se nourrir – est légale, étant donné que la constitution allemande garantit à toute personne un « minimum vital conforme à la dignité humaine ».

Il est difficile de voir les bons côtés quand il s’agit de la faim et de l’utilisation des banques alimentaires dans des pays où les ressources sont plus que suffisantes pour assurer à tous d’avoir à manger.

Pourtant, il est encourageant de constater qu’au Royaume-Uni, une large coalition de groupes de la société civile réussit à obtenir des engagements de partis politiques pour que le droit à l’alimentation soit inscrit dans la loi. Plus généralement, l’approche qui consiste à identifier l’alimentation comme un droit humain permet de transformer un débat trop souvent toxique sur les droits humains au Royaume-Uni en un échange qui résonne plus largement auprès du grand public.

En France, l’efficacité d’une loi adoptée en 2016 obligeant la grande distribution alimentaire à donner à ceux qui en ont besoin les produits qui approchent de leur date d’expiration au lieu de les jeter doit encore être démontrée. Les premiers signes sont néanmoins prometteurs et incitent les activistes à exiger d’autres producteurs (cultivateurs, usines de transformation et restaurants) qu’ils adoptent des mesures similaires. L’État doit parallèlement faire plus pour garantir à chacun les moyens de nourrir sa famille.

Les organisations de la société civile déjà habituées, dans leurs efforts d’aide au développement, au jargon des Objectifs de développement durable des Nations Unies d’ici à 2030, sont aujourd’hui forcés de reformuler certains de ces objectifs – comme mettre fin à la pauvreté, ou éliminer la faim – dans une perspective locale de protection des droits humains.

La faim dans les pays riches n’est pas une fatalité et peut être réduite de manière drastique en améliorant la protection juridique et les mesures d’évaluation, et en apportant des réponses politiques fortes. Les banques alimentaires ne remplaceront jamais l’action gouvernementale. Comme l’a déclaré l’ancien Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation avec 57 autres universitaires et organisations non gouvernementales, nous ne devons pas nous habituer à l’idée que les « restes de nourriture » soient pour les « laissés pour compte ».

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