Des résidents d’Alep, dans le nord de la Syrie, aidés par des militants des droits humains, récupèrent des corps retrouvés dans la rivière Queiq entre les mois de janvier et avril 2013.

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(Londres, le 4 juin 2013) - Au moins 147 personnes, dont les corps ont été retrouvés dans la rivière d'Alep entre janvier et mars 2013, ont probablement été exécutées dans les secteurs contrôlés par le gouvernement, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui.  

Des chercheurs de Human Rights Watch se sont rendus sur les lieux où les corps ont été retrouvés ; ils ont interviewé des habitants du quartier et des activistes qui ont découvert les corps, un expert en médecine légale qui a examiné les cadavres, et les membres de 18 familles de victimes. L'organisation a également examiné plus de 350 photographies et vidéos montrant les victimes. Selon ces photos et images vidéo, ainsi que d'après les déclarations de témoins, un grand nombre de victimes présentaient divers signes - par exemple les mains liées derrière le dos, des blessures par balles à la tête, ou du ruban adhésif sur la bouche - indiquant qu'elles avaient été détenues avant d’être exécutées.

« Les corps repêchés dans la rivière d'Alep nous révèlent une histoire atroce », a affirmé Ole Solvang, chercheur auprès de la division Urgences à Human Rights Watch. « Il semble inconcevable qu'on ait pu, ainsi que les preuves l'indiquent, exécuter 147 personnes puis jeter leurs cadavres dans la rivière, dans une zone contrôlée par le gouvernement, sans que les forces y opérant au nom de ce dernier n'en aient eu connaissance. » 

Si l'enquête de Human Rights Watch ne permet d’aboutir à une conclusion définitive en ce qui concerne l'identité des auteurs des exécutions ou leurs mobiles, le lieu où les cadavres ont été découverts ainsi que ce que l'on sait des dernières activités des victimes indiquent que les exécutions ont très probablement eu lieu dans des secteurs contrôlés par le gouvernement.
 

Des activistes locaux ont raconté à Human Rights Watch avoir découvert plus de 230 cadavres dans la rivière Queiq, à Alep, entre le 29 janvier et le 14 mars. Grâce à l’analyse de photographies  et d’images vidéos de certains corps récupérés dans la rivière, Human Rights Watch a été en mesure de dénombrer 147 victimes, tous des hommes et des garçons, âgés de 11 à 64 ans. D'autres corps ont été récupérés par les familles avant d'avoir pu être photographiés, ou trouvés plus en aval de la rivière, ont affirmé les activistes à Human Rights Watch. 

La rivière, qui s'écoule du nord vers le sud, traverse la ligne qui divise la ville en deux zones : le nord-est contrôlé par les forces gouvernementales, et le sud-est aux mains de l'opposition. Selon les habitants, cette ligne de séparation est restée relativement stable depuis que les forces de l'opposition ont pris le contrôle d'une importante partie de la ville en juillet 2012.

Des habitants et des activistes locaux ont récupéré les corps qui flottaient le long de la rivière, près d'un pont situé dans la zone contrôlée par l'opposition, juste au sud de la ligne de séparation. S'il est théoriquement possible que les cadavres aient été jetés à la rivière dans le secteur situé du côté de la ligne contrôlé par l'opposition, l'enquête de Human Rights Watch a permis de conclure que cette hypothèse était très improbable. Selon les déclarations des habitants du quartier, la zone située au nord du pont était inaccessible, parce qu'elle se trouve dans la ligne de mire des snipers du gouvernement.

Des activistes locaux ont raconté avoir plusieurs fois repéré des corps dans la rivière au nord du pont, plus près encore de la ligne de séparation. Ils n'ont cependant pas pu les récupérer avant que l'eau ne les ait portés plus en aval, à cause des snipers du gouvernement. La menace permanente que ces derniers font peser sur la zone située au nord du pont, du côté contrôlé par l'opposition, rendent très peu probables le fait que quelqu'un puisse venir y jeter régulièrement des corps à la rivière, selon Human Rights Watch.

Depuis le début du mois de mars, le niveau d'eau de la rivière est trop bas pour que celle-ci puisse charrier des corps, ont expliqué des habitants à Human Rights Watch. On ignore si les exécutions ont continué après le 14 mars.

Grâce aux interviews des familles des personnes retrouvées mortes, aux rapports des responsables locaux de l'opposition, et aux bases de données sur les victimes, Human Rights Watch a établi une liste de 61 noms de personnes qui ont pu être identifiées. Les autres victimes n’ont pas pu être identifiées avant d'être inhumées. Des activistes locaux ont rassemblé et conservé des échantillons de cheveux des victimes, en vue de futures procédures d'identification ADN.

Le 30 janvier, au lendemain de la découverte des premiers corps dans la rivière, l'agence de presse gouvernementale de la Syrie a rapporté que le ministère syrien des Affaires étrangères et des expatriés avait adressé des lettres au Conseil de sécurité et au Secrétaire Général des Nations Unies, accusant Jabhat al-Nusra, une organisation de l'opposition, d'être l'auteur des exécutions. L'article ne donnait aucun élément pour appuyer ces dires, hormis le fait que les cadavres aient été retrouvés dans des secteurs contrôlés par l'opposition.

« Ces exécutions soulignent la nécessité de mener d'urgence une enquête objective et impartiale », a affirmé Ole Solvang. « Le Conseil de sécurité devrait renvoyer le cas de la Syrie devant la Cour pénale internationale, et exiger du gouvernement syrien qu'il donne accès au pays à la Commission d'enquête des Nations Unies. »

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Témoignages des familles

Les entretiens réalisés auprès de 18 familles de victimes, et notamment leurs témoignages sur les dernières activités connues de leurs proches, corroborent la conclusion selon laquelle les exécutions ont probablement eu lieu dans la zone contrôlée par le gouvernement, a déclaré Human Rights Watch. Sur les 18 dossiers qui ont fait l'objet d'une enquête, 17 familles ont déclaré à Human Rights Watch que leurs proches avaient été vus pour la dernière fois dans un secteur contrôlé par le gouvernement, ou alors qu'ils s'apprêtaient à pénétrer dans cette zone en passant deux postes de contrôle, l'un administré par les forces de l'opposition, et l'autre par celles du gouvernement.

Dans la plupart des cas, quand les victimes ne sont pas rentrées, leurs familles les ont recherchées notamment auprès des hôpitaux gouvernementaux, des postes de contrôles, et dans les bureaux des services de sécurité, sans résultats. Certaines victimes ont disparu plusieurs semaines avant que leurs corps ne soient retrouvés dans la rivière, alors que d'autres ont été découverts dès le lendemain de leur disparition. Les activistes locaux ont transporté les corps découverts dans la rivière jusqu'à une école voisine, afin que les familles puissent tenter d'identifier leurs proches disparus.     

« Mohammed », 26 ans, propriétaire d'une boutique dans la zone contrôlée par l'opposition, a disparu le 5 mars. Un proche qui a parlé à Human Rights Watch a raconté que 10 jours plus tôt, les forces gouvernementales avaient retenu prisonnier Mohammed un court moment  au principal poste de contrôle du gouvernement, et l'avaient frappé. Bien que les soldats du gouvernement l'aient averti qu'il ne devait plus se représenter au poste de contrôle, il a décidé d'accompagner sa belle-mère et de passer le poste avec elle, vers la zone contrôlée par le gouvernement, afin qu'elle puisse prendre un bus pour rentrer chez elle dans le quartier de Sheikh Maqsoud. Après avoir laissé sa belle-mère à l'arrêt de bus, Mohammed n'est jamais rentré. Le parent rencontré a raconté à Human Rights Watch:

On a commencé à le chercher. On a demandé aux hôpitaux gouvernementaux et aux postes de contrôle, y compris celui de Karaj al Hajez. Ils ont dit qu'ils ne l'avaient pas vu. Tous les jours, on allait à l'école pour voir les cadavres. Ils l'ont retrouvé dans la rivière, pris dans la boue, quatre jours après sa disparition. On n'arrivait pas à le reconnaître au début car la moitié de son visage avait été emportée. J'ai fini par le reconnaître  parce qu'il avait perdu trois doigts d'une main il y a longtemps. Ses poignets portaient des marques, comme si on lui avait attaché les mains. 

La plupart des familles rencontrées par Human Rights Watch ont soutenu que les victimes n'avaient jamais ni été impliquées dans l'opposition armée, ni participé activement à des manifestations. Selon elles, dans la plupart des cas, les victimes étaient des commerçants. Certains avaient des boutiques dans la zone contrôlée par le gouvernement mais vivaient dans celle administrée par l'opposition, tandis que d'autres passaient régulièrement en zone gouvernementale pour s'approvisionner en produits qu'ils vendaient sur les marchés dans la zone contrôlée par l'opposition. 

Le 7 janvier, « Ahmed », un commerçant âgé de 27 ans, a franchi la ligne de séparation avec son neveu, comme ils l'avaient déjà fait auparavant, pour acheter des produits pour leur boutique dans la zone contrôlée par le gouvernement. Une fois arrivés dans la zone contrôlée par le gouvernement, Ahmed et son neveu se sont séparés. Ahmed n'est pas rentré, et son corps a été retrouvé dans la rivière le 29 janvier.

Dans un cas similaire, « Mahmoud », 30 ans, a disparu le 9 mars après avoir quitté sa maison située dans la zone contrôlée par l'opposition pour se rendre sur un marché dans la zone gouvernementale, où il avait l'intention d'acheter des provisions pour son commerce. Son père, qui ne sait pas s'il est parvenu à destination, a commencé à s'inquiéter quand il n'est pas revenu comme d'habitude vers 14h00.  Il a raconté à Human Rights Watch:

Je l'ai cherché partout. Le matin suivant, quelqu'un m'a dit d'aller à l'école Yarmouk pour regarder parmi les cadavres qui s'y trouvaient. Quand j'ai vu mon fils avec une énorme blessure à la tête, je me suis évanoui. Mon fils n'a jamais fait de mal à personne. Il était gentil avec tout le monde. Il ne fumait même pas. Qu'a-t-il fait pour mériter une mort pareille ?  

Dans deux cas sur lesquels Human Rights Watch a rassemblé des informations, les proches des victimes ont affirmé que, selon d'anciens prisonniers ou des contacts au sein des agences locales des services de sécurité, les victimes avaient été emprisonnées et gardées en détention par les forces gouvernementales avant que leurs corps ne réapparaissent dans la rivière. Human Rights Watch n'a pas été en mesure de vérifier ces informations. 

Les preuves 

Un expert en médecine légale à la retraite qui travaille avec l'opposition a déclaré à Human Rights Watch avoir examiné plus de 120 cadavres, et que la grande majorité des victimes étaient mortes suite à des blessures par balle à la tête, qui dans certains cas avaient considérablement défiguré les visages des victimes, rendant leur identification difficile. Selon cet expert, les dégâts importants causés par les balles indiquent que les victimes ont été abattues à bout portant.

Presque tous les corps avaient les mains attachées dans le dos avec des câbles ou du ruban adhésif, ou des marques sur les poignets indiquant que leurs poignets avaient été ligotés, a-t-il déclaré. Dans certains cas, les pieds des victimes étaient également entravés. La plupart des victimes avaient été bâillonnées avec du ruban adhésif. Certaines présentaient de petites marques de brûlure qui pourraient avoir été causées par des chocs électriques ou des cigarettes, a-t-il affirmé.

L'examen de plus de 350 photographies des corps par Human Rights Watch a corroboré les conclusions de l'expert médico-légal. La plupart des photographies montrent des victimes avec les mains attachées dans le dos, des blessures par balle à la tête, et du ruban adhésif sur la bouche.     

Les dates pour lesquelles les photos et les vidéos témoignent du plus grand nombre de victimes sont le 29 janvier (57 corps), le 30 janvier (27), le 10 mars (21) et le 11 mars (10). 

Human Rights Watch n'a pas été en mesure de confirmer de façon indépendante le chiffre de 230 victimes donné par les activistes locaux, mais a estimé qu'il était plausible. Ces activistes ont expliqué qu'ils ne disposaient pas de photographies ni d'images vidéo de tous les corps, parce que les familles les emportaient parfois avant qu'ils ne puissent prendre un cliché. Ils ont également affirmé que ce n'est qu'après que de nombreuses victimes aient été enterrées qu'ils avaient commencé à prendre systématiquement des photos de chacune d'entre elles. 

De plus, la rivière a parfois charrié des corps plus loin en aval pendant la nuit, qui sont passés inaperçus, ce qui complique encore le décompte. Yousef Houran, avocat auprès du Centre al-Shams pour les Droits humains et l'examen médico-légal (al-Shams Center for Human Rights and Forensic Investigation) basé à Alep, a déclaré à Human Rights Watch que les paysans locaux avaient enterré au moins 40 cadavres récupérés plus en aval de la rivière. L'organisation de Yousef Houran prépare actuellement un rapport détaillé au sujet de ces corps.