Vue partielle d’une cellule de la prison du comté de Pinellas (Floride), où des jeunes détenus sont parfois maintenus en isolement cellulaire prolongé. L’une des jeunes détenues interrogées dans le cadre du rapport publié par Human Rights Watch en octobre 2012 (« Growing Up Locked Down ») a déclaré y avoir passé quatre mois en isolement.

© 2008 AP Photo/Pinellas County Sheriff's Office

(Washington) – Des jeunes détenus sont placés en isolement dans des établissements pénitentiaires partout aux États-Unis, souvent pendant des semaines, voire des mois d'affilée, ont déclaré Human Rights Watch et l'American Civil Liberties Union (ACLU) dans un rapport paru aujourd'hui.

Ce rapport de 141 pages intitulé « Growing Up Locked Down: Youth in Solitary Confinement in Jails and Prisons Across the United States » (« Grandir en isolement : Des jeunes confinés à l'isolement cellulaire dans les établissements pénitentiaires aux États-Unis ») s'appuie sur des recherches menées dans les prisons et les maisons d'arrêt de cinq États américains – le Colorado, la Floride, le Michigan, New York et la Pennsylvanie – ainsi que sur la correspondance avec d'autres jeunes détenus dans 14 autres États. L'isolement qui accompagne la détention cellulaire est source de souffrances et de problèmes de santé physique et mentale et entrave la réinsertion de ces jeunes, affirment Human Rights Watch et l'ACLU.

« Confiner des enfants en isolement cellulaire en ne leur permettant que peu ou pas de contacts avec autrui est cruel, dangereux et inutile », a déclaré Ian Kysel, titulaire d'une bourse « Aryeh Neier Fellowship » décernée conjointement par Human Rights Watch et l'ACLU, et auteur du rapport. « Les rapports humains normaux sont essentiels au développement harmonieux et à la réinsertion des jeunes. Les en priver n'est bon pour personne. »

Ce rapport se fonde sur des entretiens et de la correspondance menés, d'une part, avec plus de 125 jeunes dans 19 États américains qui ont connu l'isolement cellulaire alors qu'ils avaient moins de 18 ans, et d'autre part avec des agents pénitentiaires dans 10 États.

Human Rights Watch et l'ACLU estiment qu'en 2011, plus de 95 000 jeunes âgés de moins de 18 ans ont été emprisonnés et placés en maisons d'arrêt. Un nombre significatif de ces établissements a recours à l'isolement en cellule pour quelques jours, quelques semaines, quelques mois, parfois plusieurs années, pour punir, protéger, abriter ou traiter certains de ces jeunes.

Or, ces jeunes sont encore en plein développement. Des expériences traumatisantes comme l'isolement en cellule peuvent avoir de graves répercussions sur leurs chances de réinsertion et même de développement, ont conclu les groupes de travail sur le sujet. L'isolement cellulaire peut exacerber les problèmes de santé mentale et physique à court et à long terme, ou favoriser leur apparition. Les jeunes en isolement carcéral se voient régulièrement refuser le droit d'accès à des traitements, des services et des programmes divers nécessaires pour répondre à leurs besoins en matière de soins médicaux et psychologiques, de développement, de questions sociales et liées à la réinsertion.

Le ministère des Services correctionnels de la ville de New York (New York City Department of Corrections), par exemple, a fait savoir qu'au titre de l'exercice 2012, clos fin juin, plus de 14 pour cent des adolescents avaient connu au moins une période d'incarcération en cellule d'isolement pendant leur détention. La durée moyenne d'isolement à la prison de Rikers Island était de 43 jours. Plus de 48 pour cent de ces mêmes adolescents présentent des troubles mentaux médicalement diagnostiqués.

« Pour moi, être isolé, c'était comme si j'avais été sur une île déserte, sans personne. J'avais l'impression d'agoniser lentement, de l'intérieur », a raconté « Kyle B. », originaire de la Californie, qui a connu l'isolement cellulaire alors qu'il était mineur.

Les jeunes interrogés dans le cadre du rapport ont tous dit que l'isolement en cellule aggravait le stress ressenti en milieu carcéral. Ils ont parlé d'automutilations infligées avec des agrafes ou des rasoirs lors des périodes d'isolement, d'hallucinations et de perte de contact avec la réalité. Plusieurs ont déclaré avoir attenté à leurs jours à plusieurs reprises alors qu'ils se trouvaient en isolement cellulaire.

Ceux qui étaient autorisés à sortir ne pouvaient le faire que pour se dégourdir les jambes dans d'étroites cages métalliques, seuls, et quelquefois seulement dans la semaine. Plusieurs ont déclaré qu'ils n'avaient accès à aucun livre, magazine, stylo ou crayon, et qu'ils ne pouvaient suivre aucun cours ou programme d'études. Pour certains d'entre eux, le plus difficile à supporter était le non-droit de visite et le fait de ne pouvoir serrer dans leurs bras ni leur père, ni leur mère.

L'isolement en cellule de jeunes mineurs constitue, en lui-même, une grave violation des droits humains et peut être assimilé à un traitement cruel, inhumain ou dégradant en vertu du droit international des droits humains, ont déclaré Human Rights Watch et l'ACLU. Des conditions d'incarcération qui aggravent l'isolement, tel que le refus d'accéder à des programmes éducatifs, de faire de l'exercice ou d'avoir des visites de sa famille, constituent souvent de graves violations des droits humains.

Un certain nombre de responsables correctionnels commencent à reconnaître cet état de fait et à s'élever contre le recours à l'isolement en cellule. Ils dénoncent son coût, son inefficacité et sa dangerosité.

Il existe d'autres moyens alternatifs de remédier aux problèmes qui se posent, qu'ils soient d'ordre disciplinaire, administratif, médical ou encore qu'ils touchent à la protection des intéressés — sujets souvent cités par les responsables pour justifier l'isolement cellulaire — tout en intégrant les droits et les besoins particuliers des adolescents, ont déclaré Human Rights Watch et l'ACLU. Les jeunes pourraient être accueillis dans des établissements spécialisés structurés pour favoriser le développement de comportements positifs. Les sanctions devraient être proportionnelles aux infractions commises, l'isolement de courte durée devant demeurer exceptionnel.

Le gouvernement fédéral et les gouvernements des états devraient interdire le placement en isolement des jeunes, ont fait savoir Human Rights Watch et l'ACLU. Ils devraient en outre interdire l'emprisonnement d'adolescents avec des adultes ou l'incarcération de jeunes dans des prisons et maisons d'arrêt prévus pour des adultes. Toute forme d'isolement des jeunes devrait, de surcroît, être strictement réglementée et surveillée.

« Personne ne croit qu'enfermer un jeune dans un placard est une solution efficace pour changer positivement son comportement ou son caractère, et encore moins pour le protéger sur le long terme », a déclaré Ian Kysel. « Les jeunes ont des droits et des besoins différents de ceux des adultes. Les pratiques en milieu carcéral devraient refléter ces différences et promouvoir la capacité de ces jeunes à grandir et à changer. L'idée, c'est d'investir dans la jeunesse, pas de la bannir. »

Citations de quelques jeunes interrogés :

« En isolement, tu as le choix entre imploser ou exploser. Tu perds le contact avec la réalité, tu entends des voix, tu as des hallucinations et tu passes ton temps à penser au suicide, au meurtre, ou au deux. La colère et la souffrance prennent de telles proportions que tu deviens paranoïaque, tu ne fais plus confiance à personne, et si par hasard quelqu'un fait quelque chose de gentil pour toi, tu ne comprends pas. » – “Douglas C.”, Colorado, avril 2012.

« Le plus dur, en isolement, c'est de se retrouver tout seul, dans une pièce exiguë. » Comme il n'y a rien à faire, tu commences à parler tout seul, et à te perdre dans ton petit monde. Ça finit par te briser. Tu déprimes, et tu te demandes si ça vaut la peine de continuer à vivre. Toutes tes pensées se tournent vers la mort... Moi, je voulais me tuer. » – “Paul K.”, Michigan, mars 2012.

« Je n'avais qu'une pensée, mourir, il n'y avait pas d'autre issue. J'étais dans un état de stress maximal. Le premier jour, je me suis pendue. J'ai pris un drap, je l'ai noué au plafonnier, et ils sont arrivés... C'est la gardienne qui m'a trouvée, elle faisait sa ronde. Elle était là, à frapper à la vitre : « Tu es vivante ? Tu es vivante ? » Je l'entendais, mais j'étais déjà ailleurs. Je n'arrivais plus à respirer. » – “Luz M.”, New York, avril 2012

« Moi ? Je me suis ouvert les veines. Pourquoi je l'ai fait ? C'était la seule façon de soulager ma douleur. La vue du sang me faisait du bien... J'ai utilisé des agrafes, pas des rasoirs. Plus il y avait de sang, et plus j'avais envie de continuer. Je montrais mes bras aux surveillants, mais ils s'en foutaient... Je voulais les obliger à me parler. Je voulais qu'ils comprennent pourquoi je faisais ça. » “Alyssa E.”, Floride, avril 2012.

« Si je devais dire à quelqu'un ce qu'est l'isolement, je lui dirais que c'est moche. On n'avait rien fait de mal pour mériter ça. Ils disent que c'est pour nous protéger. Moi, je pense que ça nous met davantage en danger... Comment peut-on nous accuser en tant qu'hommes, et nous exclure du reste de l'humanité ? Ça n'a aucun sens. S'ils veulent vraiment nous protéger, alors, qu'ils laissent le tribunal pour mineurs se charger de nous. » – “Charles O.”, Pennsylvanie, avril 2012.