Omar Khadr avant son incarcération à Guantanamo en 2002 à l'âge de 15 ans (à gauche), et sept années plus tard, en 2009 (à droite).

© 2009 CNS

BAIE DE GUANTANAMO - La première fois que j'ai rencontré Omar Khadr, le plus jeune détenu de Guantanamo, il se situait quelque part dans cet entre-deux inconfortable qui sépare l'enfance de l'âge adulte. C'était un grand gaillard large d'épaules, mais son visage couvert d'acné était celui d'un gamin. C'était en avril 2006, et le jeune Canadien de 19 ans se trouvait alors depuis déjà presque 4 ans à Guantanamo. Ce jeudi, son procès a finalement commencé.

C'est une longue histoire que celle de Khadr, un exemple de la terrible faillite du système judiciaire ici, à Guantanamo. Il a été capturé après une journée entière d'affrontements dans un complexe de bâtiments en Afghanistan. Quelqu'un avait jeté une grenade qui a coûté la vie au sergent de première classe de l'armée américaine Christopher Speer. Presque toutes les personnes qui se trouvaient dans le complexe ont été tuées ; seul le jeune Khadr, alors âgé de 15 ans, a été sorti des décombres, gravement touché à l'œil, des blessures par balles dans le dos, et des plaies béantes à la poitrine. En Afghanistan d'abord, puis à Gitmo[1], il a subi des mauvais traitements. Même s'il est condamné aujourd'hui, la Cour Suprême pourrait très bien annuler la décision en appel. Il s'agit d'un enfant qui a grandi dans une prison inique. Et s'il est condamné, il pourrait passer le restant de ses jours derrière les barreaux. 

Depuis le début, Khadr a été promené d'un dangereux avant-poste du système judiciaire militaire américain à l'autre. Après les affrontements de 2002 en Afghanistan, Khadr a été emmené sur la Base Aérienne de Bagram. Il y a reçu un traitement médical, mais a également été cagoulé, contraint à rester dans des positions très douloureuses, menacé de viol, et confronté à des chiens pour le terroriser. Nous savons tout cela parce que les personnes qui ont interrogé Khadr, dont un homme condamné pour des abus commis sur un autre détenu, ont décrit sous serment au cours des audiences préliminaires au procès les méthodes employées sur Khadr et d'autres prisonniers.  

Après plusieurs mois de ce traitement, Khadr a été transféré à Guantanamo, où il affirme que les interrogatoires abusifs ont continué. Il n'a vu aucun avocat avant 2004, deux années entières après avoir été placé en détention par les Etats-Unis. En 2005, Khadr a été inculpé dans le contexte de la première série de commissions militaires agréées par le Président de l'époque, George W. Bush.  Quand la Cour Suprême a déclaré le système des commissions militaires illégal à la fois aux termes du droit de la justice militaire et des Conventions de Genève, les charges pesant sur Khadr ont été annulées. Peu après cependant, les commissions militaires ont été réformées, et Khadr a de nouveau été mis en accusation.  

J'ai rencontré Khadr pour la première fois en 2006, alors que je travaillais pour l'avocat principal de la défense au Bureau des Commissions Militaires, et que j'étais à Guantanamo pour suivre les procédures. Khadr n'était pas mon client, mais ses avocats étaient dans l'impossibilité de se déplacer cette semaine là, et m'ont chargé de lui remettre une lettre. 

Khadr et moi avons discuté environ deux heures. A l'époque, il semblait très découragé. Comme tous les détenus, il s'est plaint de ses conditions de détention, mais il semblait aussi étrangement absent, comme s'il se plaignait par habitude, sans y croire. Il était désabusé par l'absence de procédure légale, et a laissé entendre qu'il était prêt à abandonner pour de bon sa bataille juridique. Je savais qu'il était dans l'intérêt de Khadr de conserver une assistance juridique, aussi lui ai-je parlé de l'importance du travail mené avec les avocats. Je lui ai dit que moi aussi j'étais canadienne, espérant créer un lien plus personnel avec lui. J'ai poursuivi en lui expliquant pourquoi j'avais choisi de travailler au nom des détenus : parce que je pensais que le système était illégal et qu'il était important de le dénoncer publiquement. Khadr a ri avec moi quand je lui ai dit que j'aurais des histoires s'il congédiait ses avocats juste après m'avoir rencontré. Notre entretien s'est terminé sur une note de légèreté.

Peu après notre rencontre, il a effectivement remercié ses conseillers juridiques, des avocats civils américains qui travaillaient gracieusement pour le défendre. J'ai entendu parler de nombreux détenus à Guantanamo qui avaient fait la même chose ; j'ai moi même déjà été remercié par un client découragé. C'est là l'une des seules décisions que les prisonniers sont autorisés à prendre. Toutes les autres - l'heure de leur réveil, de leur coucher, de faire de l'exercice, d'être interrogé - leurs sont imposées par d'autres. Un détenu de Guantanamo ne peut même pas refuser de manger, puisque s'il manque plus de trois repas il est alimenté de force. (Le mois dernier, Khadr a congédié sa troisième équipe d'avocats civils. A présent, alors que s'ouvre son procès pour meurtre, Khadr n'est défendu que par un unique avocat militaire qui suit l'affaire depuis moins d'un an). 

Le procès de Khadr était sur le point de s'ouvrir en janvier 2009 quand le Président Barack Obama, alors nouvellement investi, a ordonné la suspension de toutes les procédures des commissions militaires. Beaucoup ont alors pensé qu'Obama allait complètement démanteler le système des commissions militaires, mais en mai de cette année-là, il a annoncé son plan   visant à les ressusciter dans une version améliorée. La législation qui en est résulté établissait effectivement de meilleures règles, limitant notamment la recevabilité des preuves fondées sur le ouï-dire ou obtenues sous la contrainte. Khadr a donc été mis en accusation une fois de plus - cette fois pour meurtre, tentative de meurtre en violation du droit de la guerre, conspiration, appui matériel au terrorisme, et espionnage. Un juge militaire a déterminé cette semaine que presque toutes les déclarations faites par Khadr lors de ses interrogatoires étaient fiables, y compris celles consécutives à une menace de viol, et  qu'elles seraient recevables au procès. 

C'est ainsi que Khadr est toujours à Guantanamo, toujours dans cette terrible situation qui est la sienne depuis des années - coincé sur une voie juridique qui ne mène nulle part. Au fond, Khadr est jugé pour être l'ennemi. Jamais au cours de l'histoire les meurtres commis sur le champ de bataille par des combattants illégaux n'ont été considérés comme des crimes de guerre. Mais la théorie juridique qui sous-tend l'argumentation de l'accusation semble être la suivante : l'armée américaine peut attaquer l'ennemi, mais si des combattants ennemis comme Khadr tirent sur des soldats des Etats-Unis, ils commettent un crime de guerre. S'il est condamné, les États-Unis pourraient finir par regretter d'avoir soutenu un tel raisonnement : instaurer une telle norme pourrait conduire à impliquer des agents de la CIA et d'autres représentants en civil des Etats-Unis qui ont intentionnellement ou non pris part à des opérations de combat. 

Ce n'est pas l'unique raison pour laquelle le procès de Khadr ne devrait jamais avoir lieu. Le système des commissions militaires, en dépit des réformes, reste déficient et peu fiable. Khadr fera sûrement appel d'une condamnation, quelque qu'elle soit, et la Cour Suprême aurait matière à critiquer la manière dont son cas a été traité. Khadr n'a jamais eu droit à une cellule séparée des détenus adultes, le juge et l'avocat n'ont aucune formation sur les problèmes spécifiques aux enfants soldats, et les règles de la commission militaire n'autorisent pas le jury à prendre en compte le statut de mineur de Khadr pour juger de sa culpabilité ou de son innocence. Et s'il n'est pas illégal de poursuivre une personne qui était âgée de 15 ans au moment des faits qui lui sont reprochés, après huit années de détention (dont un bon nombre marquées par les abus), c'est peut-être immoral. 

J'ai revu Khadr en septembre dernier. Je rendais visite à un client à Guantanamo - ma dernière visite avant de quitter le Bureau des Commissions Militaires pour rejoindre Human Rights Watch. Les gardes ont laissé les portes des cellules ouvertes ce jour là, et je suis passée devant celle de Khadr. Il m'a vue et a demandé à son avocat si j'étais l'avocate canadienne qu'il avait déjà rencontrée auparavant. Lors de la pause déjeuner, nous avons pu nous faire signe et nous dire bonjour, toujours par les portes ouvertes des cellules.

Khadr avait vieilli, mais il avait toujours ce visage enfantin, en partie caché par une épaisse barbe. Ses yeux brillaient toujours quand son visage s'est fendu en un sourire. Des semaines plus tard, je lui ai écrit une lettre. J'avais rencontré au Canada des membres d'un comité de Human Rights Watch particulièrement inquiets du traitement réservé à Khadr. Je lui ai parlé de ces rencontres dans ma lettre, et je lui ai rappelé que partout dans le monde des gens suivent sa situation, et qu'ils espèrent que bientôt un gouvernement, qu'il soit américain ou canadien, fera ce qui est juste et mettra fin à son procès. 

Aujourd'hui, après plusieurs mois, je suis de retour à Guantanamo pour suivre le procès de Khadr. Je me demande s'il reste des traces de l'enfant en lui, ou si quand il fera son entrée dans le tribunal, nous ne verrons qu'un homme, dont l'adolescence s'est déroulée à Guantanamo. Le premier jour du procès, alors que j'étais assise au balcon de la salle d'audience, Khadr s'est retourné, nos regards se sont croisés, et il a souri. 


 


[1] "Gitmo" est un nom communément employé par les médias américains pour désigner le centre de détention de Guantanamo, d'après l'acronyme militaire JTF - GTMO (Joint Task Force - Guantanamo).