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Un soutien ancré dans la communauté et les droits humains dans les cas de crise mentale

Étude de cas

Une équipe mobile du Gerstein Crisis Centre répond à un appel d’une personne en situation de crise mentale, à Toronto. Les relations de ce centre avec les communautés locales lui permettent d’offrir une réponse alternative a celle des policiers, qui sinon sont souvent les premiers intervenants dans ce type de situation. © 2023 Gerstein Crisis Centre

Introduction

La prestation de services de santé mentale ou psychosociale peut—et doit—respecter les droits humains de tous les individus qui sollicitent ou reçoivent des soins. Parmi les attributs essentiels aux services de santé psychosociale respectueux des droits humains figurent la disponibilité, l’accessibilité et la qualité, ainsi que le consentement éclairé. Depuis plus d’une décennie, Human Rights Watch, une organisation internationale de défense des droits humains, revendique une approche basée sur les droits en matière de services et de soutien aux personnes ayant différents handicaps dans divers contextes à travers le monde.[1]

L’Organisation mondiale de la santé estime qu’en 2019, une personne sur huit à travers le monde—soit 970 millions d’individus—vivait avec un trouble psychosocial et pourtant, en moyenne, seuls 2 % des budgets nationaux de santé étaient consacrés à la santé mentale.[2] D’après la recherche de Human Rights Watch dans plus de 60 pays, les services de santé psychosociale échouent souvent à respecter les normes internationales relatives aux droits humains en raison de la stigmatisation associée à la santé psychosociale, du recours à des mesures contraignantes et des déséquilibres de pouvoir entre les prestataires de services et les personnes qui sollicitent ou reçoivent un soutien.[3] Dans un grand nombre de pays, l’inadéquation des protections juridiques et politiques vient renforcer la discrimination et le traitement abusif des personnes qui ont des troubles psychosociaux. La situation est d’autant plus grave pour les individus en situation de crise psychosociale, notamment si celle-ci est associée à une toxicomanie, à des pensées suicidaires, à des traumatismes, à une insécurité du logement ou à la pauvreté. Au lieu de bénéficier de services communautaires respectueux des droits, de nombreux individus qui ont besoin de soins psychosociaux sont confrontés à des mesures punitives de la part des autorités chargées de l’application des lois et à d’autres approches potentiellement inadaptées, telles que, souvent, les « vérifications de bien-être » réalisées par la police canadienne.[4] De telles réponses à des situations de crise exposent les individus à un risque de violence policière, de criminalisation, d’hospitalisation involontaire, de traitement forcé et, pour ceux d’entre eux qui n’ont pas de logement, de déplacement, ce risque étant plus élevé pour les groupes autochtones et racialisés.[5]

Dans le but de promouvoir des approches axées sur la recherche de solutions, Human Rights Watch met actuellement en évidence une série de bonnes pratiques susceptibles d’aider les gouvernements et les prestataires de services à se conformer aux principes de la Convention relative aux droits des personnes handicapées des Nations Unies. Dans la première partie de cette série, Human Rights Watch a documenté l’approche innovante de TANDEMplus, une équipe mobile opérant à Bruxelles qui fournit des services de santé psychosociale aux personnes affectées d’un handicap psychosocial à leur domicile ou dans leur environnement de prédilection, coopérant main dans la main avec ces personnes pour leur venir en aide dans leur vie de tous les jours et trouver des solutions ensemble.[6]

Une initiative canadienne, le Centre de crise Gerstein (Gerstein Crisis Centre), a été identifiée comme une étude de cas pertinente dans le domaine du soutien des personnes en crise psychosociale ancré dans les droits communautaires et humains. En effet, depuis plus de trente ans, ce Centre offre aux communautés de Toronto des services de crise sécurisés, humains et fondés sur l’équité. Il s’agit notamment de services de soutien personnalisés, ouverts 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, s’adressant aux personnes confrontées à une crise psychosociale ou de toxicomanie, notamment en proie à des pensées suicidaires, qui peuvent toutes être exacerbées par ou émaner d’un traumatisme, de l’insécurité du logement et de la pauvreté, entre autres facteurs.

En 2021, Human Rights Watch et le Centre Gerstein ont ensemble présenté ce à quoi pourrait ressembler un service de soutien axé sur les droits, sachant que les principales formes de réponses aux crises psychosociales privilégient en réalité les interventions policières et/ou les hospitalisations forcées.[7] Cette étude de cas offre une description plus détaillée des stratégies employées par le Centre et présente les enseignements et les bonnes pratiques ressortant de décennies consacrées au soutien communautaire en matière de santé psychosociale respectueux des droits. Les bonnes pratiques issues d’expériences vécues par le Centre Gerstein au Canada doivent être envisagées comme une étude de cas—plutôt que comme un guide prescriptif—susceptible d’intéresser les prestataires de services dans différents contextes. Chaque pays et chaque communauté a ses propres besoins susceptibles d’appeler une approche différente.

 

La première partie présente la manière dont la justice en matière de handicap et les cadres axés sur les droits humains devraient renseigner les services de santé psychosociale. Elle aborde l’importance d’un soutien psychosocial axé sur les droits et s’appuyant sur des concepts tels que le rétablissement et la capacité d’agir. La deuxième partie permet quant à elle de découvrir le système de santé psychosociale canadien et la naissance du Centre de crise Gerstein voilà plus de trente ans, alors que le Canada faisait l’objet d’une désinstitutionnalisation généralisée. La troisième partie énonce les principaux piliers du Centre, en présentant les principaux enseignements tirés du contexte canadien et les bonnes pratiques qui en découlent. Elle insiste sur l’importance d’un soutien centré sur les expériences vécues et décrit (1) la manière dont le Centre répond aux dynamiques de pouvoir, y compris lorsqu’il s’agit de collaborer avec ou aux côtés d’autres acteurs, et (2) les principaux services du Centre. Les trois parties de cette étude mettent en évidence les enseignements tirés et les bonnes pratiques susceptibles d’intéresser les prestataires de services pour promouvoir une réponse aux crises qui soit à la fois communautaire et respectueuse des droits. Chaque partie se termine par un témoignage de Kaola, qui a bénéficié du soutien du Centre Gerstein et continue de travailler avec l’organisation en tant que pair afin de soutenir les personnes en crise psychosociale.

« Lorsqu’on a une urgence de santé physique, le premier endroit où l’on doit se rendre pour être pris en charge est un service médical, pas policier. Eh bien, pour la santé mentale, cela devrait être pareil », fait remarquer Elaine Amsterdam, directrice des services de crise du Centre de crise Gerstein. © 2021 Samer Muscati/Human Rights Watch

Human Rights Watch travaille actuellement sur l’élargissement de sa recherche sur les droits des personnes en situation de handicap et la prestation de services de santé psychosociale ; les questions et bonnes pratiques abordées dans le présent document permettront d’éclairer ses travaux mondiaux de recherche et de plaidoyer sur le sujet, en tenant compte des spécificités en matière de culture, de société et de politique.

Human Rights Watch et le Centre Gerstein espèrent que ce document incitera l’ensemble des prestataires de services de santé psychosociale, des usagers, des décideurs politiques et des défenseurs des droits humains et de la santé psychosociale à prendre des mesures appropriées pour fournir un soutien communautaire et respectueux des droits aux personnes en crise psychosociale. Le présent document donne des exemples de ce genre de démarches au Canada, et nous vous invitons à réfléchir à leur pertinence pour vos travaux actuels et futurs.

 

I. Une approche globale et centrée sur les droits

L’évolution récente des normes et des politiques liées aux services de santé psychosociale, telles que les directives de l’initiative QualityRights de l’Organisation mondiale de la santé,[8] indique qu’il est recommandé de placer les personnes en crise psychosociale au centre du processus décisionnel, en accordant la priorité à leurs choix.[9] Cette approche centrée sur la personne souligne combien la capacité d’agir, le choix et le consentement éclairé constituent le fondement du droit à la santé et à d’autres droits humains.

Une approche centrée sur les droits humains en matière de soutien psychosocial s’appuie également sur une réponse globale aux besoins de la personne—en tenant compte de tous les impacts des facteurs sociaux, physiques, émotionnels et environnementaux, y compris de la discrimination, du racisme structurel et d’autres formes d’exclusion et de répression. Un tel système devrait tenir compte des besoins de la personne en matière de logement, d’alimentation et d’emploi, entre autres. Cela implique également d’apporter des réponses à la crise qui dépassent les mesures immédiates que sont le désamorçage de la crise et la stabilisation, pour permettre aux individus de retrouver leur sentiment d’appartenance, d’inclusion et de relation aux autres.[10]

Ce type de stratégies est conforme au droit international des droits humains, dont l’approche consistait autrefois à considérer les personnes vivant avec un handicap psychosocial comme des sujets recevant des soins, mais qui désormais estime qu’il faut s’engager auprès d’elles en tant que personnes détentrices de droits.[11] Il n’existe pas de solution universelle mais, au minimum, le rétablissement de la personne devrait être axé sur le respect de son vécu, de ses souhaits, de ses mécanismes d’adaptation et de ses choix, y compris si elle ne souhaite pas être aidée.[12] Le processus de rétablissement ne consiste pas qu’à soigner les gens ou à les faire « fonctionner » d’une manière spécifique prescrite par la société ; il s’agit plutôt de promouvoir un sentiment de bien-être axé sur l’identification d’un sens à donner à sa vie et d’une définition individuelle de ses désirs et espérances afin de réduire le plus possible leurs symptômes et les répercussions négatives de leur souffrance.[13]

Faiblesses de l’approche actuelle

Il est de plus en plus admis que les personnes qui ont des troubles psychosociaux contribuent grandement à la prestation et à la transformation des services de santé psychosociale grâce à leur savoir pertinent et à leur expérience vécue. Historiquement, cependant, il est rare que les services dispensés soient axés sur la personne en crise dans de nombreuses régions du monde ; ils n’accordent souvent pas la priorité aux besoins, aux opinions, aux compétences et aux expériences des individus qui sollicitent un soutien psychosocial.[14]

« Nous devons inverser notre système actuel, marqué par une sorte de position par défaut où c’est la police qui réagit à une crise de santé mentale, et réellement concevoir sur mesure un système qui donne aux gens accès à un appui en matière de santé mentale, au moment et à l’endroit où ils en ont besoin », estime Susan Davis, directrice exécutive du Centre de crise Gerstein. © 2021 Samer Muscati/Human Rights Watch

De nombreux services de santé psychosociale dépendent encore trop d’un « modèle médicalisé » qui nuit à la capacité d’agir de la personne, la surmédicalise et lui offre un soutien souvent limité à un traitement médicamenteux prescrit dans l’urgence. Dans bien des cas, le modèle médicalisé ne recherche pas suffisamment des stratégies axées sur le rétablissement qui tiennent compte des droits humains de manière plus exhaustive, et il ignore les facteurs sociaux qui contribuent aux crises psychosociales.[15]

À travers le monde, les personnes qui ont des troubles (ou des handicaps) psychosociaux sont souvent confrontées à une stigmatisation et à des préjugés.[16] Des idées fausses—telles que la croyance très répandue selon laquelle les personnes qui ont des troubles psychosociaux sont incapables de prendre les décisions qui valent le mieux pour elles—constituent des obstacles majeurs à leur capacité à jouir pleinement de leurs droits humains. Cela fait des siècles que l’on accorde plus de valeur aux connaissances professionnelles en termes de diagnostic et de traitement des troubles psychosociaux qu’au savoir et aux perspectives des personnes concernées.[17] Encore aujourd’hui, il arrive que le traitement des troubles psychosociaux soit contraignant : l’administration forcée de médicaments, les hospitalisations forcées, l’exclusion de la communauté et des mesures de contrainte physiques ou chimiques continuent d’être employées dans de nombreux pays.[18] Ce type de traitements contre la volonté de la personne est susceptible d’entraîner un traumatisme ou de l’aggraver.[19]

Bien que de nombreux éléments démontrent l’impact néfaste des mesures contraignantes, on les justifie souvent en considérant que la personne pose un danger pour elle-même ou pour autrui.[20] Cette catégorisation est souvent vague et ouverte à une interprétation et à une application arbitraires de la part des services de police. Les mesures contraignantes sont également souvent présentées comme une stratégie « de dernier recours », même si elles peuvent être—et elles sont—employées comme une réponse de premiers soins ou d’urgence.[21]

Au Canada, comme dans de nombreux autres pays, la police est généralement la première à répondre aux crises psychosociales.[22] Or, lorsqu’un individu est en situation de détresse, son état émotionnel risque de se détériorer s’il se retrouve face à des agents de police, en raison d’une inégalité des pouvoirs, d’une peur de subir des violences et d’une crainte d’être arrêté. Cette réaction peut être d’autant plus prononcée pour les personnes noires, autochtones et racialisées qui font l’objet de taux plus élevés de violence policière.[23] Au Canada, on déplore trop souvent ce type d’incidents lorsqu’une personne soucieuse appelle le numéro des urgences (le 911) pour qu’il vienne en aide à un individu en crise psychosociale.[24] En 2021, quatre personnes au Canada ont trouvé la mort lors d’interventions policières menées dans le cadre de « vérifications de bien-être ».[25] Historiquement, les communautés bispirituelles, lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres et queers+ (2SLGBTQ+) ont elles aussi subi les mauvais traitements de la police canadienne, d’où un risque plus élevé si elles demandent de l’aide lors d’une crise.[26] Les recours à la force, quels qu’ils soient, qui portent préjudice aux personnes handicapées, aux populations autochtones, aux groupes racialisés et aux communautés 2SLGBTQ+ enfreignent différents traités et normes internationaux.[27]

Les gouvernements et autres bailleurs de fonds n’ont pas suffisamment investi dans les services communautaires de santé psychosociale. Les capacités des services communautaires fondés sur les droits qui existent à l’heure actuelle restent sursollicitées d’où, dans bien des cas, une réponse aux crises psychosociales qui s’appuie trop lourdement sur les hospitalisations et l’application des lois.[28]

Obstacles à la fourniture de services respectueux des droits pour soutenir les personnes en crise psychosociale

Instaurer un service communautaire et respectueux des droits pour intervenir en cas de crise peut sembler être une initiative titanesque, notamment là où les réponses médicales et psychiatriques aux crises psychosociales—parmi lesquelles peuvent figurer une mise en détention et l’administration d’un traitement contre le gré de la personne, des mesures violentes ou contraignantes—restent majoritairement employées et où les exactions et les atteintes aux droits humains sont acceptées de manière tacite par le gouvernement ou les autorités locales. Si le rôle joué par la police dans les crises psychosociales est remis en cause par les communautés à travers l’Amérique du Nord depuis qu’ont eu lieu des incidents de violence policière et des morts d’individus en situation de crise, la police reste dans de nombreux endroits le premier intervenant en cas de crise psychosociale. Tout individu, y compris toute personne en proie à des troubles psychosociaux, mérite que ses droits soient respectés.

Les services communautaires de gestion des crises peuvent améliorer la réponse immédiate et l’accès à un soutien de suivi. Cependant, du fait de longues listes d’attente pour obtenir un logement, d’un manque de services de soutien psychologique et de santé psychosociale culturellement pertinents et de l’inadéquation de l’aide financière disponible, les personnes se retrouvent souvent isolées et dans l’incapacité d’accéder rapidement à des ressources sociales et de santé, ce qui peut contribuer à aggraver et à multiplier les crises.

Si la réponse aux crises est trop restrictive et que les investissements sont insuffisants dans d’autres domaines communautaires affectant les déterminants sociaux de la santé (par exemple le logement, l’emploi, les allocations, un accès équitable au traitement et aux services basés sur les droits), le devoir gouvernemental de défense du droit des personnes à bénéficier des meilleures normes de santé possibles est mis à mal. Plus spécifiquement, une approche restrictive risque de nuire à l’efficacité perçue d’un éventail plus large de ressources communautaires, tout en continuant de masquer le manque d’investissements dans les services de santé et les déterminants sociaux de la santé.[29]

Les services de soutien à la santé psychosociale devraient être proposés dans le cadre d’un système de santé non restrictif plutôt que par l’intermédiaire des forces de l’ordre. Ainsi, l’objectif d’un système non restrictif est de fournir à chaque membre de la communauté un accès simplifié, rapide et équitable à des services et un soutien de santé de qualité—les conditions à remplir pour en bénéficier étant minimales. Les communautés marginalisées, telles que les personnes 2SLGBTQ+, noires, autochtones et racialisées, ont un vécu de la discrimination et de l’exclusion des systèmes sociaux et de santé qui est ancien, générationnel et spécifique, et qui s’est trop souvent traduit par un recours excessif aux interventions policières et aux incarcérations. Les services devraient refléter les expériences des communautés qu’ils desservent, notamment celles qui font souvent l’objet de réponses contraignantes axées sur un traitement médicalisé, de racisme et d’autres atteintes aux droits humains telles qu’un accès inéquitable au logement, au travail et à l’éducation (facteurs généralement considérés comme les déterminants sociaux de la santé psychosociale).

Témoignage de Kaola : « J’ai passé toute ma vie dans une peur absolue. »

Kaola Baird sur un ponton à Toronto. « Je dirais que quand on traverse une crise, … on oublie parfois qui on est », affirme Kaola. « Parce que je suis moi-même passée par là, je pense avoir une meilleure compréhension des choses. … J’ai beaucoup d’empathie. … … J’essaie de rendre ce que j’ai reçu et ce que je continue de recevoir. La boucle est bouclée, mais je pense toujours que la boucle s’agrandit. » © 2021 Samer Muscati/Human Rights Watch

Kaola Baird, habitante de Toronto, a bénéficié du soutien du Centre de crise Gerstein, où elle continue de travailler en tant que pair pour aider les personnes en crise psychosociale.[30]

Je ne trouve pas mon histoire si incroyable que cela, parce que j’ai croisé beaucoup de monde qui avait connu bien plus de difficultés que moi. … Mais j’ai passé toute ma vie dans une peur absolue.

J’ai perdu ma mère quand j’étais toute petite. Elle était malade après avoir accouché de moi et son état de santé s’est détérioré. Elle est décédée quelques jours après mon deuxième anniversaire, alors que nous commencions vraisemblablement tout juste à établir des liens. Sa mort a vraiment été horrible et douloureuse. Je n’y ai pas vraiment fait face avant mes dix-huit ans. C’est ma tante qui m’a élevée, et elle a su s’y prendre ; ma mère, c’est elle. Je connaissais l’histoire du décès de ma mère, mais je n’en ai pas véritablement pris conscience. C’était juste… c’était une histoire qu’on racontait. Mais j’étais en proie à une dépression et les choses se dégradaient. À l’âge de seize ans, je faisais de l’automédication, je me servais dans l’armoire à pharmacie, je voulais m’endormir et ne jamais me réveiller. Je ne savais pas trop pourquoi je me sentais si différente et si seule. C’était comme si je n’étais nulle part à ma place. Et que je n’avais de liens avec personne.

Aujourd’hui, je comprends que j’ai eu la chance, quand j’étais au plus bas, qu’il existe un lieu où demander l’aide et le soutien dont j’avais besoin. Parce que même si j’avais des tendances suicidaires, j’avais vraiment, vraiment peur.

 

II. Origine des soins psychosociaux communautaires au Canada

À partir du milieu des années 1900 jusqu’au début des années 2000, les hôpitaux psychiatriques ont un à un fermé leurs portes à travers le Canada. Cette désinstitutionnalisation eut lieu, entre autres, parce que les gouvernements provinciaux estimaient que les soins communautaires seraient moins coûteux, et parce que les effets nocifs durables de l’approche institutionnalisée étaient de plus en plus reconnus.[31] En 1981, le nombre de lits d’hôpitaux dans les centres psychiatriques de la province de l’Ontario connut une baisse de 75 %, et des changements similaires eurent lieu dans d’autres régions du pays. L’hôpital Nova Scotia à Dartmouth, par exemple, fit passer son nombre de lits de plus d’un millier dans les années 1960 à moins de 200 en 2003.[32] La baisse générale de capacité fit que les patients des hôpitaux psychiatriques se retrouvèrent au sein de la communauté, dépendants de services de santé psychosociale communautaires dotés d’un financement insuffisant, si encore ils existaient ; en effet, de nombreux lieux ne disposaient d’aucun service de ce type.[33]

À l’issue de ce processus de désinstitutionnalisation, les personnes qui se retrouvèrent au sein de la communauté n’avaient pas de logement ni d’accès à des services de base. Face à ce phénomène, le maire de Toronto créa un groupe de travail chargé d’enquêter sur la situation des personnes qui avaient dû quitter les hôpitaux psychiatriques et qui vivaient dans sa ville.[34] Le rapport et les recommandations de ce groupe de travail constituèrent la base d’une réponse communautaire coordonnée pour traiter les principaux défis auxquels étaient confrontées les personnes ayant des troubles psychosociaux, en rapprochant les instances gouvernementales aux niveaux municipal, provincial et fédéral. L’une des principales recommandations portait sur la formation d’un centre de crise autonome, indépendant et communautaire.[35] Cela conduisit à une stratégie visant à s’éloigner du modèle médicalisé au profit d’une approche communautaire au centre de laquelle se trouvent les personnes ayant une expérience vécue, comme c’est le cas du Centre de crise Gerstein.

Création du Centre de crise Gerstein

En 1989, la présidente du groupe de travail de Toronto, le Dr Reva Gerstein, en collaboration avec des membres de la communauté, dont des personnes qui avaient une expérience directe des systèmes de santé psychosociale, fonda le Gerstein Crisis Centre, ou Centre de crise Gerstein. Financé par le ministère de la Santé de l’Ontario, le Centre commença par proposer des services téléphoniques et mobiles. En 1990, le Centre ouvrit dix lits pour les personnes en situation de crise, auxquelles il proposait des séjours d’une durée de trois jours.[36]

À l’époque, la principale source de soutien à laquelle pouvaient accéder les habitants de Toronto qui avaient des troubles psychosociaux était un modèle médicalisé au sens strict du terme centré autour des hôpitaux où les pratiques contraignantes étaient monnaie courante.[37] De nombreuses personnes ayant des troubles psychosociaux, ainsi que des professionnels de la santé psychosociale progressistes, réclamèrent une réponse aux crises axée sur le rétablissement et le respect des droits—l’idée étant de comprendre que les crises n’étaient pas une conséquence inévitable des troubles psychosociaux. Ils promurent une approche reconnaissant que les crises étaient souvent le résultat de facteurs sociaux, physiques, émotionnels et environnementaux, y compris d’un manque d’accès aux services et dispositifs de soutien essentiels, de la pauvreté, de l’instabilité du logement, de la toxicomanie, d’autres problèmes de santé, d’une expérience traumatisante, du racisme, du sexisme et de la discrimination genrée.

Plus de trente ans plus tard, le Centre de crise Gerstein continue de proposer une alternative aux hôpitaux et aux commissariats afin d’aider les individus en crise psychosociale. La philosophie de soins du Centre est centrée sur les expériences vécues et préserve l’autonomie des personnes en détresse psychosociale, en leur permettant de choisir leur mode de soutien et en leur donnant accès à des ressources, en fonction de leurs besoins et de leurs souhaits, pour les aider à se rétablir. Le Centre Gerstein reconnaît qu’il faut instaurer et renforcer des passerelles et des partenariats pour aider les individus en crise à accéder aux services sociaux et de santé. La prestation de services, et ses approches connexes, doivent évoluer au fil du temps pour répondre aux besoins actuels et combler les lacunes des différents systèmes.

L’impact de la création du Centre Gerstein illustre combien il est important de développer et d’étendre ce type de programmes, notamment en collaboration avec les membres des communautés locales et les personnes qui ont une expérience vécue, d’autant plus que, dans de nombreux pays, y compris au Canada, les services en charge de l’application des lois et de la fourniture de traitements involontaires restent les premiers intervenants lors d’une crise psychosociale.

Témoignage de Kaola : « En dessous, il y a toujours une personne. »

Kaola Baird avec son chat, sur le balcon de son appartement de Toronto. « J’ai eu de la chance, alors que j’étais tout au fond, d’avoir un endroit où je pouvais demander l’aide et le soutien dont j’avais besoin », confie-t-elle. « C’est important de ne pas être considérée uniquement en fonction d’une crise, parce qu’en dessous, il y a toujours une personne. » © 2021 Samer Muscati/Human Rights Watch

J’étais en train de reconstruire ma vie et j’y arrivais plutôt bien, mais j’étais en dépression chronique depuis une éternité. J’ai dû prendre conscience de ce qui me hantait, m’empêchait d’avancer. Cela a déclenché un véritable tsunami, et des tendances très suicidaires. Ce n’était pas la première fois que cela m’arrivait, mais c’était la première fois depuis de nombreuses années. Mon monde s’est effondré. J’étais à deux doigts de tout perdre—je travaillais et je poursuivais des études, mais j’allais perdre mon appartement. Je ne pouvais pas faire ce que je devais ou voulais faire à cause de cette peur désespérée de… je ne sais trop quoi. Mais les choses ont atteint leur paroxysme. J’ai fini par appeler le Centre de crise Gerstein, et ils sont venus me voir au sein de la communauté.

J’étais désespérée, effrayée. Je savais que ma vie allait bientôt changer et je me sentais très seule. Je ne suis pas du genre à parler de ma vie privée. Vous savez, j’ai mes amis proches qui sont au courant de ma situation générale, mais je ne veux surtout pas être un boulet.

Mon premier séjour au Centre m’a permis d’avoir une bonne nuit de sommeil. À l’époque, je pouvais encore travailler et rentrer, et me détendre. Je trouve que parfois, le fait d’être en dehors du lieu où l’on vit d’habitude force à lâcher prise. Les gens étaient chaleureux, géniaux et d’un grand soutien. Et pour moi, l’environnement physique, c’était important. Je me souviens qu’en entrant dans la maison, j’entendais de la musique douce, du jazz, et il y avait beaucoup d’œuvres d’art et de la lumière… C’était très accueillant. Très apaisant. J’ai commencé à lâcher prise et à voir les choses d’un œil meilleur. La crise immédiate n’a pas disparu, mais j’ai pu y voir plus clair, et prendre des décisions, de meilleures décisions. C’était une première étape importante.

Quand on normalise ce qu’une personne ressent, qu’on élimine ce sentiment de panique puis qu’on passe à la première étape et qu’on reste concentré sur cette première étape, avant de passer à la deuxième étape—je me suis dit que c’était comme si je m’étais tournée vers ma famille pour obtenir de l’aide. … On a aussi accès à des ressources et on respecte toutes les frontières. On garde son indépendance et sa vie privée, mais il y a une chaleur et une confiance et une normalisation de ce que l’on est en train de traverser. On ne se sent pas comme un client ou un numéro et on n’a pas l’impression d’être pris en charge.

Je n’ose même pas y penser… Si la police avait été appelée, on m’aurait sûrement emmenée à l’hôpital. J’ai vraiment l’impression d’avoir eu de la chance car je sais ce que c’est quand on décide soi-même d’être hospitalisé, mais j’imagine que c’est effrayant et qu’on se retrouve dans un état d’esprit qui peut aggraver la situation. Et ce mur de craintes est différent et difficile à gravir. Je frémis à l’idée de ce qui adviendrait si j’étais dans ce cas.

Je dirais que quand on traverse une crise, selon la personne et la situation, on oublie parfois qui on est. Parce que tout tourne désormais autour de cette chose qui vous arrive. On peut regarder par la fenêtre et voir qu’il se passe d’autres choses dans sa vie. Il n’y a pas que ce nuage. La situation est différente pour chacun, mais je pense qu’il y a toujours une fenêtre quelque part. C’est important de ne pas être considérée uniquement en fonction d’une crise, parce qu’en dessous, il y a toujours une personne.

Je ne suis pas définie par ma maladie. Je ne suis pas définie par mon diagnostic. Je ne suis pas définie par la crise que j’ai traversée.

 

III. Comment une approche centrée sur les droits peut-elle être efficace ?

Cette partie présente une étude de cas consacrée aux enseignements tirés et aux bonnes pratiques, d’après l’approche communautaire et respectueuse des droits du Centre de crise Gerstein au Canada. L’objectif est d’aider les communautés et les prestataires de services à concevoir des services basés sur les droits, centrés sur la personne et destinés aux individus en crise psychosociale, en tenant compte des contextes propres à chaque communauté.

Le Centre Gerstein propose des services communautaires de santé psychosociale 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour éviter aux individus de 16 ans et plus en situation de crise psychosociale d’être soumis à des interactions inutiles avec la police et les urgences hospitalières. Les services d’intervention en cas de crise sont notamment les suivants :

  • Une équipe téléphonique de crise directement reliée au Centre (au numéro 416 929 5200) et également accessible par le biais d’une assistance téléphonique municipale (211) qui met les individus en relation avec les services sociaux, les programmes et les dispositifs communautaires de soutien ;
  • Un agent de crise présent au centre d’appels du 911, qui répond directement aux appels liés à des troubles psychosociaux transmis par les services d’intervention de la police ;
  • Une équipe mobile d’intervention de crise chargée de suivre à la demande les appels au sein de la communauté, desservant deux quartiers aux besoins nombreux ;
  • Des lits à disposition des personnes en situation de crise dans des chambres individuelles réparties dans deux grandes maisons qui offrent un environnement sûr, chaleureux et propice, des membres du personnel y étant affectés à longueur de journée, conçus pour de courts séjours d’une durée maximale de 30 jours ;
  • Un suivi à court terme, notamment un aiguillage vers d’autres services sociaux et de santé ; et
  • Des programmes de rétablissement dirigés par des personnes ayant une expérience de la santé psychosociale, de la toxicomanie et du système judiciaire pénal.

Le Centre emploie une centaine de personnes, dont la majorité ont eu ou continuent d’avoir des troubles psychosociaux ou de toxicomanie. Pendant l’exercice 2022-2023, 56 % du personnel du Centre, ainsi que 40 % de l’équipe dirigeante du Centre et 43 % du conseil d’administration, avaient vécu ce type d’expériences. Les agents de crise, qu’ils travaillent au téléphone ou en équipes mobiles, sont des spécialistes des interventions. Un grand nombre d’entre eux ont une expérience vécue de telles situations et ils reflètent la diversité et les voix des communautés desservies. Dès le premier appel passé au numéro de crise, l’individu en crise est à même d’influer sur les services qu’il souhaite recevoir et d’expliquer sa situation à l’agent de crise, dont la première fonction est d’être à son écoute.

Les personnes qui demandent un soutien au Centre Gerstein présentent différents troubles pouvant relever d’une crise psychosociale. Lors de l’année 2022-2023, d’après les données du Centre, 66 % des personnes en relation avec le Centre ont identifié des préoccupations croissantes en matière de santé psychosociale ou de toxicomanie comme faisant partie des raisons pour lesquelles elles sollicitaient un soutien ; en outre, 60 % ont signalé des problèmes liés à l’isolement, 24 % à l’insécurité de leur logement, et 20 % ont fait part de pensées suicidaires. D’autres ont signalé des problèmes de santé physique (25 %), familiaux ou relationnels (18 %), juridiques (6 %), liés à des abus physiques ou sexuels (5 %) ou à l’emploi (3 %). La grande diversité de préoccupations mises en avant par les personnes qui demandent un soutien au Centre illustre combien il est important de fournir des services centrés sur la personne et ancrés dans une approche holistique qui commence par une écoute assurée par l’agent de crise.

L’approche holistique et centrée sur la personne du Centre Gerstein repose sur quatre éléments clés :

  • Une gestion des déséquilibres de pouvoir ;
  • L’instauration d’une relation de confiance ; 
  • Une écoute des personnes qui ont une expérience vécue de telles situations et une prise en compte de leurs avis dans les domaines de la gouvernance et du leadership ; et
  • La participation de partenaires de différents secteurs.

Le Centre Gerstein aujourd’hui : à quoi ressemble sa réussite ?

Elaine Amsterdam travaille au Centre de crise Gerstein depuis 1989 ; elle a fait partie de la première équipe mobile d’intervention de crise. Même si, depuis, l’organisation s’est développée et a évolué, ses fondements et la mesure de sa réussite restent ancrés dans la justice sanitaire et sociale :

« Les choix de santé, ce ne sont pas que les décisions que l’on prend, c’est aussi l’accès aux choix que l’on fait. Si vous avez été colonisé, si vous avez la peau noire, si vous êtes pauvre, vous n’avez pas les mêmes choix qu’une personne plus privilégiée. Le modèle Gerstein s’appuie sur le fait que la santé et les conséquences de l’état de santé d’un individu sont aussi axées sur l’équité.

Pour de nombreux individus en proie à des difficultés psychosociales persistantes et intrusives, la réussite peut se mesurer au fait qu’ils se sentent mieux et plus valorisés, qu’ils sont moins stigmatisés et qu’ils ont conscience de leur propre capacité à comprendre ce qui peut les aider, déclencher une crise, les encourager à survivre. … À être perçus comme des gens égaux et non pas inférieurs. Une grande partie de ce que l’on perçoit est ancrée dans le sentiment de perte, de douleur, d’isolement forcé, de même que tous les déterminants sociaux de la santé dans tous les domaines. Prendre conscience du fait que l’on va mieux, c’est aussi ça, réussir ; il s’agit d’apprécier ce que cela signifie de manière évolutive pour tous. »

Répondre aux déséquilibres de pouvoir

La stigmatisation, la marginalisation, la pauvreté et les préjugés explicites ou implicites s’appuyant sur la race, le handicap, le sexe, l’identité ou l’expression de genre, la langue et/ou le statut d’immigration, entre autres, peuvent influer sur la dynamique de pouvoir, le diagnostic et le traitement et compromettre la dignité voire la vie humaine.

Amanda et Akin, agents de l’équipe mobile d’intervention de crise, devant un véhicule de crise du Centre. « Nous portons uniquement un badge d’identité au cas où les gens voudraient le voir », indique Amanda. « Le fait que nous portions des vêtements ordinaires et que notre véhicule ait un marquage discret nous permet d’avoir de meilleures relations d’humain à humain, l’idée étant de minimiser les déséquilibres de pouvoir et de réduire la stigmatisation. » © 2022 Permission : Gerstein Crisis Centre

Afin de réduire les déséquilibres de pouvoir entre le prestataire, le bénéficiaire et les systèmes et institutions sous-jacents, le Centre Gerstein fait activement participer l’individu en crise à des interventions collaboratives et non contraignantes, de manière sécurisée et non intrusive.

Par exemple, l’équipe mobile d’intervention de crise du Centre porte des vêtements ordinaires plutôt que des uniformes ou des habits avec un logo, et elle se déplace à bord de véhicules avec un marquage discret voire inexistant. L’objectif est non seulement de minimiser le ressenti des inégalités de pouvoir qu’un uniforme peut véhiculer mais aussi de respecter la dignité et la vie privée de la personne au sein de sa communauté sans montrer que les agents ou les véhicules sont associés à des services de crise. Les agents de crise portent un badge d’identification du Centre Gerstein et des documents relatifs à leur service, une discrétion qui contribue à rassurer les personnes rencontrées au sein de la communauté. Les équipes d’intervention entament une conversation avec la personne en crise afin d’en savoir plus sur la crise qui couve. Elles écoutent la personne pour comprendre ce qui lui arrive puis l’aident à identifier ses besoins et préoccupations immédiats, y compris ses besoins physiques et ses risques sécuritaires (p. ex. pensées suicidaires ou d’automutilation).

Directive de l’OMS : Comprendre les relations de pouvoir

Dans le contexte des services sociaux ou de santé psychosociale, les usagers comptent sur les agents pour assurer leur bien-être et dispenser les services. Leur traitement et leurs soins, sur lesquels les usagers n’exercent souvent aucun contrôle, reposent sur le savoir-faire des agents. Cette dépendance aux agents et ce manque de contrôle peuvent exposer les personnes à un risque particulièrement élevé de contrainte et de traitement violent et/ou abusif.[38]

Un certain nombre de facteurs peuvent influencer et exacerber les relations de pouvoir dans les services sociaux et de santé mentale :

  • Le type de vêtements portés par le personnel (par exemple, uniformes par rapport à des vêtements plus décontractés) et par les personnes usagères des services (vêtements de service/pyjamas par rapport aux vêtements personnels).
  • Les endroits où les gens prennent leurs repas (par exemple, si le personnel dispose de sa propre cafétéria ou salle de repas séparée) ; ou la présence de toilettes séparées pour le personnel.
  • La nature de la communication entre les personnes (par exemple, le personnel parle avec condescendance aux autres personnes ou les ignore/ignore leurs points de vue, souhaits et opinions).
  • Le personnel porte des badges.
  • Qui prend des notes et/ou conserve les dossiers ?
  • Qui a l’autorité et les clés/cartes à puce pour verrouiller certaines zones (par exemple, les salles fermées à clé) ?
  • Qui est censé vivre sa vie avec un plan de traitement écrit, des objectifs, etc. ?
  • Qui fait entendre sa voix et ses opinions le plus fréquemment ?
  • Pour qui les besoins sont-ils pris en compte dans les politiques, les programmes et les lignes directrices en matière de services ?

Étant donné la dynamique de pouvoir potentielle dans un service, le comportement du personnel envers les personnes usagères du service a un impact énorme sur leurs droits ainsi que sur leur bien-être et leur rétablissement.

L’identification et la prévention de la violence, de la contrainte et des maltraitances ne peuvent avoir lieu que si les gens reconnaissent la dynamique de pouvoir inégale dans un service et modifient leur comportement en conséquence.

Un contact respectueux et solidaire diminue les risques d’escalade de violence et réduit les risques de violence, de maltraitance et de contrainte. Toutes les personnes méritent d’être traitées sur un pied d’égalité avec les autres, et avec dignité et respect.

Instaurer une relation de confiance avec les usagers des services

La confiance est primordiale et elle peut permettre un désamorçage plus rapide de la crise. Pour développer la confiance, le Centre collabore avec la personne en crise afin de la comprendre et de l’aider à trouver la meilleure voie en tant qu’individu. Pour ce faire, l’équipe écoute attentivement la personne, en l’invitant à lui faire part de son histoire de son point de vue, en reconnaissant ses sentiments, en identifiant ses qualités, en le renseignant sur les réseaux de soutien existants et en témoignant d’une compréhension totale de sa situation. L’équipe veille aussi à assurer à la personne que ses besoins élémentaires immédiats (alimentation, boisson et abri) seront remplis, ce qui peut grandement promouvoir la confiance et démontrer une reconnaissance réelle de la personne dans sa globalité. Ainsi, l’intervention de crise est perçue comme un processus collaboratif qui démarre par l’instauration de liens et de rapports afin de mieux comprendre les circonstances et le contexte de l’individu avant de concevoir conjointement un plan de crise et de mise en sécurité.

Une équipe mobile d’intervention de crise du Centre Gerstein en déplacement dans un campement où vivent des personnes sans-abri à Toronto, 2023. « Aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent est essentiel pour instaurer des relations et des voies d’accès », déclare Elaine Amsterdam, directrice des services de crise du Centre. « Il faut absolument travailler en comprenant qu’il existe des facteurs au-delà du diagnostic et des symptômes qui contribuent à placer les individus dans une situation de crise, notamment la pauvreté, le manque de logement, le sous-emploi, le racisme et la discrimination. » © 2022 Permission : Gerstein Crisis Centre

Il s’agit pour le Centre Gerstein de soutenir des personnes en crise aux besoins complexes : pensées suicidaires, toxicomanie, troubles de santé psychosociale, traumatismes (y compris des traumatismes intergénérationnels liés à la discrimination), insécurité du logement et pauvreté. Les agents se doivent donc de faire preuve de souplesse et d’une capacité d’adaptation. Les réponses et les plans de services sont spécifiquement conçus pour respecter les besoins de communication et de service de chaque individu et interagir avec lui en veillant à le mettre à l’aise, dans le contexte de son histoire particulière, de ses points de vue, de sa qualité de vie et de ses objectifs de santé.

Parcours généralement employé au Centre Gerstein pour fournir un soutien

La ligne de crise téléphonique est généralement le premier moyen par lequel les personnes accèdent aux services du Centre Gerstein. Un individu en situation de crise—ou qui est préoccupé par une autre personne, par exemple un ami, un parent, un professionnel de la santé, un médecin, un agent de police ou un inconnu—peut appeler le numéro de crise et s’entretenir directement avec un membre de l’équipe de crise. Quel que soit l’appelant, tout engagement nécessite le consentement de la personne en crise. Dans la plupart des cas, l’agent de crise et l’individu concerné abordent la crise au téléphone en concevant ensemble un plan de crise et de sécurité. Si un soutien plus poussé est requis, et seulement si l’appelant y consent, le même agent de crise lui rendra visite au sein de la communauté accompagné d’un membre de l’équipe mobile d’intervention de crise.

Aucun professionnel de la santé ni agent de police n’est impliqué dans les équipes mobiles d’intervention de crise ; seuls des agents formés aux crises de santé psychosociale, dont beaucoup ont eux-mêmes une expérience personnelle de cette situation, se chargent d’intervenir, et les informations qu’ils recueillent restent strictement confidentielles. Les visites des équipes mobiles se déroulent là où une rencontre peut avoir lieu en toute sécurité, par exemple au domicile de la personne, dans un café ou dans un parc. L’équipe mobile peut lui proposer un séjour au Centre, une conversation en face à face, un soutien psychologique de gestion de crise, un aiguillage vers des ressources externes et un suivi.

L’équipe de crise évalue aussi la sécurité immédiate de l’individu, étudie toute préoccupation à cet égard et collabore avec lui pour concevoir un plan de sécurité et de crise propre à réduire les préoccupations identifiées. Il arrive que l’instauration d’un rapport et de liens se fasse instantanément, mais il faut souvent plusieurs prises de contact sur une certaine période pour qu’une confiance accrue soit instaurée. Dans certains cas, la personne préfère être orientée vers d’autres solutions ; l’équipe de crise facilitera alors cette démarche.

Les réponses aux situations de crise visent à identifier et renforcer les qualités personnelles de l’individu concerné pour l’aider à se rétablir et empêcher qu’une nouvelle crise ne se produise. Il s’agit pour cela d’inviter l’individu à commencer à se prononcer sur son avenir en fonction de ses qualités, autrement dit en se concentrant sur ce qui est « positif » dans sa vie plutôt que sur ce qui « va mal ». L’objectif est de lui donner confiance et de le mettre à l’aise, ce qui est particulièrement important lorsqu’une grande incertitude pèse sur ses besoins de base et les démarches qui lui permettraient d’aller de l’avant. Ainsi, l’agent de crise aide l’individu à se valoriser et à collaborer sur l’élaboration d’un plan de crise répondant à ses besoins.

Principales caractéristiques d’un plan de crise du Centre Gerstein

Le Centre Gerstein et la personne en crise élaborent de manière collaborative un plan personnalisé généralement constitué des éléments suivants :

  • Coordonnées : qui appeler, avec qui prendre contact, où aller quand la personne a besoin d’aide ;
  • Description de la situation traversée par la personne en crise lorsque celle-ci va mal ou a besoin d’aide ;
  • Liste des approches qui aident la personne, ainsi que de celles qu’il faut éviter d’employer ;
  • Accords de suivi conclus avec l’équipe de crise ou d’autres entités ;
  • Présentation d’un exercice de respiration consciente que la personne en crise peut utiliser ; et
  • Idées « de repli » si les éléments du plan initial ne fonctionnent pas.

Ce service est proposé à tout individu faisant appel au Centre Gerstein ainsi qu’aux personnes qui font partie du réseau de soutien immédiat de l’individu, qu’il s’agisse d’un ami, d’un voisin ou d’un parent. Il est important de reconnaître que, dans certains cas, la personne qui contacte le Centre parce qu’elle se fait du souci pour quelqu’un peut elle aussi bénéficier d’une intervention de crise, d’un soutien, de ressources et d’un aiguillage vers d’autres services.

Le Centre Gerstein s’efforce de répondre aux différents besoins des personnes qu’il soutient, que ce soit en termes de culture, de race, d’âge, de handicap, d’orientation sexuelle, d’identité et d’expression de genre, de connaissances sanitaires élémentaires et de besoins linguistiques. Le Centre veille délibérément à embaucher des agents de crise qui ont une expérience vécue des troubles psychosociaux et de la toxicomanie, et qui reflètent la diversité des communautés au sein desquelles ils opèrent. Le fait de disposer d’une équipe aux expériences et profils divers permet aux personnes en crise de se reconnaître dans les agents de crise, ce qui encourage les possibilités d’engagement et de relations. Cela confère également aux équipes de crise du Centre une expérience et des compétences d’une plus grande profondeur.

Le Centre Gerstein accorde une grande importance à l’équité ; ses prestataires sont donc tenus de participer à un apprentissage continu et à des formations spécifiques, notamment sur les pratiques de lutte contre le racisme et l’oppression. Le Centre encourage aussi ses agents à porter un regard critique sur les stratégies, les enseignements, les résultats de recherche et les interprétations dans le domaine de l’intervention de crise qui ont été mis en œuvre au Canada et ailleurs. Le Centre peut orienter l’individu en crise, s’il le souhaite, vers des services culturellement appropriés. En outre, le Centre propose 24 heures et 7 jours sur 7 un accès à des services d’interprétation dans plus de 180 langues.

Placer les expériences vécues au cœur de l’équipe dirigeante

Les voix des personnes qui ont une expérience vécue des troubles psychosociaux et de la toxicomanie devraient être placées au cœur des services et du soutien axés sur les droits à tous les niveaux.

Le Centre Gerstein fait appel à des personnes ayant une expérience vécue de chaque aspect de son travail, aussi bien pour faire partie des agents d’intervention de crise que de son équipe dirigeante. La structure de gouvernance et le règlement intérieur du Centre exigent qu’au moins 30 % du conseil d’administration se compose de personnes qui ont vécu ou vivent avec des troubles psychosociaux ou de toxicomanie.

Principaux attributs des services sensibles aux personnes affichant différents profils

  • Une connaissance et une conscience de ses propres préjugés culturels et de ses besoins d’apprentissage continu.
  • Une capacité à trouver des interventions appropriées et à analyser ces interventions pour y détecter une éventuelle partialité, y compris volonté d’utiliser des stratégies alternatives qui correspondent mieux aux croyances, à la culture et au vécu des personnes en crise psychosociale.
  • Un personnel qui représente la diversité de la communauté desservie.
  • Une formation du personnel réalisée en partenariat avec des communautés diverses.
  • Une collaboration avec des services culturellement spécifiques, des organisations 2SLGBTQ+ et des organisations autochtones.
  • Un accès à des services d’interprétation à la demande, et une mise à disposition proactive de ces services.
  • Des liens avec des services culturellement appropriés lorsque cette solution semble préférable.
  • Des mécanismes de redevabilité lorsque les services ou le comportement d’agents ne sont pas appropriés et/ou pas à la hauteur.
  • Des mécanismes de retour d’information pour améliorer la prestation des services, et un suivi de la manière dont les agents mettent en œuvre les interventions basées sur les droits.

Nouer des relations avec des partenaires de différents secteurs

L’un des principaux moyens d’améliorer l’accès aux services de soutien, notamment en matière sociale et de santé, consiste à collaborer avec des partenaires individuels, communautaires et gouvernementaux de différents secteurs.

Le Centre Gerstein dispose de nombreux partenariats alliant différentes compétences pour mieux servir les populations clientes, notamment des dispositifs de soutien et des services aux personnes âgées, aux jeunes de groupes d’âges en transition, aux personnes noires et autochtones, aux personnes handicapées, aux communautés 2SLGBTQ+ et aux survivants de traumatismes. Des services sont également proposés pour traiter les problématiques que sont la toxicomanie et la réduction des méfaits liés à la toxicomanie, l’insécurité alimentaire et l’aide aux revenus, ainsi que les problèmes liés au système de justice, à l’insécurité dans le secteur du logement, à l’aide à l’hébergement et aux soins de base. Ainsi, le Centre a instauré des liens et des voies d’accès pour promouvoir les services qui répondent à certaines des problématiques sous-jacentes pouvant contribuer à une crise psychosociale. Ce travail est en cours, et des voies d’accès et des partenariats nouveaux sont constamment instaurés pour combler les lacunes.

Éviter les interventions policières et médicales d’urgence inutiles

Le meilleur moyen de satisfaire les besoins en matière de santé psychosociale consiste à apporter une réponse basée sur le consentement et des services de qualité accessibles rapidement et équitablement. Le consentement libre et éclairé est un droit humain. L’un des principaux éléments du consentement libre et éclairé consiste à autonomiser l’individu en crise afin qu’il décide lui-même de la suite de son parcours. Les souhaits de l’individu sont cruciaux : s’il ne souhaite pas s’engager dans ce processus, il est invité à refaire appel aux services du Centre au cas où il reviendrait sur sa décision. L’individu doit être entièrement libre de changer d’avis.

Directive de l’OMS : Consentement éclairé et plan de rétablissement centré sur la personne 

Il est important d’être conscient du risque d’influence abusive induite par le déséquilibre de pouvoir dans les relations au sein des services sociaux et de santé mentale. La frontière est parfois mince entre le fait de soutenir les personnes dans leur prise de décision et celui de les influencer abusivement.[39]

Le consentement éclairé signifie que : 

  • La personne reçoit suffisamment d’informations sur le traitement proposé pour prendre une décision en toute connaissance de cause, notamment : 
    • Les avantages et les effets indésirables/risques éventuels du traitement proposé ;
    • Les alternatives possibles au traitement proposé ;
    • Les avantages et les risques possibles à ne pas accepter le traitement proposé et/ou à choisir l’une des alternatives.
  • L’information est donnée de manière à ce que la personne puisse la comprendre dans son intégralité tout en étant adaptée à ses besoins (ex. la personne délivrant l’information évite d’utiliser des termes trop techniques que la personne réceptrice peut ne pas comprendre, ajoute ou incorpore des aides visuelles à l’information écrite ou utilise le langage des signes si la personne réceptrice est sourde ou malentendante). L’information doit être également donnée d’une manière culturellement acceptable pour la personne.
  • Le consentement au traitement est donné volontairement.

Le droit au consentement éclairé inclut également le droit de refuser un traitement. Cela signifie qu’une personne, après avoir été informée des possibilités de traitement, a le droit de le refuser et sa décision doit être respectée.

Dans la grande majorité des cas, le Centre intervient d’abord au moyen d’agents de crise psychosociale qui ont reçu une formation dans ce domaine—sans faire appel aux services médicaux d’urgence ou à la police—afin de maximiser la participation de l’individu et son souhait de formuler son propre plan de crise. Les informations recueillies tout au long de la prestation de services de crise restent strictement confidentielles. Cette approche permet de répondre aux situations de crise sans risque de mesures contraignantes ou de criminalisation. Elle assure également que les droits et décisions des usagers continuent de primer.

Premiers secours prodigués par Carolyn, membre de l’équipe mobile d’intervention de crise au Centre Gerstein. Les agents de crise du Centre sont formés à la prise en charge des problématiques liées à la santé psychosociale et à la toxicomanie à travers une approche visant à réduire les préjudices et tenant compte des traumatismes afin d’assurer leur propre sécurité ainsi que celle des membres de la communauté. © Permission : Gerstein Crisis Centre

Au titre du plaidoyer visant à orienter les réponses aux crises psychosociales vers un soutien communautaire fondé sur les droits, les agents de crise du Centre Gerstein participent à diverses initiatives pour écarter les individus d’une réponse prise en charge par le système de justice pénale. Citons notamment les « Situation Tables » (« tables de situation »), coorganisées par la ville de Toronto, la police de Toronto et United Way Toronto ; les prestataires de services communautaires se réunissent pour que les individus en crise (autrement dit, les personnes confrontées à un risque élevé de criminalité ou vulnérables à la criminalisation) ne soient pas exposés aux forces de l’ordre et soient orientés vers un soutien communautaire à travers une « approche ciblée et globale ».[40] Ces « tables de situation » réunissent des représentants du Centre Gerstein et d’agences communautaires d’aide au logement, de gestion des dossiers, d’aide aux revenus et d’autres formes de services pertinents.

Le Centre Gerstein propose par ailleurs aux personnes en crise des lits pour des séjours de courte durée et un soutien à Toronto pour les individus référés par la police ou d’autres entités de justice pénale. Tous les individus ainsi référés ont actuellement des démêlés avec le système pénal, sont sans logement et ont des troubles psychosociaux et/ou de toxicomanie. Les séjours dans ces lits sont entièrement fondés sur le consentement, et le Centre Gerstein ne signale aucune infraction aux mises en liberté provisoire à la police. Le Centre préfère travailler avec ces personnes pour concevoir des objectifs qui leur sont utiles et les aider à les atteindre.

En 2021, le Centre a étendu ses services, pilotant un projet consistant à placer des agents de crises dans les centres d’appels d’urgence (au 911) afin d’apporter aux appelants une intervention de crise immédiate sans recours aux services de la police. Les agents de crise collaborent avec les agents responsables du 911 afin de recevoir les appels transférés vers la ligne confidentielle ; ils fournissent une réponse et une intervention de crise immédiates, ainsi qu’un suivi, et assurent le lien avec les services pertinents dans la mesure du possible.

En 2022, le Centre Gerstein s’est de nouveau élargi en lançant l’équipe mobile d’intervention de crise de Toronto (« Toronto Community Crisis Service Team »), une réponse non policière accessible en composant le 911 ou le 211 (une ligne d’assistance téléphonique municipale qui relie les personnes aux services sociaux, aux programmes et aux dispositifs de soutien communautaires). Cette équipe d’agents de crise est implantée dans le centre chargé de transférer les appels au 911 vers les services des sapeurs-pompiers, de la police ou des secours. L’objectif est d’intervenir immédiatement en cas de crise et d’éviter des interactions inutiles avec la police. Au lieu que l’agent du 911 dépêche un policier, les agents de crise communautaires entament un dialogue avec l’individu en crise psychosociale, en lui offrant différents services tels qu’une intervention face à la crise ou au suicide, un désamorçage du problème, une mise en relation avec les services sociaux et de santé, des outils de réduction des méfaits et d’autres ressources, telles que la fourniture d’un manteau chaud, d’eau, de nourriture et d’un suivi d’une durée maximale de 90 jours. Une fois l’appelant orienté vers un agent de crise du Centre Gerstein, l’appel est transmis vers une ligne téléphonique indépendante et privée du Centre qui n’est pas suivie par la police. Tous les services sont proposés sur la base du volontariat et du consentement libre et ils permettent de préserver les individus d’interactions policières et hospitalières inutiles. Sur l’exercice 2022-23, près de 2 000 appels ont été pris en charge par l’équipe de crise du Centre Gerstein située dans les locaux du centre d’appels au 911, l’objectif ayant été dans tous les cas d’orienter l’appelant vers une réponse de santé psychosociale tenant compte des traumatismes et évitant l’intervention de la police.

L’approche non médicalisée et non contraignante du Centre, ainsi que ses nombreux points d’accès, permettent aux individus de demander un soutien adapté au sein de la communauté là et au moment où ils en ont besoin. De nombreux usagers des services du Centre apprécient de pouvoir choisir un soutien en cas de crise sans avoir à se rendre à l’hôpital ou à impliquer les forces de l’ordre. Ils ont le sentiment de pouvoir atteindre un interlocuteur dès que les premières difficultés apparaissent, et pas seulement lorsque la situation devient urgente. Une prise de contact précoce avec le Centre permet à celui-ci d’apporter un soutien, d’élaborer des stratégies et de faciliter les relations communautaires avec les ressources requises pour éviter qu’une crise n’apparaisse ou ne dégénère. Les urgences hospitalières envoient également des individus en crise vers le Centre Gerstein si l’hôpital estime qu’ils pourraient bénéficier d’un soutien de crise supplémentaire au sein de la communauté.

Comment un prestataire de services peut-il rester fidèle à ses valeurs tout en collaborant avec d’autres acteurs ?

Différentes approches sont employées par les différents acteurs impliqués dans la réponse aux crises psychosociales, notamment la police, les services médicaux d’urgence, les hôpitaux et les services axés sur la sobriété. Lors de ces interactions, il est important que les prestataires de services communautaires et respectueux des droits défendent les valeurs fondamentales et maintiennent leur intégrité tout en améliorant la coordination et la collaboration afin de mieux servir les individus et la communauté. Voici certains des points sur lesquels il peut être intéressant de s’interroger lors d’une collaboration avec des acteurs dont l’approche ou les priorités en matière de réponses aux crises psychosociales sont différentes :

  • Ces acteurs défendent-ils, ou appuient-ils un plaidoyer en faveur de réponses aux crises qui sont communautaires, respectueuses des droits, axées sur l’équité et facilement accessibles ?
  • Est-il possible de maintenir des services respectueux des droits dans une communauté elle-même dotée de sa propre structure de gouvernance, indépendamment des autres acteurs ? Lors d’une collaboration avec la police et les hôpitaux, ces institutions comprennent-elles que le service communautaire est indépendant et n’opère pas dans le cadre de ces institutions ?
  • Les autres acteurs sont-ils formés au consentement libre et éclairé et aux principes de capacité d’agir, de compétence et d’autonomie juridiques, conformément au droit international des droits humains ?
  • Existe-t-il des mécanismes de signalement et de redevabilité pour prendre en charge de manière efficace les mauvais traitements et les atteintes aux droits ?
  • Les autres acteurs bénéficient-ils d’une souplesse suffisante ? Cherchent-ils à établir des collaborations sans compromettre la relation avec l’individu en crise ni entrer dans une lutte de pouvoir avec d’autres prestataires de services ?
  • D’autres acteurs œuvrent-ils en faveur d’une collaboration positive, en appuyant sciemment toute décision et tout plan de crise sur les besoins et les souhaits de la personne en crise ?
  • D’autres acteurs travaillent-ils dans un contexte où le cadre d’équité est ancré dans la lutte contre l’oppression et le racisme, dans la prise en compte des traumatismes et dans la formation et l’analyse des mesures d’atténuation des méfaits ?

Quels sont les principaux éléments d’une approche basée sur les droits en matière de services aux personnes en crise ?

Les services tels que la ligne d’assistance téléphonique à la disposition des personnes en crise ouverte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, les équipes mobiles d’intervention de crise et la mise à disposition de lits dans des foyers pour personnes en crise traduisent une approche centrée sur les droits, non carcérale et globale. Le travail du Centre Gerstein permet de comprendre comment mener de telles démarches dans le respect des normes internationales relatives aux droits humains.

Toute participation aux activités du Centre se fait de matière entièrement volontaire et selon le principe du consentement libre et éclairé. Les clients conservent leur autonomie et peuvent poursuivre ou reprendre leurs interactions avec le Centre à tout moment sans risquer d’être critiqués. D’autres services de suivi et d’aiguillage vers différents dispositifs de soutien communautaires peuvent être apportés à n’importe quel moment charnière.

Sur l’exercice 2022-2023, le Centre a répondu à 38 892 appels de crise, assuré 10 828 visites mobiles au sein de la communauté et fourni 805 jours résidentiels dans le logement du Centre conçu pour des séjours de courte durée.[41]

Kinsi, agent de crise au Centre Gerstein, s’entretient avec une personne qui a appelé le numéro de crise. « Il est essentiel de passer du temps à écouter les appelants pour qu’ils puissent s’exprimer sur ce qui leur arrive de leur point de vue », explique Kinsi. « Des services accessibles et non restrictifs permettent aux gens de demander de l’aide quand ils en ont besoin, et ils le font souvent à un stade moins avancé de leur crise, d’où un plus grand nombre d’options pour résoudre leurs problèmes. » © 2023 Permission : Gerstein Crisis Centre

Ligne téléphonique pour les personnes en crise

Les individus en crise peuvent appeler la ligne de crise du Centre 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 et recevoir l’appui d’agents compétents et expérimentés en matière de crise, y compris de personnes qui ont vécu une crise. Ce service téléphonique est immédiatement proposé en anglais, en français et dans plus de 180 autres langues par le biais de services d’interprétation.

Lors d’un appel à la ligne téléphonique du Centre Gerstein, l’appelant et l’agent commencent généralement par donner leur prénom, et uniquement leur prénom. Le Centre respecte le choix de l’anonymat, qui peut faciliter une ouverture et une liberté accrues pour certains appelants. Dans un premier temps, l’agent de crise tente de rapidement nouer un lien et instaurer un rapport. Il aide la personne à raconter son histoire et à expliquer sa situation actuelle. Il adopte une attitude active et positive, conjuguée à de l’empathie, une écoute active et une compréhension pour aider à définir les préoccupations de l’appelant, reconnaître ses sentiments, lui assurer sécurité et soutien, clarifier les choix et les alternatives, et collaborer à l’élaboration d’un plan de crise adapté.

Directives de l’OMS : Principales stratégies pour éviter et désamorcer une situation conflictuelle

De nombreuses personnes ayant recours aux services de santé mentale ont vécu un traumatisme dans leur vie. Lorsque la violence, la contrainte et la maltraitance se produisent dans les services de santé mentale, non seulement le service ne parvient pas à aider les gens, mais ils aggravent les difficultés initiales, en retraumatisant les personnes usagères du service.[42]

Un bon début peut consister à demander d’abord à la personne en détresse ce qui pourrait lui apporter un soulagement (par exemple, s’il existe une personne préférée qui pourrait être contactée, ou s’il y a un besoin spécifique pour faire face aux situations tendues). Comme la plupart des tensions naissent de l’inconfort et de l’impuissance, il est essentiel d’écouter attentivement et de réduire l’impuissance. En outre, une réponse précoce réduit les risques que la situation ne dégénère en conflit.

Une réponse appropriée et efficace à une situation tendue implique de :

  • Demander à la personne comment elle souhaite être soutenue/traitée ;
  • Traiter la personne concernée avec respect et empathie ;
  • Prêter attention aux antécédents de traumatisme ou de maltraitance ;
  • Être à l’écoute de leurs préoccupations et de leurs souhaits ;
  • Essayer de comprendre ce qu’ils ressentent et en reconnaissant leurs sentiments ;
  • Être patient et soutenir ;
  • Être rassurant ;
  • Donner à la personne de l’espace et du temps ;
  • Garder son calme ;
  • Trouver une solution non violente aux problèmes.

Dans les situations tendues, il peut être nécessaire de penser à la sécurité de toutes les personnes présentes (par exemple, demander aux personnes dont la présence n’est pas nécessaire de quitter la pièce ou de rester à une distance sûre).

Jacob, agent de crise au Centre Gerstein. L’équipe mobile d’intervention du Centre porte des vêtements ordinaires plutôt que des uniformes ou des habits avec un logo et elle se déplace à bord de véhicules avec un marquage discret, voire inexistant. Cela aide à minimiser les inégalités de pouvoir qu’un uniforme peut véhiculer et à respecter la dignité et la vie privée de la personne au sein de sa communauté. © 2022 Permission : Gerstein Crisis Centre

Équipe mobile d’intervention de crise

Une fois le premier appel reçu sur la ligne téléphonique du Centre pour les personnes en crise, les équipes mobiles d’intervention de crise se rendent dans la communauté pour assurer un suivi à la demande de l’appelant. Cette décision est généralement prise à l’issue d’une discussion téléphonique d’une durée de dix à trente minutes. Selon l’éloignement, l’urgence et les disponibilités, l’équipe donne une estimation de son heure d’arrivée, entre 40 minutes et quatre heures plus tard. Un soutien téléphonique supplémentaire peut être apporté en attendant son arrivée sur place.

L’équipe se concentre sur la personne en crise et les besoins immédiats qu’elle exprime en adoptant une approche collaborative centrée sur le consentement éclairé. Les situations sont gérées de manière rassurante, avec le moins de stigmatisation possible et une grande discrétion, en nouant des liens avec la personne, en l’écoutant et en veillant à résoudre ses problèmes de manière collaborative afin de désamorcer la situation et de garantir une sécurité optimale pour elle et sa communauté. Bien que le principal objectif de cet engagement soit d’aider l’individu à mieux gérer ses facteurs de stress immédiats, l’équipe a conscience du fait que la crise qu’il traverse à ce moment-là s’inscrit dans un contexte plus large.

Désamorçage et intervention face au suicide

Darna Savariau-Daley est agent de crise au Centre Gerstein depuis plus de 30 ans ; elle s’occupe de la ligne d’appels pour les personnes en crise et est membre de l’équipe mobile d’intervention de crise. Un grand nombre d’appels passés au Centre émanent d’individus qui ont des pensées suicidaires. Darna a ainsi décrit l’approche du Centre en matière de désamorçage et d’intervention face au suicide :

« Nous écoutons beaucoup : on vous tient la main et on vous aide quelles que soient les difficultés que vous éprouvez. Quelle est la meilleure stratégie que nous puissions adopter avec vous ? Mon travail consiste en partie à donner un maximum d’informations aux personnes, à leur donner des choix, pour qu’ensuite nous puissions prendre une décision ensemble. Parfois, il suffit d’écouter avec compassion en disant : "Cela va aller, nous passons tous par des moments difficiles ; parlons-en et voyons ce que nous pouvons faire." C’est une discussion très simple et informelle. »

Darna Savariau-Daley, intervenante de crise au Centre de crise Gerstein de Toronto. « Le premier pas pour recouvrer sa santé mentale, c’est d’exercer un contrôle sur ses propres mécanismes d’adaptation, sans forcer quoi que ce soit », explique-t-elle. « Même lorsque les gens font une crise, c’est eux qui savent le mieux quelle est leur situation. » © 2021 Samer Muscati/Human Rights Watch

Lorsqu’un appelant exprime des pensées suicidaires, les agents commencent par évaluer sa sécurité pour savoir s’il s’est déjà blessé, s’il a un projet concret et les moyens de se blesser ou de blesser autrui. « Il n’existe pas de solution universelle », d’après Darna. « Nous leur demandons de nous expliquer comment ils se sentent et la raison pour laquelle ils ont de telles pensées. Nous mettons l’accent sur leurs points forts : "Qu’est-ce qui vous a aidé à continuer d’avancer ?" »

Le Centre n’appelle le 911 que si une situation pose un danger immédiat pour la vie d’un individu. Par exemple, si une personne en crise a déjà avalé une boîte de médicaments, la situation devient une urgence médicale et une intervention médicalisée s’impose. Dans la plupart des cas de ce type, l’agent de crise fait savoir à la personne en crise qu’une ambulance est en route. L’agent aide à déterminer avec la personne en crise si certains points doivent être soulignés aux services d’urgence. Il continue de soutenir la personne avant l’arrivée des secours, et après, lorsqu’elle est déclarée hors de danger. Il arrive très rarement que la personne en crise ne soit pas informée de l’arrivée imminente des secours, si elle affirme que le fait de divulguer son appel au 911 pourrait compromettre encore davantage sa vie et/ou celle d’une autre personne. Tous les efforts sont consentis pour préserver la vie de la personne tout en promouvant sa dignité et son choix.

Tous les agents de crise ont reçu une formation en techniques d’intervention face au suicide. Chaque appel de personnes suicidaires commence par une réflexion sur les raisons pour lesquelles elles se sentent ainsi ce jour-là, et se termine par l’élaboration d’un plan de sécurité qui convient aussi bien à l’appelant qu’à l’agent.

Lits à disposition des personnes en situation de crise

Le Centre Gerstein gère deux maisons équipées de lits conférant aux personnes en crise un environnement sécurisé et propice, des agents assurant une permanence jour et nuit. Les personnes en crise se voient offrir un soutien, un service de suivi psychologique et un accès à d’autres entités. Ces maisons servent également de quartier général à la ligne téléphonique de crise et à l’équipe mobile d’intervention de crise. Les résidents ont accès à différents services. La cuisine est toujours ouverte, et ils peuvent se servir dans le réfrigérateur s’ils veulent un en-cas ou un repas. Des membres du personnel et/ou des bénévoles préparent les dîners pour toute la maisonnée, mais les résidents sont encouragés à préparer eux-mêmes leur petit déjeuner et leur déjeuner ; une aide est disponible en cas de besoin.

Directive de l’OMS : Mettre l’accent sur les forces de la personne pour assurer son rétablissement

Il arrive trop souvent que les services mettent l’accent sur les problèmes et les défauts de l’individu. Un élément essentiel de son rétablissement consiste à lui faire identifier ses qualités et ses points forts et à s’appuyer sur ceux-ci. Il ne s’agit pas là de nier sa souffrance et sa détresse. Ces sentiments doivent être reconnus, et il faut aider la personne à y réfléchir et à trouver un moyen d’en venir à bout grâce à ses qualités et ses points forts.[43]

Approche axée sur les défauts

Approche axée sur les qualités

Prend les défauts de la personne comme points de départ et s’attelle à résoudre les problèmes.

Prend comme points de départ les qualités de la personne et veille à identifier les opportunités et les points forts.

Fournit un soutien qui se limite au mandat ou au règlement spécifique du service au lieu de s’intéresser aux besoins de l’individu.

Considère que les individus sont des experts de leur propre rétablissement et qu’ils sont capables de prendre des décisions.

Nécessite que les praticiens ou d’autres entités cherchent à soutenir le rétablissement de la personne plutôt que de la « réparer ».

Traite les personnes comme des bénéficiaires passifs des différents soins.

Accorde de l’importance à la collaboration et à la co-production entre la personne et les praticiens et autres entités lors du processus de rétablissement.

Considère que les problèmes et défauts sont propres à la personne et essaie de les « réparer » ou « stabiliser ».

Considère et traite la communauté au sens large comme un atout.

Donne à la personne l’autonomie nécessaire pour maîtriser sa vie et l’aide à développer son potentiel, l’idée étant qu’elle détient ses propres réponses et solutions.

L’espace est conçu pour offrir un cadre chaleureux et propice au rétablissement des résidents, respectueux et digne. La question de l’espace est en effet une préoccupation majeure pour de nombreux usagers qui vivent souvent dans des lieux collectifs, tels que des refuges ou des logements supervisés, où ils n’ont pas l’espace personnel et privé dont ils ont besoin lors d’une crise. Tous les lits sont dans des chambres individuelles pour que les résidents aient leur propre espace et puissent fermer leur porte à clé afin de se sentir encore plus sécurisés.

Le Centre prête aussi attention au mobilier et à la couleur des murs, en choisissant délibérément des objets « non institutionnels » et en tâchant de donner un appui financier aux personnes qui ont une expérience vécue de cette situation. Ainsi, des entreprises sociales employant des personnes qui ont une expérience personnelle des crises psychosociales ont fabriqué une grande partie du mobilier ; la décoration aux murs a été donnée ou vendue par des personnes ayant eu des troubles psychosociaux, et des entreprises sociales prennent en charge tous les services de nettoyage et de restauration.

F.R.E.S.H. (Finding Recovery through Exercise Skills and Hope – Rétablissement à travers l’exercice, le développement des compétences et l’espoir)

Le programme F.R.E.S.H. (« Rétablissement à travers l’exercice, le développement des compétences et l’espoir ») est une initiative du Centre Gerstein qui utilise un modèle dirigé par les pairs pour permettre aux personnes de devenir plus actives, de renforcer leurs liens sociaux et au sein de la communauté, de développer de nouvelles compétences et connaissances, et de se divertir. Parmi les activités de groupe, citons des cours de yoga, de gymnastique, de pétanque, de boxe, de hockey, des randonnées, des promenades en groupe, etc. Les participants qui souhaitent améliorer leur forme physique se voient proposer des séances individuelles avec un agent F.R.E.S.H. ou un partenaire fitness. Tous les agents F.R.E.S.H. ont une expérience vécue des troubles psychosociaux et/ou de la toxicomanie et ont traversé nombre des épreuves auxquelles les participants font face. Tous se passionnent pour l’activité physique, l’éducation et l’engagement social/communautaire.

Témoignage de Kaola : « C’est comme une seconde naissance, avec de nombreuses répercussions positives. »

Ce sont d’autres pairs qui m’ont donné les meilleurs conseils et renseignements—les expériences qu’ils avaient vécues, les choses qu’ils avaient faites. Il est indéniable que cela me permet de faire part de mon vécu aux personnes qui passent par les mêmes moments difficiles que j’ai moi-même connus.

Lorsqu’on a un certain parcours de vie, que ce soit ou non en relation avec la santé psychosociale, je pense que quand on arrive à s’en sortir, on apprécie vraiment les choses. Avant, je ne trouvais pas franchement que la vie avait un sens… Ce sont les petites choses que je fais maintenant qui me donnent un but.

Kaola Baird avec ses coéquipier·ère·s au Dragon Boat Race Festival en septembre 2021. © 2021 Samer Muscati/Human Rights Watch

Maintenant, quand je rencontre des gens qui vivent avec un diagnostic très lourd, je ne suis pas forcément au courant de leur histoire. Je ne la connaîtrai peut-être jamais. Et c’est une bonne chose car quand on rencontre une personne, on part de là, et on n’a aucune idée reçue à son sujet. C’est ainsi qu’elle prend suffisamment confiance pour s’ouvrir.

Les gens savent que leurs problèmes ne sont pas totalement réglés. Mais c’est comme une seconde naissance, avec de nombreuses répercussions positives. J’ai été témoin de ce phénomène. … Je l’ai moi-même vécu. Quel que soit l’état de santé psychosociale de la personne, où qu’elle se situe dans le processus de rétablissement, cela fait partie de son histoire, mais sans la définir. Je crois qu’il est bon de leur rappeler et de nous rappeler que nous représentons plus que la somme de tous les problèmes que nous avons eus dans notre vie.

J’éprouve beaucoup de gratitude pour ceux qui m’ont aidée au Centre Gerstein au fil des années—je repense à cette époque de ma vie et je suis très reconnaissante des opportunités que j’ai eues. C’est cela qui m’a aidée à comprendre ce que vivent les autres. Je tire des enseignements des personnes avec lesquelles je travaille, mais je suis aussi capable d’écouter, et c’est ainsi que l’on peut échanger sur la signification ou le ressenti d’une expérience. Parce que je suis moi-même passée par là, je pense avoir une meilleure compréhension des choses. … J’ai beaucoup d’empathie… J’essaie de rendre ce que j’ai reçu et ce que je continue de recevoir. La boucle est bouclée, mais pour moi, je pense toujours que la boucle s’agrandit. On se retrouve avec toujours plus d’outils dans sa boîte à outils et on peut apprendre, et se développer.

 

IV. Principales recommandations en termes de pratiques pour les communautés et les prestataires de services

Vous trouverez ci-après les principales recommandations à l’attention des communautés et des prestataires de services qui conçoivent et proposent des services de soutien aux personnes en crise psychosociale :

Dynamique de pouvoir

  • Centrer leur travail sur la dignité et l’autonomie, une approche collaborative de la prestation de services, et les points de vue des personnes qui ont une expérience vécue, notamment sur ceux de l’individu en crise.
  • Chercher à réduire les déséquilibres de pouvoir entre usagers et prestataires.
  • Privilégier l’autonomie et les besoins et désirs exprimés par les individus en crise afin d’instaurer une relation de confiance, et adapter les stratégies à chacun d’entre eux.

Collaborations et partenariats

  • Instaurer et développer des rapports solides avec l’individu, la communauté et les acteurs gouvernementaux œuvrant dans différents secteurs tout en maintenant une approche basée sur les droits en matière de soutien aux personnes en crise.
  • Mener une consultation et une collaboration étroites avec les individus et les organisations dirigées par des personnes ayant une expérience vécue.
  • Collaborer et établir des partenariats avec différents secteurs pour promouvoir différents modes d’accès volontaire aux services sociaux et de santé permettant d’orienter les individus vers des réponses communautaires à la crise.
  • Mener un plaidoyer sur un plus large éventail de ressources communautaires afin de répondre aux déterminants sociaux de la santé, y compris le logement, l’emploi et l’aide aux revenus, et sur un accès équitable aux traitements et aux services.
  • Mettre en œuvre un accès précoce, simplifié et axé sur le client aux services de soutien de crise et de santé psychosociale.
  • Collaborer avec les hôpitaux afin de créer des voies d’accès aux dispositifs de soutien communautaire.

Prestation de services aux personnes en crise

  • Proposer des services 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 afin qu’ils soient toujours accessibles en cas de besoin.
  • Inclure différents mécanismes de réponse immédiate aux crises, par exemple des services téléphoniques ou en personne.
  • Proposer des mécanismes de réponse immédiate aux crises dans la langue de préférence de la personne en crise.
  • Avoir la capacité et la volonté de rencontrer l’individu en crise là où il se sent à l’aise.
  • Privilégier l’autonomie de la personne en crise lors des décisions relatives aux prochaines étapes, par exemple tenir compte de son souhait de séjourner au Centre. Si elle ne souhaite pas nouer un lien, l’inviter à reprendre contact ultérieurement au cas où elle changerait d’avis, sans l’y contraindre.
  • Les foyers pour personnes en crise devraient être des lieux « non institutionnels » où elles se sentent chez elles.

Gouvernance

  • Instaurer une organisation indépendante dotée d’une structure de gouvernance fondée sur les expériences vécues, fermement ancrée dans la mission, la vision et les valeurs de l’organisation.
  • Inclure à tous les niveaux de l’organisation des personnes ayant une expérience vécue, depuis la prestation des services jusqu’aux fonctions de direction.
  • Veiller à ce qu’une masse critique de personnes ayant une expérience vécue fasse partie du conseil d’administration et occupe d’autres postes de décision.
  • Chercher à obtenir un soutien financier adéquat, adapté et durable pour assurer la stabilité des opérations.
  • Exhorter les entités gouvernementales à soutenir les prestataires de services communautaires au moyen de fonds adéquats, de préférence d’un financement de base.

Évaluations et redevabilité

  • Faire appel à des évaluateurs externes pour promouvoir une collecte et une analyse impartiales des données.
  • Faire appel à des personnes ayant une expérience vécue de la réalisation et de la facilitation des évaluations pour instaurer un cadre dans lequel les participants aux services se sentent en confiance pour partager des informations franches sur leur vécu.
  • Veiller à ce que les évaluations identifient les lacunes pouvant exister au sein des services et émettre des recommandations pour améliorer la prestation des services afin de mieux répondre aux besoins des communautés desservies.
  • Mettre en œuvre un cadre de redevabilité solide conjuguant des normes de pratiques adaptées et recommandées à un engagement en faveur de l’inclusivité et de la justice sociale.
  • Solliciter les expériences et les observations des usagers et mettre en œuvre leurs recommandations propices à un changement.
 

Postface

Abhi, agent de crise au Centre Gerstein, présente l’une des affiches donnant des renseignements sur le Centre lors de la Pride 2023 à Toronto. Des équipes Gerstein assistent à des événements organisés dans un large éventail de communautés afin de faire connaître leurs services et d’établir des liens avec les personnes susceptibles de les utiliser. © 2023 Permission : Gerstein Crisis Centre

Bien que la santé psychosociale suscite une attention politique sans précédent à travers le monde, on constate, dans la plupart des régions, que le contexte social dans lequel la détresse psychosociale se produit ou les qualités que l’activisme des personnes ayant une expérience vécue peuvent apporter pour promouvoir des approches humaines et fondées sur les droits ne sont que rarement voire jamais reconnus. En effet, dans un trop grand nombre de cas, les modèles de rétablissement suite à des troubles psychosociaux et les principes fondamentaux du choix et de l’autonomie qui y sont associés sont limités par la biomédicalisation, une intervention policière excessive, ainsi qu’une stigmatisation et une discrimination profondes envers les personnes en détresse psychosociale.[44] Ces modèles peuvent bafouer les droits des personnes et perpétuer des réponses susceptibles d’être discriminatoires, contraignantes, violentes et traumatisantes.

Malgré ces défis, les usagers et les personnes ayant une expérience vécue jouent à travers le monde un rôle clé dans la lutte contre la marginalisation et l’oppression. Cela a notamment conduit à une remise en question des préjudices passés et parfois toujours d’actualité qui sont associés aux soins psychiatriques dispensés sans le consentement de la personne. Il est crucial de reconnaître et promouvoir le travail d’organisations telles que le Centre Gerstein qui s’appuient fermement sur cette histoire et offrent une approche des soins qui est non médicalisée, tient compte des traumatismes subis et est axée sur la réduction des méfaits, l’information, le respect des souhaits de la personne et son consentement.

Aux rédacteurs de politiques et intervenants juridiques, cette étude de cas du Centre Gerstein réalisée par Human Rights Watch propose une feuille de route concrète afin de fournir aux personnes en situation de crise psychosociale des soins sécurisés, humains et communautaires par le biais de services respectueux de leurs droits. Aux nombreuses juridictions où le sous-investissement et le peu d’importance accordés aux services communautaires fondés sur les droits sont monnaie courante, cette étude de cas donne un espoir et fournit des conseils pour transformer la théorie en pratique. Les travaux du Centre Gerstein privilégient les expériences vécues dans son approche et son modèle de gouvernance. Le Centre va au-delà d’une application théorique de l’idée trop familière selon laquelle « rien ne se fera pour nous sans nous » en cherchant constamment à savoir ce qui signifie le fait d’impliquer des personnes en crise psychosociale et de transformer les systèmes censés en prendre soin.

Tel est le but de cette étude de cas. Elle présente les cadres, les principes et les valeurs nécessaires pour mobiliser les personnes et transformer les soins dispensés aux personnes en crise psychosociale. Surtout, elle propose des conseils concrets pour que les pratiques de soins respectent l’autonomie et la dignité humaines des personnes, et recourent à des techniques basées sur une expérience vécue des crises psychosociales.

Lucy Costa et Marina Morrow

Marina Morrow est professeur à la faculté de Politique et Gestion sanitaires (School of Health Policy and Management) de l’université de York, au Royaume-Uni. Elle collabore depuis plus de vingt ans avec des survivants de troubles psychiatriques, des organisations communautaires et des décideurs politiques pour mettre en évidence les méfaits de la biomédicalisation et démontrer combien les régimes néolibéraux préfèrent une compréhension individualiste de la santé mentale à une compréhension sociale et collective du concept de bien-être.

Lucy Costa est directrice exécutive adjointe d’une organisation fondée sur les droits et dirigée par les usagers à Toronto, au Canada. Son travail consiste notamment à éduquer et militer auprès d’un large éventail de parties prenantes, y compris les services de police, les personnes résidant dans des services psychiatriques, les juristes et le public. Elle est coéditrice de Madness, Violence and Power: A Critical Collection.

 

 

[1] Note concernant la terminologie : les expressions « personnes en détresse psychologique et/ou toxicomanes », « personnes ayant des troubles psychosociaux », « personnes ayant un handicap psychosocial », « usagers des services », « personnes qui ont des troubles psychosociaux et/ou consomment des substances » sont employées à travers ce document. Human Rights Watch et le Centre de crise Gerstein reconnaissent que l’emploi de cette terminologie peut varier en fonction de l’époque, du contexte, et du stade de conceptualisation du handicap, et que les individus peuvent choisir de s’identifier par certaines expressions ou certains concepts. Quelle que soit la terminologie employée, les droits humains s’appliquent à tous, partout.

[2] Organisation mondiale de la santé, « Rapport mondial sur la santé mentale : transformer la santé mentale pour tous », 16 juin 2022, https://www.who.int/publications/i/item/9789240049338 (consulté le 19 octobre 2023).

[3] Human Rights Watch, « Living in Chains: Shackling of People with Psychosocial Disabilities Worldwide », 6 octobre 2020, https://www.hrw.org/report/2020/10/06/living-chains/shackling-people-psychosocial-disabilities-worldwide.

[4] Une « vérification de bien-être » est un service non pénal au titre duquel des agents locaux en charge de l’application des lois vérifient le bien-être et la sécurité d’un individu, généralement à la demande d’amis, de membres de la famille ou de voisins soucieux. D’après les données publiées par la Gendarmerie royale du Canada, les agents répondent chaque année en moyenne à 2,8 millions de demandes d’intervention en santé psychosociale : Sécurité publique Canada, « Interventions policières et vérifications de bien-être », 22 juillet 2020, https://www.securitepublique.gc.ca/cnt/trnsprnc/brfng-mtrls/prlmntry-bndrs/20201119/025/index-fr.aspx (consulté le 5 septembre 2023). Voir également Beatrice Britneff, « Police Wellness Checks: Why They’re Ending Violently and what Experts say Needs to Change », Global News, 24 juin 2020, https://globalnews.ca/news/7092621/police-wellness-checks-experts-change/ (consulté le 5 septembre 2023) ; « Ejaz Choudry », Global News, https://globalnews.ca/tag/ejaz-choudry/ (consulté le 5 septembre 2023) ; Vik Adhopia, « It’s Time to Rethink Police Wellness Checks, Mental Health Advocates Say », CBC News, 4 juillet 2020, https://www.cbc.ca/news/health/police-wellness-check-alternatives-1.5637169 (consulté le 5 septembre 2023).

[5] Entre 2015 et 2023, un individu sur cinq abattu par la police aux États-Unis était atteint d’un trouble psychosocial ou traversait une crise psychosociale, souvent durant une vérification de bien-être, dont 559 individus identifiés en tant que Noirs, Hispaniques, Asiatiques ou Amérindiens : « Fatal Force », The Washington Post, 28 août 2023, https://www.washingtonpost.com/graphics/investigations/police-shootings-database/?itid=lk_interstitial_manual_10 (consulté le 6 septembre 2023). Voir également Marilyn Thomas, Nicholas Jewell, Amani Allen, « Black and Unarmed: Statistical Interaction Between Age, Perceived Mental Illness, and Geographic Region Among Males Fatally Shot by Police Using Case-Only Design », Annals of Epidemiology, Volume 53, janvier 2021, https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1047279720302957?via%3Dihub (consulté le 6 septembre 2023) ; Emma Frankham, « Mental Illness Affects Police Fatal Shootings », Contexts, 17 juillet 2018, https://contexts.org/articles/mental-illness-affects-police-fatal-shootings/ (consulté le 6 septembre 2023). Les personnes sans logement qui ont des troubles psychosociaux courent également le risque d’être déplacées par la police et d’être hospitalisées contre leur gré : Andy Newman et Emma Fitzsimmons, « New York City to Involuntarily Remove Mentally Ill People From Streets », New York Times, 20 juin 2023, https://www.nytimes.com/2022/11/29/nyregion/nyc-mentally-ill-involuntary-custody.html (consulté le 6 septembre 2023) ; Shruti Rajkumar, « New York City Plan Will Involuntarily Remove and Hospitalize Homeless People », Huffpost, 29 novembre 2022, https://www.huffpost.com/entry/nyc-homeless-mental-illness-hospitalization_n_6386cd23e4b006c42d43e4f6 (consulté le 6 septembre 2023). Au Canada, plusieurs individus ont été gravement affectés par la violence policière. Citons notamment : Shanifa Nasser, « Family of Toronto Man Who Fell to His Death Says Police Locked Them in Room, Didn’t let Them Speak to Him », CBC News, 27 octobre 2022, https://www.cbc.ca/news/canada/toronto/taresh-bobby-ramroop-fall-death-1.6630688 (consulté le 6 septembre 2023) ; Talia Ricci, « Father Speaks Out After Non-Verbal Son with Autism Tasered, Handcuffed by Peel Police », CBC News, 9 novembre 2022, https://www.cbc.ca/news/canada/toronto/father-speaking-out-after-non-verbal-autistic-son-tasered-handcuffed-by-police-1.6644437 (consulté le 6 septembre 2023) ; « Regis Korchinski-Paquet’s Family Files $10M Civil Lawsuit in Connection with Her Death », CBC News, 29 juin 2022, https://www.cbc.ca/news/canada/toronto/regis-korchinski-paquet-family-civil-lawsuit-1.6505802 (consulté le 6 septembre 2023) ; Hadeel Ibrahim, « Killing of Indigenous Woman Raises Questions About who Should be Doing Wellness Checks », CBC News, 6 juin 2020, https://www.cbc.ca/news/canada/new-brunswick/chantel-moore-indigenous-woman-shot-by-police-edmundston-1.5601097 (consulté le 6 septembre 2023). À Toronto, au Canada, il a été démontré que les interactions avec la police étaient monnaie courante pour les personnes sans abri qui avaient des troubles psychosociaux : Fiona Kouyoumdjian et al., « Interactions between Police and Persons Who Experience Homelessness and Mental Illness in Toronto Canada: Findings from a Prospective Study », Sage Journals, Volume 64, numéro 10, 27 juin 2019, https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/0706743719861386 (consulté le 6 septembre 2023). La Commission des droits humains de l’Ontario utilise le terme « groupe racialisé » pour désigner les groupes socialement construits en tant que groupes « réels, différents et inégaux de façons qui comptent pour la vie économique, politique et sociale » : Ontario Human Rights Commission, « Racial discrimination, Race and Racism (fact sheet) », https://www.ohrc.on.ca/en/racial-discrimination-race-and-racism-fact-sheet (consulté le 6 septembre 2023). Le terme équivalent employé en droit international est celui de « groupe racial ». Certains éléments au Canada démontrent que les personnes en crise psychosociale, surtout si elles sont noires, s’exposent à un risque plus élevé de violence si les policiers sont les premiers intervenants. En juin 2022, la police de Toronto a publié des résultats basés sur des données de 2020 qui montraient la sur-représentation des personnes noires, autochtones et racialisées parmi les individus ciblés aussi bien lors d’incidents ayant donné lieu à un recours à la force que lors de fouilles corporelles. Les personnes noires sont 2,2 fois plus susceptibles d’avoir des interactions avec des agents de police et elles ont 1,6 fois plus de risques que ces interactions se soldent par un recours à la force à leur encontre : Toronto Police Service, « The Toronto Police Service Releases Findings from Race-Based Data Collection », 15 juin 2022, https://www.tps.ca/media/filer_public/cb/1e/cb1eee44-6588-49bb-8348-3cd52a9d1f7b/36f850b4-b1ed-4525-9317-462878b84a9e.pdf (consulté le 6 septembre 2023).

[6] Human Rights Watch, « Bruxelles : Innovation dans le domaine de la santé mentale », https://www.hrw.org/fr/news/2019/10/10/bruxelles-innovation-dans-le-domaine-de-la-sante-mentale. Voir également Human Rights Watch, « En Belgique, une importante avancée pour soutenir les personnes ayant un handicap psychosocial », https://www.hrw.org/fr/news/2019/10/10/en-belgique-une-importante-avancee-pour-soutenir-les-personnes-ayant-un-handicap.

[7] Human Rights Watch, « Un programme canadien montre la voie face aux crises de santé mentale », https://www.hrw.org/fr/news/2021/12/02/un-programme-canadien-montre-la-voie-face-aux-crises-de-sante-mentale.

[8] Organisation mondiale de la santé, « Quality Rights », https://qualityrights.org/ (consulté le 6 septembre 2023).

[9] Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, « Comment No. 1 – Article 12: Recognition before the law », CRPD/C/GC/1, 19 mai 2014, https://www.ohchr.org/en/documents/general-comments-and-recommendations/general-comment-no-1-article-12-equal-recognition-1 (consulté le 6 septembre 2023).

[10] Organisation mondiale de la santé, « Services de santé mentale communautaires : promotion des démarches centrées sur la personne et fondées sur ses droits », 2021, https://apps.who.int/iris/rest/bitstreams/1350280/retrieve (consulté le 6 septembre 2023).

[11] La Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH) réaffirme l’autonomie et les droits humains des personnes qui ont des troubles psychosociaux (ou personnes ayant un handicap psychosocial). La Convention met les gouvernements dans l’obligation de respecter le droit des personnes handicapées à prendre leurs propres décisions. Ainsi, les gouvernements devraient permettre aux personnes handicapées d’accéder à différentes formes de soutien conformément à leurs souhaits.

[12] Organisation mondiale de la santé, « Mental Health Crisis Services: Promoting Person-Centred and Rights-Based Approaches ».

[13] Mental Health Europe, « Short Guide to Personal Recovery in Mental Health », https://www.mhe-sme.org/wp-content/uploads/2019/12/Short-Guide-to-Recovery.pdf (consulté le 6 septembre 2023).

[14] Organisation mondiale de la santé, « Orientations de l’OMS relatives aux services de santé mentale communautaires : promotion des démarches centrées sur la personne et fondées sur ses droits ».

[15] Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies, « Droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé possible – Rapport du Rapporteur spécial sur le droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible », A/HRC/41/34, 12 avril 2019, https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/G19/105/99/PDF/G1910599.pdf?OpenElement (consulté le 6 septembre 2023).

[16] Human Rights Watch, « Living in Chains: Shackling of People with Psychosocial Disabilities Worldwide ».

[17] Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies, « Rapport du Rapporteur spécial sur le droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible », 28 mars 2017, https://www.ohchr.org/en/documents/thematic-reports/ahrc3521-report-special-rapporteur-right-everyone-enjoyment-highest (consulté le 6 septembre 2023).

[18] Les personnes qui ont des troubles psychosociaux et sont sans logement courent également le risque d’être déplacées par la police et d’être hospitalisées contre leur gré : Andy Newman et Emma Fitzsimmons, « New York City to Involuntarily Remove Mentally Ill People From Streets » ; Shruti Rajkumar, « New York City Plan Will Involuntarily Remove and Hospitalize Homeless People » ; Fiona Kouyoumdjian et al., « Interactions between Police and Persons Who Experience Homelessness and Mental Illness in Toronto Canada: Findings from a Prospective Study » ; d’après des travaux de recherche réalisés par Human Rights Watch dans 60 pays – dont la Chine, l’Indonésie, le Nigeria, l’Inde, le Guatemala, le Maroc, l’Arabie saoudite, la Russie et le Mexique –, les personnes qui ont un handicap psychosocial réel ou perçu sont arbitrairement détenues contre leur gré dans des foyers, des institutions étatiques ou privées et des centres de soins traditionnels ou religieux : Human Rights Watch, « Living in Chains: Shackling of People with Psychosocial Disabilities Worldwide ».

[19] Human Rights Watch, « Living in Chains: Shackling of People with Psychosocial Disabilities Worldwide ».

[20] Dainius Puras et Piers Gooding, « Mental Health and Human Rights in the 21st Century », World Psychiatry, 19 février 2019, 18(1):42-43, https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6313250/ (consulté le 12 septembre 2023).

[21] Mental Health Europe, « Short Guide to Ending Coercion and Restraint in Mental Health Services », juin 2021, https://www.mhe-sme.org/wp-content/uploads/2021/06/Short-Guide-on-Alternatives-to-Coercion.pdf (consulté le 12 septembre 2023).

[22] D’après les données publiées par la Gendarmerie royale du Canada, celle-ci répond chaque année en moyenne à 2,8 millions de demandes d’intervention en santé psychosociale : Sécurité publique Canada, « Interventions policières et vérifications de bien-être » ; voir également Beatrice Britneff, « Police Wellness Checks: Why They’re Ending Violently and What Experts Say Needs To Change » ; « Ejaz Choudry », Global News ; Vik Adhopia, « It’s Time to Rethink Police Wellness Checks, Mental Health Advocates Say ».

[23] Certains éléments au Canada démontrent que les personnes en crise psychosociale, surtout si elles sont noires, s’exposent à un risque plus élevé de violence si les policiers sont les premiers intervenants. En juin 2022, la police de Toronto a publié des résultats basés sur des données de 2020 qui montraient la sur-représentation des personnes noires, autochtones et racialisées parmi les individus ciblés aussi bien lors d’incidents ayant donné lieu à un recours à la force que lors de fouilles corporelles. Les personnes noires sont 2,2 fois plus susceptibles d’avoir des interactions avec des agents de police et elles ont 1,6 fois plus de risques que ces interactions se soldent par un recours à la force à leur encontre : Toronto Police Service, « The Toronto Police Service Releases Findings from Race-Based Data Collection ». À Toronto, au Canada, il a été démontré que les interactions avec la police étaient monnaie courante pour les personnes sans abri qui avaient des troubles psychosociaux : Fiona Kouyoumdjian et al., « Interactions between Police and Persons Who Experience Homelessness and Mental Illness in Toronto Canada: Findings from a Prospective Study ».

[24] Au Canada, plusieurs individus ont été gravement affectés par la violence policière. Citons notamment : Shanifa Nasser, « Family of Toronto man who Fell to His Death Says Police Locked Them in Room, Didn’t Let Them Speak to Him » ; Talia Ricci, « Father Speaks Out After Non-Verbal Son with Autism Tasered, Handcuffed by Peel Police » ; « Regis Korchinski-Paquet’s family files $10M civil lawsuit in connection with her death » ; Hadeel Ibrahim, « Killing of Indigenous Woman Raises Questions About Who Should be Doing Wellness Checks ». Voir également Beatrice Britneff, « Police Wellness Checks: Why They’re Ending Violently and What Experts Say Needs To Change » ; « Ejaz Choudry », Global News ; Vik Adhopia, « It’s Time to Rethink Police Wellness Checks, Mental Health Advocates Say ».

[25] Kelly Geraldine Malone, « Number of Canadian Police Shootings in 2021 Remains too High, Experts Say », Global News, 27 décembre 2021, https://globalnews.ca/news/8475396/canada-police-shootings-2021/ (consulté le 12 septembre 2023).

[26] « Canada’s Police Chiefs Apologize for Opposition to Decriminalize Homosexuality », CBC News, 11 décembre 2020, https://www.cbc.ca/news/canada/kitchener-waterloo/canada-police-chiefs-apologize-lgbtq-historical-mistreatment-1.5838033 (consulté le 12 septembre 2023).

[27] Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques garantit à chacun les droits à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne. Le CDPH et la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale (CERD) visent à assurer la jouissance de tous les droits humains par les personnes handicapées et les groupes raciaux respectivement sur la base de l’égalité avec les autres. Des dispositions similaires ont été formulées dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, telles que le droit à la vie, à l’intégrité physique et mentale, et à la sécurité de sa personne. Voir également les Principes de base relatifs au recours à la force et l’utilisation des armes à feu par les responsables de l’application des lois, adoptés par le Huitième congrès des Nations Unies pour la prévention du crime et le traitement des délinquants, La Havane, 27 août-7 septembre 1990, Doc. ONU A/CONF.144/28/Rev.1, 112 (1990).

[28] Ville de Toronto, « 2022 Launch of Community Crisis Support Service Pilots and Policing Reform Updates », 12 janvier 2022, https://www.toronto.ca/legdocs/mmis/2022/ex/bgrd/backgroundfile-175060.pdf (consulté le 12 septembre 2023) ; Natasha Ruth Saunders et al., « Use of the Emergency Department as a First Point of Contact for Mental Health Care by Immigrant Youth in Canada: a Population-Based Study », Canadian Medical Association Journal, 9 octobre 2018, 190 (40), https://www.cmaj.ca/content/190/40/E1183#:~:text=INTERPRETATION%3A%20Immigrant%20youth%20are%20more,health%20services%20from%20a%20physician (consulté le 12 septembre 2023).

[29] Voir Community Safety Agenda, www.communitysafety.us (consulté le 20 septembre 2023).

[30] Entretien de Human Rights Watch avec Kaola Baird, Toronto, Canada, septembre 2021.

[31] Patricia Sealy et Paul Whitehead, « Forty Years of Deinstitutionalization of Psychiatric Services in Canada: An Empirical Assessment », Canadian Journal of Psychiatry, Vol 49(4), avril 2004, https://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1177/070674370404900405 (consulté le 12 septembre 2023).

[32] Ted Frankel, « Exodus: 40 years of Deinstitutionalization and the Failed Promise of Community-Based Care », Dalhousie Journal of Legal Studies, Vol 12, janvier 2003, https://digitalcommons.schulichlaw.dal.ca/cgi/viewcontent.cgi?article=1191&context=djls (consulté le 12 septembre 2023).

[33] Ted Frankel, « Exodus: 40 years of Deinstitutionalization and the Failed Promise of Community-Based Care ».

[34] Susan Pigg, « Psychologist to Prowl Parkdale to aid Former Patients », Toronto Star, 12 février 1983, page A7.

[35] Reva Gerstein, « The Final Report of the Mayor’s Action Task Force on Discharged Psychiatric Patients », février 1984 (réimprimé en février 1990), https://gersteincentre.org/wordpress/wp-content/uploads/2021/03/1983_reprint_1990_final_report_of_the_mayors_action_task_force.pdf (consulté le 12 septembre 2023).

[36] Centre Gerstein, « History », https://gersteincentre.org/about-us/history/ (consulté le 12 septembre 2023).

[37] Ted Frankel, « Exodus: 40 years of Deinstitutionalization and the Failed Promise of Community-Based Care ».

[38] Source : Organisation mondiale de la santé, « Droit à ne pas être soumis à la violence, la maltraitance et la contrainte – Formation de base de l’OMS QualityRights – services sociaux et de santé mentale », 2019, pages 21-22,  https://iris.who.int/bitstream/handle/10665/363884/9789241516730-fre.pdf (consulté le 12 septembre 2023).

[39] Source : Organisation mondiale de la santé, « Capacité juridique et droit à la décision – Formation de base QualityRights de l’OMS – Services sociaux et de santé mentale », 2019, pages 26-27, https://iris.who.int/bitstream/handle/10665/363920/9789241516716-fre.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 12 septembre 2023).

[40] Ville de Toronto, FOCUS Toronto, www.toronto.ca/community-people/public-safety-alerts/community-safety-programs/focus-toronto/ (consulté le 20 septembre 2023). Cette initiative fait partie de FOCUS Toronto – Furthering Our Community by Uniting Services, « une approche basée sur les risques, innovante et collaborative en matière de sécurité et de bien-être de la communauté co-dirigée par la ville de Toronto, United Way Toronto et la police de Toronto dans le but de réduire les risques, les préjudices, la criminalité et la victimisation et d’améliorer la résilience et le bien-être des communautés ». D’après la ville de Toronto, « en tirant parti des compétences et des ressources des différents partenaires communautaires, l’initiative est à même de répondre aux situations présentant un risque extrêmement élevé (Acutely Elevated Risk, AER) grâce à diverses approches—en fournissant à la communauté les meilleures interventions possibles pour répondre aux risques sécuritaires. Le premier élément de cette réponse se situe dans les 48 heures qui suivent une rencontre. … Un risque extrêmement élevé fait référence à toute situation qui affecte des individus, des familles, des groupes ou des lieux et dont les circonstances indiquent que des préjudices ou une victimisation sont extrêmement probables. Si l’on ne fait rien, ces situations nécessiteront diverses réponses d’urgence y compris de la part de la police, des pompiers, des secouristes, des services de santé psychosociale, des services pour l’enfance, etc. … La nature « extrême » de ces situations indique que :

-          Des troubles chroniques se sont accumulés à tel point qu’une crise est imminente ;

-          De nouvelles circonstances exceptionnelles ont contribué à aggraver fortement les risques ; et/ou,

-          Si aucune mesure n’est prise, il existe un risque grave de préjudice physique ou psychologique pour la personne ou pour d’autres individus. »

[41] Centre Gerstein, données de 2022-2023.

[42] Source : Organisation mondiale de la santé, « Droit à ne pas être soumis à la violence, la maltraitance et la contrainte – Formation de base de l’OMS QualityRights – services sociaux et de santé mentale », 2019, pages 26-27. https://iris.who.int/bitstream/handle/10665/363884/9789241516730-fre.pdf (consulté le 12 septembre 2023).

[43] Source : Organisation mondiale de la santé,  « Pratiques orientées rétablissement pour la santé mentale et le bien-être - Formation spécialisée QualityRights de l'OMS », 2019, page 22, https://iris.who.int/bitstream/handle/10665/363915/9789241516747-fre.pdf (consulté le 12 septembre 2023).

[44] Comme l’a observé le Rapporteur spécial sur le droit à la santé de l’ONU, les systèmes de santé mondiaux sont dominés par un modèle biomédical réducteur reposant sur la médicalisation pour justifier un recours généralisé à des mesures contraignantes et qui considère les différentes réponses humaines aux déterminants sous-jacents et sociaux nocifs (tels que les inégalités, la discrimination et la violence) comme des « troubles » nécessitnt un traitement. Pour de plus amples renseignements, voir Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies, « Le recours abusif aux interventions biomédicales ne prend pas en compte la complexité émotionnelle des individus, indique un expert de l’ONU », 27 juillet 2020, https://www.ohchr.org/fr/stories/2020/07/overuse-biomedical-interventions-ignores-humans-emotional-complexity-says-un-expert (consulté le 12 septembre 2023).

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