Des détenues chinoises cousent dans un centre de détention obligatoire pour toxicomanes, situé dans la province du Yunnan.

© 2008 Reuters

(New York, le 7 janvier 2010) - Les autorités chinoises incarcèrent des toxicomanes dans des centres de détention obligatoires où ils se voient refuser l'accès au traitement de leur dépendance à la drogue et sont exposés au risque de violences physiques et de travaux forcés non rémunérés, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié aujourd'hui. Près d'un demi-million de personnes sont actuellement confinées dans des centres de détention pour toxicomanes en Chine, selon le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA).

Le rapport de 37 pages, « Where Darkness Knows No Limits » (« Où l'obscurité n'a pas de limite »), basé sur des recherches menées dans les provinces du Yunnan et du Guangxi, documente la façon dont la Loi anti-drogue entrée en vigueur en Chine en juin 2008 aggrave les dangers pour la santé des personnes soupçonnées de consommer des stupéfiants illicites, en autorisant les fonctionnaires et les forces de sécurité à les incarcérer pour des périodes pouvant aller jusqu'à sept ans. De telles incarcérations sont effectuées sans procès ni contrôle judiciaire. Cette loi ne définit pas clairement les mécanismes permettant de faire appel ou de signaler des comportements abusifs, et elle ne garantit pas de traitement efficace de la dépendance aux drogues.

« Au lieu de mettre en place un traitement efficace de la dépendance aux drogues, la nouvelle loi chinoise expose les personnes soupçonnées de consommer des stupéfiants à la détention arbitraire et à des traitements inhumains », a expliqué Joe Amon, le directeur de la division Santé et droits humains à Human Rights Watch. « Le gouvernement chinois a présenté cette loi comme une étape vers la reconnaissance des toxicomanes en tant que véritables patients, mais ils ne bénéficient même pas des droits accordés aux prisonniers ordinaires. »

Le rapport décrit de façon détaillée comment des individus incarcérés dans certains centres de détention pour toxicomanes sont régulièrement frappés, laissés sans traitement médical et forcés à travailler jusqu'à 18 heures par jour sans rémunération. Bien que condamnés à la « réhabilitation », ils se voient refuser un traitement efficace de leur dépendance et ne bénéficient d'aucune opportunité d'acquérir des compétences leur permettant de réintégrer la communauté.

Human Rights Watch a noté qu'au cours de la dernière décennie, dans le cadre d'une réponse pragmatique aux taux élevés de consommation de drogue et d'infection par le VIH/SIDA, le gouvernement chinois a adopté certaines politiques progressistes intégrant des stratégies de réduction des risques. En partenariat avec des organisations non gouvernementales locales et internationales, le gouvernement chinois a renforcé les thérapies de substitution à la méthadone de proximité et mis en place des programmes d'échange de seringues dans certaines régions présentant des taux élevés de VIH/SIDA. Une déclaration émanant du Bureau de la Commission nationale de contrôle des stupéfiants de Chine en juin 2008 affirmait que « le traitement et la réadaptation des toxicomanes sont en accord avec les principes des valeurs humaines ». En mars 2009, un haut représentant du gouvernement déclarait : « Le gouvernement chinois maintient que le traitement et la réadaptation des toxicomanes devraient se faire dans le respect de la personne. »

Toutefois, Human Rights Watch a observé qu'en pratique, la nouvelle loi aggrave les risques pour la santé, la marginalisation sociale et la stigmatisation des toxicomanes présumés.

Bien que la mise en œuvre de la Loi anti-drogue ait mis fin à la pratique consistant à condamner les utilisateurs présumés de drogues à la « rééducation par le travail », cette loi porte à deux ans la durée minimum de la condamnation à séjourner dans un centre de détention obligatoire pour toxicomanes, alors que précédemment cette peine était comprise entre six et douze mois. Or ces centres de détention pour toxicomanes abritent les mêmes atteintes aux droits humains que celles couramment observées dans le cadre du système de  rééducation par le travail : travail forcé non rémunéré, violences physiques et refus des soins médicaux de base.

Ces violations ont dans certains cas entraîné la mort de détenus, selon des ex-détenus interrogés par Human Rights Watch. La Loi anti-drogue intègre aussi la possibilité d'une peine de « réhabilitation de proximité » pour une période non précisée pouvant aller jusqu'à quatre ans, ce qui permet de fait une incarcération sans procès pouvant durer au total jusqu'à sept ans.

« Le gouvernement chinois devrait cesser ces abus et garantir que les droits des utilisateurs présumés de drogues sont pleinement respectés », a insisté Joe Amon. « Le problème de l'usage de stupéfiants exige la mise en place d'un traitement volontaire, accessible dans les communautés, incluant des services de consultation externe et basé sur des méthodes efficaces et éprouvées pour traiter la dépendance aux drogues. Enfermer des groupes de toxicomanes et les soumettre aux travaux forcés ainsi qu'à des violences physiques, ce n'est pas les réhabiliter. »


Témoignages en 2009 d'ex-détenus chinois de centres pour toxicomanes dans la province du Yunnan :

« Je quittais mon travail lorsque plusieurs policiers en civil m'ont tendu une embuscade. Ils se sont mis à me frapper et m'ont passé les menottes. Personne dans la rue n'a essayé de m'aider parce que les gens ont pensé que je devais être un criminel. Les policiers ont dit que si je ne leur donnais pas 3 000 RMB [440USD] ils me placeraient dans un centre de détention pour drogués. Ils m'ont emmené chez moi et m'ont dit que si je ne donnais pas l'argent ils continueraient à me frapper. Ils ont attendu pendant que j'étais à l'intérieur, attendant tandis que ma famille se procurait les 3 000 RMB auprès de proches. »

« Quand nous sommes dans la rue, dans un restaurant, n'importe où, les policiers peuvent simplement nous empoigner et nous faire faire un test d'urine. Quand nous nous servons de la carte nationale d'identité, ils peuvent nous faire faire un test d'urine. »

« Les policiers m'ont stoppé et ils voulaient de l'argent. J'ai dit : ‘S'il vous plait, n'utilisez pas la violence. S'il vous plait, n'utilisez pas la violence.' Mais ils m'ont frappé. »

« Je suis un ancien toxicomane. J'ai commencé à prendre de la drogue en 1990. J'ai essayé de décrocher et j'ai été dans des camps de travail obligatoire plus de huit fois. Je ne peux tout simplement plus retourner dans un camp de travail forcé - [c'est] un monde terrifiant où l'obscurité n'a pas de limite. »