Des militantes et de nombreuses autres femmes sont détenues et maltraitées par toutes les parties au conflit
2 juillet 2014

(Londres) – Des femmes sont victimes d'arrestations et de détention arbitraires, de mauvais traitements et d'actes de harcèlement et de torture dans le cadre du conflit en Syrie, aux mains des forces gouvernementales, des milices pro-gouvernementales et des groupes armés opposés au gouvernement, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Le Comité des Nations Unies pour l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (CEDAW) doit procéder à un examen de la situation des femmes syriennes le 4 juillet 2014, à Genève.

Ce rapport de 47 pages, intitulé  « We Are Still Here: Women on the Front Line of Syria’s Conflict » (« Nous sommes toujours là : Les femmes en première ligne du conflit en Syrie »), établit le profil de 17 femmes syriennes qui sont désormais réfugiées en Turquie. À travers des portraits écrits et photographiques, le rapport documente les diverses manières dont le conflit affecte tout particulièrement les femmes. Les femmes dont le rapport présente le profil ont subi des violations de leurs droits humains de la part des forces gouvernementales et pro-gouvernementales, ainsi que de groupes armés opposés au gouvernement tels que Liwa’al-Islam et des groupes extrémistes comme l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL ou ISIS en anglais). Des militantes des droits des femmes et des travailleuses humanitaires ont affirmé avoir été menacées, arrêtées et détenues arbitrairement et torturées par les forces du gouvernement ou des groupes armés d'opposition. Les six anciennes détenues décrites dans le rapport ont subi des mauvais traitements ou des tortures en détention; une femme a été victime d'agressions sexuelles à plusieurs reprises. D'autres femmes ont indiqué avoir été victimes de restrictions discriminatoires concernant leur habillement et leurs déplacements. Plusieurs femmes ont été blessées ou ont perdu des membres de leurs familles lors d'attaques menées sans discernement contre des civils par les forces du gouvernement.

« Les femmes n'ont été épargnées par aucun des aspects brutaux du conflit syrien, mais elles ne sont pas que des victimes passives », a déclaré Liesl Gerntholtz, directrice de la division Droits des femmes à Human Rights Watch. « De plus en plus, ces femmes sont amenées à prendre des responsabilités – que ce soit par choix ou en raison des circonstances – et elles ne devraient pas avoir à en payer le prix sous forme de manœuvres d'intimidation, d'arrestations, de sévices ou même de tortures. »


L'examen par le comité des Nations Unies constitue une bonne occasion de mettre en lumière la situation tragique des femmes en Syrie – en particulier le fait que le gouvernement syrien et de nombreux acteurs non étatiques commettent des exactions à l'encontre de femmes et de filles dans un climat d'impunité totale, a déclaré Human Rights Watch. Le comité devrait exhorter le gouvernement syrien à mettre fin aux arrestations et aux détentions arbitraires, ainsi qu'à toutes les autres formes de violence à l'égard des femmes, à enquêter sur de tels abus et à faire rendre des comptes à leurs responsables. Lors de ce type d'examen, il incombe au comité d'évaluer la manière dont un État partie s'acquitte de ses obligations aux termes des principes directeurs de la Convention CEDAW (ang fra) et de recommander des mesures à prendre pour améliorer la situation des femmes et des filles.

Le Conseil de sécurité de l'ONU, le gouvernement syrien et les autres parties concernées devraient également assurer aux femmes une représentation et une participation effective et significative à tous les futurs pourparlers ou négociations de paix, ainsi qu'aux processus ultérieurs d'élaboration des politiques et de consolidation de la paix, a affirmé Human Rights Watch.

Le rapport est fondé sur des entretiens réalisés avec 27 femmes réfugiées et représentantes de 7 entités prestataires de services basées à Gaziantep et à Kilis, en Turquie, en mars et avril 2014. Plusieurs de ces femmes ont déclaré à Human Rights Watch que les forces du gouvernement ou les groupes armés non étatiques les avaient harcelées, menacées ou arrêtées en raison de leur activisme pacifique, notamment pour avoir organisé et participé à des manifestations non violentes et avoir apporté une aide humanitaire à des Syriens qui en avaient besoin. D'autres femmes ont décrit les expériences qu'elles ont vécues après être devenues de facto chef de famille ou principale source de revenus de leurs proches lorsque les forces gouvernementales ont arrêté des membres de leurs familles de sexe masculin, ou lorsque ceux-ci ont été blessés ou tués dans des attaques menées sans discernement contre des zones civiles par des groupes armés.

Maisa, âgée de 30 ans, fournissait une assistance médicale à des membres de groupes armés opposés au gouvernement, tout en travaillant pour une chaîne de télévision satellitaire pro-opposition, avant d'être arrêtée à Damas en avril 2013 par les forces de sécurité du gouvernement. Des membres des forces de sécurité l'ont frappée pendant toute une nuit à l'aide d'un gros tuyau vert: « Ils m'ont giflée. Ils m'ont traînée par les cheveux. Ils m'ont frappée sur les pieds, dans le dos, partout », a-t-elle dit. Les femmes dont le profil est présenté dans le rapport sont identifiées seulement par leur prénom ou par un pseudonyme, en fonction de leur situation personnelle en matière de sécurité.

Des groupes armés non étatiques ont également harcelé et détenu certaines des femmes dont le profil est présenté dans le rapport, et ont imposé de manière générale des mesures discriminatoires à l'encontre des femmes et des filles, notamment des restrictions concernant leur habillement et leur liberté de déplacement. Berivan, âgée de 24 ans, une Syrienne d'ethnie kurde, fournissait une assistance médicale à des résidents du camp assiégé de Yarmouk à Damas lorsqu'elle a été arrêtée par le groupe armé non étatique Liwa’ al-Islam. Elle a été remise en liberté au bout de 10 jours mais quand elle a tenté de rouvrir la pharmacie de fortune qu'elle avait installée dans le camp, l'EIIL l'a menacée parce qu'elle portait le hijab (foulard) mais pas l'abaya (une robe ample couvrant le corps de la tête aux pieds): « Ils m'ont dit: ‘Si nous te revoyons habillée comme ça, nous te tuerons. Si nous te voyons encore dans cette zone, nous te pendrons.’ »

D'autres femmes ont déclaré à Human Rights Watch qu'elles avaient été blessées ou avaient perdu des membres de leurs familles dans des attaques menées sans discernement contre des zones habitées par des civils. Plusieurs d'entre elles étaient devenues la principale source de revenus de leur famille en conséquence du conflit. Amal a perdu quatre de ses cinq enfants en juillet 2013, victimes d'une bombe-baril larguée par les forces gouvernementales sur un quartier d'Alep. Peu après, son mari a eu une hémorragie cérébrale qui l'a rendu partiellement paralysé et a affecté ses facultés d'élocution. Amal, qui est âgée de 44 ans, est devenue son infirmière. En mars, la famille a émigré en Turquie pour que son mari puisse recevoir des traitements médicaux et de rééducation. En Turquie, ils dormaient en plein air dans un parc et dépendaient de la charité publique pour leur nourriture.

Depuis le début du soulèvement en Syrie en mars 2011, Human Rights Watch a effectué des missions d'information en Syrie, en Turquie, au Liban, en Jordanie et au Kurdistan irakien afin de documenter les violations des droits humains commises par toutes les parties au conflit, notamment les arrestations et détentions arbitraires, les actes de torture, les mesures discriminatoires à l'encontre des femmes et des filles, les exécutions sommaires, les démolitions illégales de quartiers, ainsi que l'utilisation d'armes chimiques et incendiaires.

Conformément aux dispositions de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies (ang fra) et aux principes de la Convention CEDAW, que le gouvernement syrien a ratifiée en 2003, toutes les parties au conflit doivent prendre des mesures pour protéger les femmes et les filles des violences pendant le conflit, y compris des sévices sexuels et sexistes sans exclure toutes les autres formes de violence. La résolution 1325 et le CEDAW exigent également des États parties qu'ils fassent rendre des comptes aux individus responsables de tels abus, qu'ils mettent sur pied des dispositifs pour aider à subvenir aux besoins des femmes dans les domaines médical, psycho-social et économique, et qu'ils assurent une inclusion effective des femmes à tous les niveaux dans toutes les futures négociations de paix et initiatives de consolidation de l'État.

« Les femmes syriennes ont subi des dommages extraordinaires et malgré tout, elles persistent à agir en tant que militantes, infirmières et travailleuses humanitaires », a conclu Liesl Gerntholtz. « La communauté internationale doit faire rendre des comptes au gouvernement syrien et aux groupes armés pour les exactions commises à l'encontre des femmes et des filles, et les gouvernements bailleurs de fonds devraient apporter une aide pour faire face à leurs besoins immédiats et insister pour que les femmes se voient octroyer une participation active dans la détermination de l'avenir de la Syrie. »