En 2018, le Cameroun, jusque-là connu pour sa stabilité, a connu des actes de violence et de sérieuses atteintes aux droits humains. Le pays a été le théâtre d’opérations militaires ayant généré des exactions, opérations déployées dans le but de lutter contre une insurrection sécessionniste dans deux régions anglophones, d’attaques perpétrées par le groupe militant islamique Boko Haram dans la région de l’Extrême-Nord et d’une aggravation de la crise humanitaire. Le 7 octobre, le président Paul Biya, 85 ans, remportait son septième septennat.

Dans les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, les forces de sécurité gouvernementales ont commis des exécutions extrajudiciaires, incendié des biens, procédé à des arrestations arbitraires et torturé des détenus. Un rapport de Human Rights Watch a documenté un large éventail d’exactions commises par les deux parties dans les régions anglophones, notamment la mise à feu de maisons et d’écoles. D’après l’International Crisis Group, les forces gouvernementales et les séparatistes armés ont tué plus de 420 civils dans ces régions depuis l’aggravation de la crise en 2017.

Les répercussions humanitaires des attaques perpétrées par Boko Haram et de l’insurrection séparatiste sont de plus en plus préoccupantes. En novembre, les Nations Unies ont estimé à plus de 244 000 le nombre de civils déplacés dans l’Extrême-Nord et à 437 500 dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Environ 32 600 Camerounais se sont réfugiés au Nigeria. Par ailleurs, le Cameroun a continué de forcer des demandeurs d’asile nigérians, qui fuyaient les attaques de Boko Haram dans le nord-est du Nigeria, à regagner leur pays.

Si le gouvernement a maintenu qu’il ne saurait tolérer des crimes graves commis par les forces de sécurité, il n’a pas réussi à montrer des progrès pour ce qui est d’enquêter sur ces crimes et les punir.

Le 22 octobre, le Conseil constitutionnel camerounais a validé la réélection de Paul Biya, avec 71,28 % des suffrages. La décision du Conseil a été immédiatement contestée par l’un des rivaux de Biya, Maurice Kamto, qui a affirmé que les résultats avaient été faussés. Début novembre, des dizaines de manifestants pro-Kamto ont été arrêtés à Bafoussam, dans la région de l’Ouest. Le 6 novembre, Biya prêtait serment pour un septième mandat de président.

La crise anglophone : des exactions commises par les deux parties

Dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, l’absence de véritable processus électoral permettant de venir à bout de griefs vieux de dizaines d’années contre le gouvernement Biya a contribué à la radicalisation du discours et des tactiques des activistes anglophones. Depuis la mi-2017, les séparatistes anglophones s’en prennent aux institutions gouvernementales et menacent, enlèvent et tuent des civils perçus comme se ralliant à la cause du gouvernement.

En 2016 et 2017, les forces de sécurité gouvernementales ont fait un usage excessif de la force pour réprimer des manifestations en grande partie pacifiques organisées par des membres de la minorité anglophone du pays qui réclamaient une plus grande autonomie pour leur région. Lors de manifestations fin 2017, les forces gouvernementales ont tiré à balles réelles, y compris à partir d’hélicoptères, tuant au moins douze personnes et en blessant des dizaines. Certains individus détenus dans le cadre de ces manifestations ont subi des actes de torture et des mauvais traitements.

En octobre 2017, les dirigeants séparatistes ont unilatéralement déclaré l’indépendance des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest et la création d’une nouvelle nation appelée Ambazonie. Le mois suivant, le président Biya annonçait que le Cameroun était attaqué par des terroristes et jurait d’« éradiquer ces criminels ». Le rythme et l’ampleur des attaques des groupes séparatistes armés contre les forces de sécurité, les fonctionnaires et les institutions étatiques ont augmenté, surtout après l’arrestation et la déportation de 47 militants sécessionnistes présumés depuis le Nigeria en janvier 2018.

Atteintes commises par les forces gouvernementales

Human Rights Watch a découvert que les forces gouvernementales répondaient à l’insurrection séparatiste croissante en lançant des opérations de sécurité violentes à l’encontre des communautés soupçonnées d’appuyer les groupes sécessionnistes. Les forces de sécurité ont commis des exécutions extrajudiciaires, fait un usage excessif de la force envers les civils, torturé des séparatistes et autres détenus et employé à leur égard des pratiques abusives, et incendié des maisons et des biens dans des dizaines de villages.

Lors des attaques documentées par Human Rights Watch, les forces de sécurité auraient abattu plus d’une dizaine de civils, dont au moins sept personnes qui, selon des témoins, présentaient des déficiences intellectuelles, psychosociales ou physiques et qui ne s’étaient pas enfuies parce qu’elles ne pouvaient ou ne voulaient pas le faire. Au moins quatre femmes âgées sont mortes brûlées vives après la mise à feu de leur domicile par les forces de sécurité.

Human Rights Watch a également rendu compte de trois cas dans lesquels des membres des forces de sécurité ont détenu des personnes soupçonnées de soutenir la cause sécessionniste, puis les ont torturées et tuées pendant leur détention. Dans un quatrième cas, Human Rights Watch a analysé des preuves de torture filmées par leurs auteurs, qui semblent être des gendarmes. Les 24 et 27 septembre, neuf hommes auraient été exécutés par les forces de sécurité dans la ville de Buea, d’après des vidéos analysées par Human Rights Watch et un rapport du Centre for Human Rights and Democracy in Africa, une organisation non gouvernementale (ONG) locale.

Exactions commises par les séparatistes armés : attaques visant des étudiants, des enseignants et des écoles

Pour s’assurer du respect du boycott des écoles suite aux manifestations d’enseignants anglophones organisées pour faire valoir la discrimination qu’ils percevaient de la part du gouvernement national majoritairement francophone, les groupes séparatistes ont attaqué et incendié des dizaines d’écoles, menacé des enseignants, des élèves et des parents, enlevé des chefs d’établissement et attaqué violemment des enseignants et des élèves. En mars, des personnes dont on estime qu’il s’agissait de séparatistes armés ont attaqué un dortoir de lycée à Widikum, dans la région du Nord-Ouest, et abattu Emmanuel Galega, un élève. 

Ces moyens de pression ont contraint la majorité des établissements scolaires à fermer leurs portes pendant l’année scolaire 2016-2017 et, d’après les estimations, 42 500 enfants n’avaient toujours pas repris leur scolarité en mai 2018, selon le Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires humanitaires (OCHA). La plupart des écoles n’ont pas rouvert leurs portes en 2018.

Le 30 avril, le père William Neba, le directeur du Collège St. Bede à Ashing, près de Belo, dans la région du Nord-Ouest, a été enlevé alors qu’il célébrait la messe avec des élèves. Il a été libéré deux jours plus tard. L’école a suspendu les cours le jour de son enlèvement. En septembre, des hommes armés non identifiés ont attaqué une école de filles à Bafut, dans la région du Nord-Ouest, enlevant cinq élèves et blessant grièvement le directeur.

En septembre, le gouvernement a avalisé la Déclaration sur la sécurité dans les écoles, un accord politique international visant à protéger le secteur de l’éducation lors des conflits armés.

Le 5 novembre, jusqu’à 78 élèves auraient été enlevés à Bamenda, dans la région du Nord-Ouest, par des hommes armés non identifiés. Ils ont été libérés deux jours plus tard.

Droits des réfugiés

Le Cameroun compte plus de 350 000 réfugiés et demandeurs d’asile, dont 260 000 viennent de République centrafricaine et au moins 90 000 du Nigeria. Bien qu’historiquement, le Cameroun ait été une terre d’accueil pour les réfugiés, des dizaines de milliers de demandeurs d’asile nigérians ont été contraints de regagner leur pays depuis 2015. Un rapport publié par Human Rights Watch en 2017 a démontré que des militaires avaient recouru à la violence et à des exactions, y compris à des actes de torture, à l’encontre de demandeurs d’asile dans des régions frontalières isolées. Les autorités ont également imposé des restrictions de circulation illégales dans l’unique camp officiel établi au Cameroun pour accueillir les réfugiés nigérians. En août 2018, le Haut-Commissariat de l’ONU aux réfugiés a signalé qu’entre janvier et juillet, le Cameroun avait illégalement contraint au moins 800 réfugiés et demandeurs d’asile à retourner au Nigeria.

Orientation sexuelle et identité de genre

Le Code pénal camerounais prévoit que toute personne ayant « des rapports sexuels avec une personne de son sexe » risque jusqu’à cinq années de prison. Les policiers et les gendarmes ont continué d’arrêter et de harceler des personnes dont ils estimaient qu’il s’agissait de lesbiennes, de gays, de bisexuels ou de transgenres (LGBT). En avril, la police a arrêté quatre activistes et un gardien de la sécurité dans le bureau d’AJO, une organisation œuvrant  dans le domaine de l’éducation sur le VIH auprès des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) et d’autres groupes vulnérables. Ils ont passé une semaine en prison sous d’inculpations fallacieuses d’homosexualité avant qu’un avocat n’assure leur libération. Des organisations camerounaises de défense des droits humains ont documenté l’arrestation d’au moins 25 autres hommes et d’au moins deux femmes pour homosexualité lors du premier semestre 2018. Elles ont également signalé de nombreux cas de violence physique de la part de citoyens ordinaires à l’encontre de personnes LGBT.

Justice et obligation de rendre des comptes

Si le gouvernement a maintes fois promis d’enquêter sur les crimes commis par les forces de sécurité, il ne l’a pas fait de manière transparente ou systématique.

Des agents du gouvernement ont affirmé à Human Rights Watch en juin que s’ils menaient effectivement des enquêtes, ils ne voulaient pas les rendre publiques afin de ne pas saper le moral des troupes gouvernementales. Cependant, le manque manifeste d’obligation de rendre des comptes semble avoir alimenté la commission d’exactions telles que des incendies criminels et des actes de torture, au lieu d’y mettre un terme.

En juillet, le gouvernement a enfin accordé un droit d’accès à dix dirigeants anglophones qui avaient été placés en détention et déportés depuis le Nigeria vers le Cameroun en janvier. Ces individus, détenus au secret pendant plus de six mois, ont eu le droit de rencontrer leurs avocats et le Comité international de la Croix-Rouge.

Le gouvernement a qualifié de « trucage » une vidéo publiée en juillet montrant l’exécution de deux femmes et deux enfants par des hommes en tenue militaire dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Ce n’est qu’après qu’une enquête d’Amnesty International avait démontré que les meurtres avaient eu lieu au Cameroun que le gouvernement a annoncé avoir arrêté six militaires soupçonnés d’avoir exécuté les civils apparaissant dans la vidéo.

Principaux acteurs internationaux

La France, les États-Unis et le Royaume-Uni sont les principaux partenaires du Cameroun, principalement dans le cadre des opérations de lutte contre Boko Haram dans la région de l’Extrême-Nord du pays. La France et les États-Unis apportent au Cameroun une assistance et une formation dans les domaines militaire et de la sécurité.

Les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont les seuls proches alliés du Cameroun à avoir exprimé publiquement leurs préoccupations concernant la situation actuelle dans les régions anglophones. Les États-Unis ont continué d’apporter une aide militaire au Cameroun.

En février, l’Union européenne a réclamé un usage proportionné de la force et l’obligation pour les auteurs d’abus dans la région anglophone d’en répondre en justice.

En septembre 2018, alors que le rythme et l’ampleur des exactions continuaient de s’intensifier dans les régions anglophones du Cameroun, l’ONU et l’Union africaine ont publié un communiqué conjoint exhortant le gouvernement à faciliter l’accès des organisations humanitaires et de défense des droits humains et à participer à un dialogue inclusif afin de remédier aux causes profondes de la crise.

En août, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est déclaré préoccupé par la situation qui règne dans les régions anglophones du Cameroun.

Correction : La version originale de ce chapitre du Rapport mondial mentionnait de manière erronée trois régions anglophones du Cameroun. Il y a deux régions anglophones dans le pays et une correction a été apportée dans ce sens.

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