Des soldats indonésiens passent devant une mosquée ahmadie à Cisalada (île de Java), qui a été incendiée lors d’attaques perpétrées par des militants musulmans le 2 octobre 2010.

© 2010 Reuters

(Jakarta) – Le gouvernement indonésien manque à son devoir de protéger les minorités religieuses face à l’intolérance religieuse grandissante et à la violence, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié aujourd’hui. Le président Susilo Bambang Yudhoyono devrait réagir à ce problème de façon bien plus décisive et adopter une politique de « tolérance zéro » à l’égard des attaques contre les communautés des minorités religieuses.

Ce rapport de 107 pages, intitulé  « In Religion’s Name: Abuses against Religious Minorities in Indonesia »(« Au nom de la religion : Abus contre les minorités religieuses en Indonésie ») explique en détail en quoi le gouvernement a échoué à affronter les groupes d’activistes extrémistes qui, de façon de plus en plus agressive, harcèlent et attaquent les membres de minorités religieuses et leurs lieux de cultes. Ceux qui sont particulièrement visés sont les ahmadis, les chrétiens et les musulmans chiites. Les groupes d’observateurs indonésiens ont noté une forte augmentation de telles attaques, l’un d’eux ayant identifié 264 incidents violents au cours de l’année écoulée.

« L’échec du gouvernement indonésien à prendre des mesures déterminantes pour protéger les minorités religieuses des menaces et des violences ternit les prétentions du pays, qui se veut une démocratie respectueuse des droits », a déclaré Brad Adams, directeur de la division Asie à Human Rights Watch. « Les dirigeants de la nation ont un rôle essentiel. Le président Yudhoyono devrait insister pour que les lois nationales soient appliquées, annoncer que toute attaque violente fera l’objet de poursuites, et tracer les grandes lignes d’une stratégie pour combattre la montée de l’intolérance religieuse. »

Human Rights Watch a mené des recherches dans dix provinces situées sur les îles indonésiennes de Java, Madura, Sumatra et Timor, s’entretenant avec plus de 115 personnes de diverses croyances religieuses. Parmi elles, 71 victimes de violences et d’abus, ainsi que des chefs religieux, des officiers de police, des leaders de groupes d’activistes, des avocats et des militants de la société civile.

Les responsables locaux ont trop souvent réagi aux incendies criminels et autres actes de violence en rejetant la responsabilité sur les victimes, a déclaré Human Rights Watch. La plupart des auteurs de ces actes ont reçu des peines légères, voire aucune peine. Dans deux cas, les responsables locaux ont refusé d’appliquer des décisions de la Cour suprême qui garantissaient aux groupes minoritaires le droit de construire des lieux de culte. Tandis que certains dirigeants nationaux se sont exprimés pour défendre les minorités religieuses, d’autres – comme le ministre des Affaires religieuses, Suryadharma Ali – ont fait eux-mêmes des déclarations discriminantes.

Yudhoyono n’a pas su utiliser les pouvoirs dont il dispose pour défendre les communautés des minorités religieuses et n’a pas réellement réprimandé les membres du gouvernement lorsqu’ils ont encouragé les abus, a déclaré Human Rights Watch. Ainsi Ali a fait des remarques discriminant les ahmadis et les chiites dans un discours de mars 2011 prononcé lors un meeting politique : « Nous devons interdire l’ahmadisme », a-t-il affirmé,« il est évident que l’ahmadisme va contre l’islam ». En septembre 2012, il a suggéré aux chiites de se convertir à l’islam sunnite. Ali n’a été sanctionné pour aucun de ces deux commentaires.
« Le gouvernement fait preuve d’une indifférence meurtrière face à la situation désespérée où se trouvent les minorités religieuses, qui attendent, comme il se doit, que leur gouvernement les protège », a déclaré Adams.

Des groupes d’activistes islamistes, comme le Forum de la communauté islamique (Forum Umat Islam) et le Front des défenseurs de l’Islam (Front Pembela Islam), sont impliqués dans des attaques et des incendies criminels de lieux de cultes et de domiciles de membres de religions minoritaires. De tels groupes cherchent à justifier la violence à travers une interprétation de l’islam sunnite qui taxe d’« infidèles » la plupart des non-musulmans et de « blasphémateurs » les musulmans qui n’adhèrent pas à l’orthodoxie sunnite.

Les dirigeants du gouvernement indonésien et les forces de sécurité ont souvent favorisé le harcèlement et l’intimidation de minorités religieuses par les groupes d’activistes islamistes, a déclaré Human Rights Watch. Cela se traduit notamment par des discriminations flagrantes dans leurs déclarations, le refus de délivrer des permis de construire pour les lieux de culte des minorités religieuses, ainsi que par des pressions exercées sur les congrégations pour qu’elles s’installent ailleurs.

De tels actes sont, en partie, rendus possibles par l’existence de lois et de règlements discriminants, notamment une loi sur le blasphème qui ne reconnaît officiellement que six religions, et des décrets sur les lieux de culte qui donnent aux populations locales majoritaires des moyens de pression considérables sur les communautés des minorités religieuses. Les communautés de musulmans sunnites vivant dans les zones de l’Est de l’Indonésie, où les chrétiens sont majoritaires, ont également été victimes de tels règlements et, dans quelques cas, ont eu du mal à obtenir des permis de construire pour des mosquées.

Les institutions gouvernementales indonésiennes ont aussi joué un rôle dans la violation des droits et des libertés des minorités religieuses du pays, a déclaré Human Rights Watch. Ces institutions - dont le ministère des Affaires religieuses, le Conseil de coordination pour la surveillance des croyances mystiques dans la société (Bakor Pakem), placé sous l’autorité du bureau du procureur général, ainsi que le Conseil des oulémas indonésiens, au statut semi-officiel - ont grignoté les libertés religieuses en émettant des décrets et des fatwas (avis religieux) contre des membres de minorités religieuses et en utilisant leur statut d’autorité pour appeler à poursuivre les « blasphémateurs ».

L’augmentation de la violence contre les minorités religieuses – et l’échec du gouvernement à prendre des mesures décisives contre ce phénomène – bafoue la liberté religieuse garantie  contenue à la fois dans la constitution indonésienne et dans le droit international. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, que l’Indonésie a ratifié en 2005, prévoit que « les personnes appartenant à [des] minorités ne peuvent être privées du droit d'avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion […] ».

L’Institut Setara, basé à Jakarta, qui observe la liberté religieuse en Indonésie, a rapporté que les attaques violentes contre les minorités religieuses étaient en augmentation, passant de 244 en 2011 à 264 en 2012. L’Institut Wahid, un autre groupe d’observation des droits humains de Jakarta, a détaillé, pour l’année 2011, 92 violations de la liberté religieuse et 184 incidents dus à l’intolérance religieuse, contre 64 violations et 134 incidents dus à l’intolérance en 2010.

« Le président Yudhoyono devrait faire de la liberté religieuse un principe fondamental de son administration et s’assurer que les responsables du gouvernement ne fassent pas la promotion d’abus contre les minorités religieuses », a conclu Brad Adams. « Quant aux entités qui font des dons à l’Indonésie, elles devraient dès maintenant voir son échec à défendre la liberté religieuse comme un sujet prioritaire ».

Témoignages extraits du rapport « Au nom de la religion » : 

« Ils m’ont sorti de l’eau. Ils m’ont attaché les mains et coupé ma ceinture avec une machette. Ils ont coupé ma chemise, mon pantalon et mon tricot de corps, me laissant en sous-vêtements. Ils m’ont pris 2,5 millions de roupies [270 US$] et mon Blackberry [téléphone portable]. Ils ont essayé d’enlever mes sous-vêtements et de couper mon pénis. J’étais couché en position fœtale. J’ai essayé de protéger mon visage mais j’ai reçu un coup de couteau à l’œil gauche. Puis je les ai entendu dire : ‘il est mort, il est mort !’ »

– Ahmad Masihuddin, un ahmadi de 25 ans, blessé lors d’une attaque de foule à Cikeusik, à l’ouest de l’île de Java, le 6 février 2011, suite à la non-intervention des policiers assistant à la scène. Trois de ses amis ont été tués.

« Mon mari a choisi le catholicisme comme religion officielle. Mais il pratique sa foi kejawen [système autochtone javanais de croyances spirituelles]. Si nous insistions pour nous marier dans nos véritables religions, nous n’obtiendrions pas de certificat de naissance pour nos enfants, ou en tout cas, ils seraient sans le nom de mon mari. La bande de nos cartes d’identité crée une stigmatisation supplémentaire en Indonésie »

– Dewi Kanti, 36 ans, écrivaine et fabricante de batik de l’ouest de Java, décrit la discrimination créée par la politique de l’Indonésie consistant à ne reconnaître que six religions officielles, marginalisant ainsi des centaines de systèmes de croyance traditionnels, comme le sien, qui sont considérés comme des « croyances mystiques », ce qui rend difficile pour leurs adeptes de se marier, de demander des certificats de naissance ou de bénéficier d’autres services gouvernementaux.

« Un motocycliste a descendu la route et essayé de me renverser. Quand j’ai baissé le regard, j’ai vu que je saignais. Les policiers étaient à 100 mètres de là. Les agresseurs avaient aussi des amis tout près. Ils ont agressé et frappé la révérende Luspida Simanjuntak jusqu’à ce qu’elle soit à terre. La police nous a mis sur une moto de police, moi et la révérende. Les voyous l’ont arrachée de la moto et lui ont donné trois coups avec un bâton. »

– Asia Lumbantoruan, un vieil homme fréquentant l’église Batak Christian (HKBP) de Ciketing, à Bekasi, raconte comment de jeunes musulmans l’ont poignardé le 4 septembre 2010. Suite à ces événements, deux agresseurs ont été condamnés respectivement à trois et sept mois et demi de prison.

« Comment pourrions-nous demander à des musulmans de signer pour le permis ? La famille musulmane la plus proche vit à environ 500 mètres de notre église. La suivante est à deux kilomètres. Comment pourrions-nous trouver 60 [signataires] ? Ce décret est peut-être opérationnel dans les zones urbaines, mais il est impossible à appliquer au sein d’une plantation. »

– Abjon Sitinjak, un agriculteur de 49 ans, dont la congrégation pentecôtiste de Kuantan Singingi, à Riau, est victime d’obstruction bureaucratique dans ses tentatives de reconstruire son église incendiée, à cause d’une législation exigeant qu’une telle demande de construction comprenne 60 signatures de voisins musulmans appuyant l’érection d’un lieu de culte non musulman.