Une unité de police anti-émeute chinoise patrouille sur la place principale de Kangding (nom tibétain Dartsedo), capitale de la préfecture autonome tibétaine de Ganzi (nom tibétain Kardze) dans l'ouest de la province du Sichuan, le 20 mars 2008.

© 2008 Reuters

(New York, le 22 juillet 2010) - Des récits de témoins oculaires confirment que les forces de sécurité chinoises ont fait un usage disproportionné de la force et ont agi avec une brutalité délibérée pendant et après les manifestations sans précédent qui ont débuté le 10 mars 2008 au Tibet, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié aujourd'hui. À ce jour, les abus sont encore nombreux : disparitions forcées, condamnations et incarcérations illicites, persécution de familles et sanctions ciblées contre des Tibétains soupçonnés d'avoir soutenu le mouvement de protestation.

Ce rapport de 73 pages, intitulé « I Saw It with My Own Eyes: Abuses by Security Forces in Tibet, 2008-2010 » (« Je l'ai vu de mes propres yeux : Abus commis par les forces de sécurité au Tibet entre 2008 et 2010 »), s'appuie sur plus de 200 témoignages de réfugiés tibétains et de personnes ayant visité cette région recueillis immédiatement après leur départ de Chine, ainsi que sur certaines déclarations de sources chinoises officielles, jamais révélées jusqu'à présent. À travers le récit de plusieurs témoins oculaires, le rapport décrit les différents abus commis par les forces de sécurité à la fois pendant et après les manifestations : usage disproportionné de la force pour disperser les manifestants, arrestations arbitraires à grand échelle, violences contre les détenus et torture contre les suspects placés en garde à vue.

« Des dizaines de récits de témoins oculaires et de sources officielles du gouvernement montrent clairement la volonté des autorités d'avoir recours à la force meurtrière contre des manifestants non armés », a indiqué Sophie Richardson, directrice Plaidoyer au sein de la division Asie de Human Rights Watch. « Ce rapport réfute catégoriquement les affirmations du gouvernement chinois, selon lesquelles il aurait géré la situation dans le respect des normes internationales et des lois nationales. »

Le rapport indique également que, contrairement à ce qu'affirme le gouvernement, les forces de sécurité chinoises ont ouvert le feu sans discernement sur les manifestants à au moins quatre reprises, notamment dans un quartier du centre ville de Lhassa, le 14 mars.

Afin d'empêcher toute surveillance extérieure ou indépendante des opérations de sécurité, les autorités chinoises ont littéralement fermé l'accès au plateau du Tibet et dépêché  un nombre considérable de troupes à travers toutes les zones habitées du Tibet. Le gouvernement a également expulsé les journalistes et les observateurs étrangers, restreint les déplacements vers et dans la région, supprimé ou placé sous contrôle les télécommunications et Internet, et arrêté toutes les personnes soupçonnées d'avoir communiqué des informations sur ces mesures. Enfin, il a rejeté tous les appels à l'ouverture d'une enquête indépendante sur les manifestations, y compris ceux émis par le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme et les rapporteurs spéciaux des Nations Unies.

Human Rights Watch a tout autant condamné les actes de violence commis par les Tibétains que ceux perpétrés par les forces de sécurité. Selon les chiffres du gouvernement, 21 personnes auraient été tuées et plusieurs centaines blessées à Lhassa, entre le 14 et le 15 mars 2008. Pourtant, les normes de droit international limitent l'usage de la force par les États au strict nécessaire pour protéger la vie humaine ou pour appréhender les auteurs de crimes violents. Bien que le gouvernement affirme le contraire, de nombreux témoignages indiquent que les forces chinoises ont agi de façon contraire à ces normes et ont enfreint des règles de droit international (notamment l'interdiction de l'usage disproportionné de la force, de la torture et de la détention arbitraire, mais aussi le droit à la liberté de réunion pacifique).

Depuis le début des manifestations, le gouvernement chinois a répété qu'il traiterait toutes les affaires liées à ces événements d'une manière impartiale et « conforme à la loi ». Néanmoins, le rapport dresse un tableau très différent de la situation : des milliers de manifestants et de ressortissants tibétains arrêtés et détenus de manière illégale, contrairement aux procédures juridiques établies ; aucune information fournie par l'État sur les lieux de détention des gardés à vue, et un pouvoir judiciaire politisé, contrôlé par les autorités, qui engage des poursuites contre des accusés n'ayant aucun droit de défense.

Human Rights Watch a indiqué que, étant donné les conclusions du rapport, le gouvernement chinois devrait de toute urgence ouvrir une enquête sur les manifestations et leurs suites, et qu'il devrait également ouvrir la région aux médias et à la surveillance internationale. Les autorités chinoises devraient par ailleurs enquêter sur le comportement de ses forces de sécurité qui, selon de nombreux témoins, usent de la force de manière disproportionnée, brutalisent et maltraitent délibérément des Tibétains détenus pour soupçon de participation aux manifestations, et privent les détenus de leurs droits de base, comme ceux de savoir où et pourquoi ils ont été détenus.

« Plus que jamais, il est nécessaire d'ouvrir une enquête internationale sur la situation au Tibet », a déclaré Sophie Richardson. « Il est peu probable que les abus commis par les forces de sécurité apaisent les rancœurs qui sont à l'origine des manifestations ; la situation pourrait même empirer. »

CONTEXTE

Début mars 2008, la répression par les forces de sécurité chinoises d'une série de manifestations pacifiques de moines tibétains issus des principaux monastères de Lhassa et des environs a conduit à un embrasement général dans la capitale de la région autonome chinoise du Tibet, le 14 mars.

Alors que des renforts de sécurité arrivaient en masse des provinces voisines et que le gouvernement brandissait la menace d'une opération de répression majeure, une vague de protestation sans précédent a déferlé sur le plateau tibétain. Selon des rapports officiels, plus de 150 manifestations auraient eu lieu au cours des deux premières semaines, et plusieurs événements isolés auraient éclaté pendant les mois qui ont suivi.

Face à cet épisode exceptionnellement long d'agitation tibétaine, le gouvernement chinois a lancé les opérations de sécurité les plus importantes que le pays ait connues depuis les événements de Tian'anmen en 1989.

À ce jour, le gouvernement chinois n'a pas encore expliqué les circonstances précises qui ont conduit à des dizaines d'affrontements entre les manifestants et la police. De même, il ne s'est pas penché sur la question du comportement des forces de sécurité vis-à-vis des manifestants (notamment l'usage de la force meurtrière et l'abandon du centre ville de Lhassa aux rebelles et aux pilleurs pendant plusieurs heures le 14 mars). Enfin, les autorités chinoises retiennent toujours des informations sur le sort de centaines de Tibétains arrêtés pendant les manifestations et sur le nombre de Tibétains incarcérés, condamnés, placés en détention provisoire , ou soumis à des peines de détention extrajudiciaire.

Témoignages extraits du rapport « I Saw It with My Own Eyes': Abuses by Security Forces in Tibet, 2008-2010 »:

 

« Ils tiraient directement sur les gens. Ils venaient de la direction de Jiangsu Lu et tiraient sur tous les Tibétains qu'ils voyaient. De nombreuses personnes ont été tuées. »

- Pema Lhakyi (nom d'emprunt), habitant de Lhassa âgé de 24 ans.

« Elle a été tuée d'une balle en pleine tête. Des gens du coin ont réussi à ramener son corps chez elle, dans un village qui se trouve à cinq kilomètres du monastère de Tongkor. »

- Sonam Tenzin (nom d'emprunt), moine du monastère de Tongkor âgé de 27 ans.

« Au début, les soldats ont tiré devant les gens, à quelques reprises, pour leur faire peur, mais personne ne pensait qu'ils oseraient leur tirer dessus et la foule a continué à s'agglutiner. C'est alors que les soldats ont commencé à tirer. »

- Tenpa Trinle (nom d'emprunt), moine de la localité de Sêrtar âgé de 26 ans.

« La première chose que j'ai vue, c'est un grand nombre de soldats et de policiers qui frappaient la foule avec des matraques électriques. Des groupes de quatre ou cinq soldats arrêtaient des gens dans la foule, un par un, et les faisaient monter dans un camion. »

- Dorje Tso (nom d'emprunt) habitant de Tongren âgé de 55 ans.

« Ils sont entrés en cassant les portes et le portail de l'université et des dortoirs. Les soldats étaient armés et munis de hachettes, de marteaux, de lampes torches, de menottes et câbles métalliques. En entrant dans les chambres de moines, ils commençaient par demander les téléphones, qui étaient systématiquement confisqués... Certains des moines arrêtés ont été menottés, d'autres attachés avec des câbles... Ils nous ont ordonné de marcher très vite, en menaçant de nous frapper si on ne le faisait pas. Des centaines de moines ont été emmenés. »

- Jampa Lhaga (nom d'emprunt), ancien moine du monastère de Drépoung, à Lhassa.

« Aucun des moyens... employés là-bas n'a dépassé les droits constitutionnels des forces armées ou les limites fixées par le droit international. »

- Wu Shuangzhan, Commandant de la police armée du peuple (PAP), 16 mars 2008.

« Nous avons été battus très violemment. Les gardes ont utilisé des matraques et des bâtons pour nous frapper... Ils nous frappaient principalement sur le bas du corps. Cela a duré deux jours. Ensuite, ils nous ont emmenés à la prison de Gutsa, à Lhassa. Sur place, la police nous a interrogés sans relâche pendant deux jours et deux nuits. Ils nous battaient et se relayaient pour mener les interrogatoires... »

- Rinchen Namgyal (nom d'emprunt), moine du monastère de Ganden âgé de 33 ans.

« Il pouvait y avoir jusqu'à 30 personnes entassées dans des cellules de trois ou quatre mètres carrés. Il n'y avait pas de place pour s'asseoir alors les détenus restaient debout la plupart du temps. Il n'y avait pas de toilettes dans les cellules, mais les prisonniers ne pouvaient pas sortir et devaient donc faire leurs besoins dans les cellules. On leur donnait un bol de bouillie de riz par jour. Bon nombre d'entre eux ont reçu des coups. »

- Pasang Choepel (nom d'emprunt), ancien détenu originaire d'Aba.

« Le tribunal populaire intermédiaire de la préfecture autonome tibétaine de Garzê a retenu contre la prévenue Dorje Kandrup [Ch. Duoji Kangzhu] les faits d'avoir rédigé des tracts appelant à l'indépendance du Tibet, de les avoir jetés sur des axes de circulation importants de la préfecture de Garzê, incitant ainsi effrontément à diviser le pays et à détruire l'unité nationale, et a jugé que ses actes s'élevaient au rang de crime d'incitation au séparatisme. »

- Avis publié par le Comité politique et juridique de la préfecture de Garzê annonçant le verdict de six ans d'emprisonnement à l'issue du procès de Dorje Kandrup.

« Les coups ont continué dans la cour. Les soldats de la PAP utilisaient des ceintures et la crosse de leur arme à feu... Ils le frappaient alors qu'il était à terre et il saignait beaucoup ; il y avait tellement de sang. Ensuite, ils l'ont laissé là, par terre, inanimé... Je l'ai vu de mes propres yeux. »

- Lhundrup Dorje (nom d'emprunt), habitant de Lhassa.