La main d'une fillette chinoise apprenant à lire en Braille dans une école spécialisée pour aveugles, à Shanghai. Des milliers d’autres enfants aveugles chinois n'ont toutefois pas l’opportunité de suivre un tel enseignement.

©2007 Reuters/Nir Elias

(New York) – Les enfants handicapés se heurtent à de gros obstacles dans le domaine de l'enseignement en Chine et un grand nombre d'entre eux ne suivent aucun programme éducatif, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Dans le secteur de l'enseignement supérieur, les directives gouvernementales donnent toute latitude aux universités pour restreindre ou pour refuser l'accès à leurs établissements aux candidats ou aux étudiants souffrant de certains handicaps physiques ou mentaux.

Selon les statistiques officielles, il y a au moins 83 millions de personnes handicapées en Chine. Plus de 40 pour cent d'entre elles sont illettrées. Bien que les chiffres du gouvernement fassent apparaitre une inscription quasi universelle des enfants à l'école primaire, c'est loin d'être le cas pour les enfants handicapés: 28 pour cent d'entre eux ne bénéficient pas de l'éducation de base à laquelle ils ont pourtant droit.

Ce rapport de 75 pages, intitulé «‘As Long as They Let Us Stay in Class’: Barriers to Education for Persons with Disabilities in China » (« Tant qu'ils nous permettent de rester en classe: Obstacles à la scolarisation des enfants handicapés en Chine »), documente les difficultés rencontrées par les enfants et les jeunes handicapés pour suivre les programmes d'enseignement des écoles traditionnelles au sein de leurs communautés.

Le rapport de Human Rights Watch est fondé sur plus de 60 entretiens, essentiellement avec des enfants et des jeunes handicapés, ainsi qu'avec leurs parents, et s'appuie sur des données fournies par le gouvernement et sur des analyses d'experts. Le gouvernement chinois a adopté des règles en ce qui concerne l'enseignement des personnes handicapées, a promis d'accroître le taux de scolarisation des enfants handicapés et les a exemptés de divers frais de scolarité. Et pourtant, le rapport montre en détail comment les écoles refusent d'accueillir ces enfants, font pression sur eux pour qu'ils partent, ou s'abstiennent de doter leurs salles de classe des aménagements appropriés pour les aider à surmonter les difficultés dues à leurs handicaps. 

« Les enfants handicapés ont le droit d'aller à l'école comme tous les autres enfants, et ils sont en droit d'attendre un soutien adapté à leurs besoins particuliers », a déclaré Sophie Richardson, directrice de la division Chine à Human Rights Watch. « Mais en réalité, certaines écoles s'abstiennent – voire même refusent – de fournir à ces élèves les prestations dont ils ont besoin. »

Le gouvernement chinois a pris une mesure importante en 2008 en ratifiant la Convention relative aux droits des personnes handicapées (CRPD), qui lui donne l'obligation de mettre en place un système éducatif  non exclusif dans lequel l'enseignement général est pleinement accessible aux enfants handicapés, et dans lequel tous les enfants tirent avantage du fait qu'ils sont ensemble pour étudier et pour jouer.Des recherches ont montré que les élèves, qu'ils soient handicapés ou non, obtiennent de meilleurs résultats scolaires lorsqu'ils sont placés dans un environnement ouvert et qu'ils reçoivent un soutien adéquat. 

Toutefois, les enfants handicapés sont actuellement exclus des écoles traditionnelles chinoises, sauf s'ils peuvent démontrer leur « capacité d'adaptation » à l'environnement physique et académique de ces établissements. S'il est vrai que l'intégration de tous ne peut être réalisée du jour au lendemain, le gouvernement chinois ne s'est pas doté d'une stratégie claire et cohérente pour parvenir à cette fin et il consacre peu de ressources à l'éducation des élèves handicapés dans le système d'enseignement traditionnel du pays.

Le gouvernement est tenu de s'assurer que les écoles offrent des « conditions d'accueil raisonnables » aux élèves handicapés afin de limiter les effets de leur handicap sur leurs prestations scolaires, à moins que de telles conditions d'accueil n'entraînent d'importantes difficultés ou dépenses pour le gouvernement. Mais Human Rights Watch a constaté qu'il n'y avait que très peu ou pas du tout d'aménagements particuliers dans les écoles traditionnelles chinoises pour ces élèves, quel que soit le niveau d'étude. Une mère s'est entendu dire explicitement par la direction d'une école que dès lors que son enfant handicapé se trouvait dans un « environnement normal », c'était à lui de s'y adapter, et non pas à l'école de s'adapter à ses besoins; une autre mère a indiqué qu'elle avait dû passer ses journées à porter son enfant pour lui faire monter et descendre un escalier, du fait que la salle de classe et les toilettes n'étaient pas au même étage. Certains enfants étaient entièrement laissés de côté car les enseignants des écoles traditionnelles ne savaient pas comment faire face à leurs besoins, n'ayant suivi pratiquement aucune formation en la matière.

Les élèves handicapés qui parviennent à surmonter ces obstacles et atteignent l'enseignement supérieur sont confrontés à des obstacles supplémentaires. Selon les directives du gouvernement, les étudiants doivent passer une visite médicale, dont les résultats sont communiqués aux universités dans le cadre du processus d'admission. Le gouvernement a également émis des directives permettant aux universités de restreindre les admissions ou de refuser des candidats souffrant de certains handicaps physiques ou mentaux. Par exemple, les personnes souffrant d'un handicap de la vue peuvent se voir refuser l'admission dans une dizaine de domaines académiques et être découragés de postuler à des dizaines d'autres, dont le droit et l'écologie. 

Certes, les élèves handicapés ont accès à des établissements d'enseignement spécialisés, qui sont en général bien outillées, mais ces écoles séparent les élèves handicapés du reste de la population, exigent que de nombreux enfants soient retirés à leurs familles dès leur plus jeune âge et offrent peu de possibilités au-delà d'un niveau équivalent à la classe de quatrième.

Les enseignants ont un rôle essentiel à jouer pour parvenir à un système éducatif inclusif, mais la plupart des personnes interrogées ont déclaré à Human Rights Watch que les professeurs des écoles traditionnelles adaptaient rarement leurs méthodes d'enseignement aux besoins particuliers des élèves handicapés. Les enseignants ne reçoivent guère d'appui institutionnel – ils n'ont pas d'équipe de soutien, ils ont souvent des classes de 30 à 60 élèves et ne sont pas formés aux méthodes d'enseignement inclusif, tandis que leurs écoles ne reçoivent pratiquement aucun financement de la part du gouvernement pour offrir des conditions d'accueil adéquates aux enfants handicapés.

« Dans toute salle de classe, les enfants ont une gamme de capacités pour acquérir des connaissances et les enseignants doivent avoir le talent d'encourager tous les enfants à apprendre et à se développer », a déclaré Sophie Richardson. « Développer la formation des enseignants serait d'un grand secours pour atténuer certains problèmes d'exclusion.»

Le rapport documente également l'échec d'un organe quasi-gouvernemental, la Fédération chinoise des personnes handicapées (China Disabled People’s Federation, CDPF), et du ministère de l'Éducation dans leurs tentatives de faire face au problème de la discrimination, de garantir des conditions d'accueil raisonnables aux enfants handicapés dans les écoles traditionnelles et d'informer les parents et les enfants handicapés de leurs droits et options en matière d'enseignement.

Human Rights Watch a prié instamment le gouvernement chinois de mettre en place un plan stratégique clair pour parvenir à un système éducatif réellement ouvert à tous. Le gouvernement devrait également réviser les lois et règlements existants pour les mettre en conformité avec la CRPD. Les règles de 1994 sur l'éducation des personnes handicapées font actuellement l'objet d'un réexamen et, quoique le projet de révision contienne un certain nombre d'améliorations, il n'est toujours pas conforme aux obligations légales du gouvernement découlant de la CRPD.

Human Rights Watch a également exhorté le gouvernement à formuler une politique visant à offrir des conditions d'accueil adéquates aux enfants handicapés qui soit conforme à la CRPD, à mettre en place un mécanisme pour détecter les cas de discrimination et fournir des réparations effectives, et à développer des programmes sociaux pour soutenir les parents afin qu'ils soient informés des droits et des options de leurs enfants en matière d'enseignement.

« Un enseignement ouvert à tous n'est pas seulement une obligation légale », a conclu Sophie Richardson. « C’est aussi un élément essentiel pour lutter contre les stéréotypes et les discriminations, ainsi que pour bâtir une société tolérante et ouverte.»

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Extraits de témoignages publiés dans le rapport
 (Afin de protéger leur anonymat, les noms des personnes mentionnées ci-dessous sont des pseudonymes.)

L'école primaire proche de notre domicile ne veut pas nous enregistrer. J'y suis allée plusieurs fois mais ils refusent de le prendre… Je suis très contrariée par cela... C'est parce que mon enfant est différent.
– Entretien avec la mère d'un garçon de 9 ans qui souffre de Trouble d'hyperactivité avec déficit d'attention (THDA) et de handicap intellectuel, province du Henan, janvier 2013

J'ai un élève à qui les enseignants ont prêté si peu d'attention pendant ses trois premières années d'école primaire qu'il se sentait comme « un mouton qu'on a laissé dans un champ au pâturage.»… Quand il a atteint la quatrième année de primaire, un professeur s'est aperçu que s'il agrandissait les imprimés des épreuves d'examen, l'enfant avait de très bons résultats, il a donc agrandi les imprimés spécialement pour cet enfant… Ce genre de soutien scolaire n'est pas assuré par le système et dépend du niveau de conscience et de bonté d'âme des enseignants.
– Entretien téléphonique avec un universitaire spécialisé dans les systèmes d'enseignement inclusif, avril 2013

Elle veut étudier et elle nous a implorés à ce sujet. Elle a eu le diplôme de fin d'études primaires mais elle ne peut pas continuer… Elle pourrait entrer en 6ème au collège mais l'école est trop loin. Elle ne peut pas y aller à pied et elle ne sait pas monter à bicyclette.
– Entretien avec la grand-mère d'une fillette de 13 ans souffrant de handicaps multiples, province du Guangdong, décembre 2012

« Les étudiants souffrant de handicaps du torse ou des membres… ne sont pas admis.»
– Extrait du règlement d'entrée en 2009 de la Capital Medical University, une prestigieuse université publique de Pékin

« Des hommes beaux et en bonne santé mesurant plus de 1,65 mètre, sachant s'exprimer avec clarté, dotés de fonctions hépatiques normales et d'une capacité visuelle naturelle de 5.0 à chaque œil, sans daltonisme.»
– Extrait des conditions d'inscription en études de technologie de navigation à l'Université Jimei dans la province du Fujian

Quand j'ai appris que je n'avais pas été admis alors que j'avais obtenu les scores nécessaires, j'ai appelé le bureau des inscriptions. Ils m'ont dit: « En raison de votre état physique, vous n'êtes pas apte à poursuivre l'étude de cette matière.»… J'étais découragé mais je n'ai pas discuté. J'ai l'habitude des discriminations à l'encontre des personnes handicapées et je ne pensais pas qu'on pouvait les faire changer d'avis.
– Entretien téléphonique avec un homme de 26 ans dont la vue est faible en raison de son albinisme, mai 2013

Quand les écoles [traditionnelles] refusent d'admettre des enfants handicapés, elles les envoient à la Fédération chinoise des personnes handicapées (China Disabled People’s Federation, CDPF) pour une évaluation. Tous les enfants qui ont une carte d'invalidité [émise par la CDPF] sont contraints par la CDPF de s'inscrire dans un établissement local d'enseignement primaire spécialisé… ceci est illégal!… [La CDPF] devrait aider les personnes handicapées à faire valoir leurs droits! Elle aurait dû s'opposer fermement aux écoles [traditionnelles] qui refusent les enfants handicapés! Mais la CDPF fait exactement le contraire.
– Entretien avec un membre de l'administration de la Fédération chinoise des personnes handicapées, province du Guangdong, février 2013