Il faut désarmer les militants sunnites, engager des poursuites contre eux et protéger la communauté hazara
30 juin 2014
« Aucun itinéraire – qu’il s’agisse de faire ses courses, d’aller à l'école ou de se rendre à son lieu de travail - n’est sans danger pour les Hazaras. L’inaction du gouvernement face à ces attaques est aussi choquante qu’inacceptable. »
Brad Adams, directeur de la division Asie

(Londres) – Le gouvernement du Pakistan doit prendre toutes les mesures nécessaires pour mettre fin aux meurtres de Hazaras et d’autres musulmans chiites par des groupes extrémistes sunnites dans la province du Baloutchistan et pour empêcher d’autres exactions, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui.

Le rapport de 62 pages, intitulé « ‘We are the Walking Dead’: Killings of Shia Hazaras in Balochistan, Pakistan » (« ‘Nous sommes des morts vivants’ : Les meurtres de chiites hazaras au Baloutchistan, au Pakistan »), documente les attaques commises par des groupes militants sunnites contre la communauté hazara - composée majoritairement de chiites - au Baloutchistan. Depuis 2008, plusieurs centaines de Hazaras ont été tués dans un cycle de violences ciblées qui ne fait que s’aggraver, notamment lors de deux attentats à la bombe dans la capitale provinciale, Quetta, en janvier et février 2013, qui ont tué au moins 180 personnes.

« Des extrémistes sunnites munis d’armes à feu ou de bombes ont attaqué des Hazaras alors que ceux-ci participaient à des processions religieuses, priaient dans les mosquées, se rendaient au travail, ou tout simplement lors de leur vie quotidienne », a déclaré Brad Adams, directeur de la division Asie. « Aucun itinéraire – qu’il s’agisse de faire ses courses, d’aller à l'école ou de se rendre à son lieu de travail -  n’est sans danger pour les Hazaras. L’inaction du gouvernement face à ces attaques est aussi choquante qu’inacceptable. »

Du fait des attaques continuelles, les quelque 500 000 membres de la communauté hazara de Quetta vivent dans la peur, contraints à limiter leurs déplacements, ce qui conduit à des difficultés économiques et restreint leur accès à l'éducation et à l'emploi, selon Human Rights Watch. Cette situation d'oppression a incité un grand nombre de Hazaras à fuir le Pakistan pour trouver refuge dans d'autres pays.

Dans le cadre des recherches menées pour l’élaboration du rapport, Human Rights Watch a interrogé plus de 100 survivants, membres des familles des victimes, membres des forces de l’ordre, agents de sécurité et experts indépendants.

Depuis 2008, la communauté musulmane chiite du Pakistan a été la cible d'une escalade de violence sectaire sans précédent, des militants sunnites tuant des milliers de chiites à travers le pays. Le groupe Lashkar-e-Jhangvi (LeJ) a revendiqué la responsabilité de la plupart des attaques, pourtant un grand nombre de ses dirigeants continuent de jouer des rôles de commandement et de leadership ainsi que d’éviter les poursuites ou bien de se soustraire à l’obligation de rendre des comptes. Un certain nombre de militants du LeJ de grande notoriété condamnés et suspects incarcérés en détention civile et militaire se sont évadés dans des circonstances que les autorités ont été incapables d'expliquer.



Le 10 janvier 2013, l'attentat-suicide visant un club de billard à Quetta fréquenté par des Hazaras a tué 96 personnes et en a blessé au moins 150. Un grand nombre de victimes ont été prises dans une seconde explosion 10 minutes après la première, frappant les personnes qui étaient venues en aide aux blessés. Le 17 février 2013, une bombe a explosé dans un marché aux légumes du quartier hazara de Quetta, tuant au moins 84 Hazaras et en blessant plus de 160. Le LeJ a revendiqué la responsabilité de ces deux attaques, les attaques les plus sanglantes de la violence sectaire au Pakistan depuis l'indépendance en 1947.

« Il est indécent que la communauté hazara ait été réduite à une existence marquée par la peur, voire la terreur, parce que les autorités pakistanaises ont omis de mettre fin à la violence de Lashkar-e-Jhangvi », a déclaré Brad Adams. « Mais il est encore plus choquant que les autorités pakistanaises aient suggéré aux Hazaras que les sérieuses réductions de leurs droits sont simplement le prix à payer pour rester en vie. »

Les forces de sécurité civiles et militaires déployés au Baloutchistan ont fait peu d’efforts pour enquêter sur les attaques contre les Hazaras ou prendre des mesures pour prévenir la prochaine attaque, selon Human Rights Watch. De nombreux Hazaras ont indiqué à Human Rights Watch que les attitudes discriminatoires et l'hostilité à leur égard de la part des fonctionnaires élus et des services de sécurité de l'État sont une raison importante pour laquelle de telles attaques ne font l’objet d'aucune enquête et restent impunies.

Le Lej a également tué avec une impunité grandissante des membres des paramilitaires de Frontier Corps ou de la police affectés à la protection des processions, des pèlerinages chiites et des quartiers hazaras. Bien que les autorités politiques et militaires pakistanaises nient toute complicité dans les exactions commises par le Lej ou toute sympathie pour ses activités, le Lej a historiquement bénéficié de liens avec des éléments au sein des services de sécurité du pays.

Les autorités pakistanaises et du Baloutchistan affirment avoir arrêté des dizaines de suspects en lien avec les attaques contre les chiites depuis 2008, mais seulement une poignée ont été reconnus coupables. Le gouvernement pakistanais devrait dissoudre et désarmer le LeJ et ouvrir une enquête pénale sur ses dirigeants ainsi que sur d'autres personnes impliquées dans des crimes, selon Human Rights Watch. Les alliés et les bailleurs de fonds internationaux du Pakistan devraient inciter le gouvernement à respecter ses obligations internationales relatives aux droits humains et promouvoir la bonne gouvernance en faisant enquête sur les meurtres sectaires au Baloutchistan et en poursuivant toutes les personnes responsables.

« Les responsables gouvernementaux et les forces de sécurité doivent comprendre que ne pas s'attaquer aux atrocités commises par  Lashkar-e-Jhangvi n'est plus une option », a conclu Brad Adams. « L'inaction concernant le massacre des Hazaras et de la communauté chiite n'est pas seulement une trahison impitoyable de ses propres citoyens, mais elle suggère également une complicité de l'État qui permet à ces crimes de continuer. »
 

Le Lashkar-e-Jhangvi (LeJ) et les Hazaras
La population actuelle du Pakistan est estimée à environ 185 millions de personnes, dont environ 95 pour cent sont des Musulmans. Les sunnites représentent environ 75 pour cent de cette population et les chiites 20 pour cent. La communauté hazara chiite se concentre à Quetta et est estimée à environ 500 000 personnes.

L'émergence en Afghanistan en 1994 des Talibans soutenus par le gouvernement pakistanais, des militants musulmans sunnites qui considèrent les chiites comme des blasphémateurs, a déclenché une nouvelle vague de persécution contre les Hazaras en Afghanistan. En août 1998, lorsque les forces talibanes sont entrées dans la ville multiethnique de Mazar-e-Charif, dans le nord de l'Afghanistan, elles ont tué au moins 2 000 civils, dont la majorité étaient des Hazaras.

Un certain nombre de Pakistanais, notamment des membres du groupe extrémiste sunnite Sipah-i-Sahaba (SSP) et sa branche, le Lashkar-e-Jhangvi (LeJ), ont combattu aux côtés des talibans à Mazar-e-Charif. Les liens entre ces groupes militants sunnites afghans et pakistanais et l'afflux de Hazaras au Baloutchistan ont entraîné une aggravation de la persécution des Hazaras dans cette province.

Le dirigeant militaire pakistanais à l'époque, le général Pervez Moucharraf, a interdit le LeJ en 2002, mais l'interdiction n'a pas entravé la capacité de ce groupe à mener des attaques sectaires à travers le Pakistan. Il s'agit notamment des attaques contre la communauté hazara de Quetta, en collaboration avec les talibans.

Depuis 2002, Malik Ichaq est le chef opérationnel du LeJ. Ichaq a été poursuivi pour son implication présumée dans environ 44 incidents de violence impliquant le meurtre de 70 personnes, appartenant pour la plupart à la communauté chiite du Pakistan. Cependant, les tribunaux n'ont condamné Ichaq pour aucun de ces meurtres et l'ont acquitté dans 40 affaires liées au terrorisme, notamment trois acquittements par un tribunal de Rawalpindi le 29 mai 2014, sur la base que « les preuves contre Ichaq n'étaient pas suffisantes pour poursuivre les procédures ».

Le défaut de traduire Ichaq en justice souligne à la fois la crise du système de justice pénale du Pakistan et l'impunité pour les violations graves que cet échec facilite. Usman Saifullah Kurde est le chef opérationnel du LeJ au Baloutchistan depuis 2002 au moins. Selon les médias, il aurait été impliqué dans des centaines de meurtres dans tout le pays, en particulier au Baloutchistan.

Témoignages tirés du rapport « Nous sommes des morts vivants »

« Je conduis des autobus sur la route menant à la frontière iranienne. [Les hommes armés] sont arrivés à grande vitesse alors que nous entrions dans le district de Mastung et ils nous ont interceptés. Je ne me rappelle pas combien d'hommes il y avait, mais ils étaient tous armés de kalachnikovs [fusils d'assaut] et de lance-roquettes. Ils nous ont dit de sortir. Ils ont demandé qui étaient les sunnites en demandant les noms. Ensuite, ils ont dit aux sunnites de courir. Nous avons sauté et couru pour sauver nos vies. Tout le monde avait si peur ... quelqu'un a couru dans une direction et quelqu'un dans l’autre direction. Mais alors qu'ils ont permis à tous ceux qui n'étaient pas chiites de partir, ils se sont assurés que les chiites restent dans le bus. Ensuite ils les ont fait sortir et ils ont ouvert le feu. Je l'ai vu tout en me réfugiant dans un bâtiment voisin. »
– Chauffeur de bus sunnite, Quetta

« J'avais quitté le magasin 10 minutes avant l'attaque. Il y avait quatre magasins appartenant à des Hazaras chiites dans une rangée et tous les quatre ont été attaqués en même temps. Six à sept personnes à moto sont arrivées et ont ouvert le feu. Ils ont tué les Hazaras qui travaillaient dans les magasins et également ceux qui travaillaient à l'arrière dans l’entrepôt. J'ai appris plus tard que, deux jours avant l'attaque, quelqu'un a approché un commerçant pachtoune dont le magasin se trouvait près des commerces appartenant aux Hazaras et a demandé lesquels appartenaient à des Hazaras. Les assaillants savaient exactement combien de Hazaras travaillaient dans ces magasins et où. Ils savaient également qu'il y avait des gens qui travaillent dans les entrepôts, c'est pourquoi ils sont allés à l'arrière des magasins et ont tué des gens. »
– Commerçant hazara, Quetta

« Yousouf était un beau jeune homme. Il avait 22 ans et faisait des études de commerce dans une université locale. Dès que les [Eid] prières ont pris fin, Yousouf est sorti de la mosquée pour saluer quelques amis – je l'ai vu partir. Puis l'explosion a eu lieu. Certains des morts et des blessés avaient déjà été transportés à l'hôpital, alors nous sommes allés à l'hôpital civil. Je suis entré dans la salle des urgences et il y avait une rangée de corps dont les visages étaient recouverts de linceuls. J’ai soulevé le linge du premier et c'était mon fils. Son corps était entièrement brûlé – il y avait une cavité à l’emplacement de son cœur et tout son corps portaient des marques de fragments de bombe. Je l'ai reconnu seulement à ses mains.
Le gouvernement manque de plus en plus à son devoir de nous protéger. Il y a seulement la loi de la jungle ou pire si vous êtes chiite. J'ai un bon commerce, je paye des impôts, mais je me sens toujours comme un citoyen de seconde classe au Pakistan. Pourquoi les chiites doivent-ils être tués ? Pourquoi le gouvernement autorise le Lashkar-e-Jhangvi à nous tuer ?
 »
Père d’une victime hazara, Quetta

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