« Ils envoient nos enfants innocents au massacre », déclare un témoin
15 janvier 2013
« Ces groupes islamistes n’ont pas à recruter d’enfants dans leurs rangs, encore moins à les placer sur la ligne de front. Ces groupes semblent exposer délibérément de nombreux enfants directement au danger. Avant que la campagne militaire n’aille plus loin, les islamistes doivent libérer ces enfants et les remettre à leurs familles. »
Corinne Dufka, chercheuse senior sur l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch

(Nairobi, le 15 janvier 2013) – Les groupes armés islamistes qui occupent le nord du Mali doivent immédiatement libérer tous les enfants soldats présents dans leurs rangs et mettre un terme à la conscription et à l’utilisation de jeunes de moins de 18 ans, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Alors que la France mène des bombardements aériens depuis le 11 janvier 2013 pour bloquer la progression des islamistes vers le sud, Human Rights Watch a également exhorté les groupes rebelles à éloigner immédiatement les enfants des bases d’entraînement situées dans les installations militaires islamistes ou à proximité.

Des témoins interrogés par téléphone par Human Rights Watch depuis le 8 janvier, date à laquelle les hostilités entre les groupes islamistes et l’armée malienne se sont intensifiées, ont décrit avoir vu de nombreux enfants, certains à peine âgés de 12 ans, prendre part activement aux combats. Les témoins ont également indiqué que des enfants géraient des points de contrôle dans des zones affectées par les bombardements aériens menés par la France ou près des zones de combat actif. Les groupes islamiques – Ansar Dine, le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) – ont recruté, entraîné et utilisé plusieurs centaines d’enfants au sein de leurs forces depuis le début de l’occupation du nord du Mali en avril 2012.

« Ces groupes islamistes n’ont pas à recruter d’enfants dans leurs rangs, encore moins à les placer sur la ligne de front », a déclaré Corinne Dufka, chercheuse senior sur l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. « Ces groupes semblent exposer délibérément de nombreux enfants directement au danger. Avant que la campagne militaire n’aille plus loin, les islamistes doivent libérer ces enfants et les remettre à leurs familles. »

Trois témoins de Konna ont expliqué avoir vu de nombreux enfants dans les rangs des islamistes qui ont pris la ville et l’ont contrôlée peu de temps le 10 janvier. Des témoins à Gao ont dit qu’ils avaient vu des enfants parmi les renforts qui quittaient Gao pour Konna ; des mères à la recherche de leurs fils qui étaient partis pour aller combattre à Konna et des enfants qui revenaient à Gao après avoir été blessés lors des affrontements à Konna.

« Les islamistes sont arrivés à bord de 10 Land Cruiser environ »,a raconté un témoin.« À la fin des combats, nous sommes allés à l’entrée de la ville pour les voir. J’ai été choqué de voir près d’une douzaine d’enfants parmi eux, dont certains avaient seulement 12 ou 13 ans, tous armés de gros fusils et qui étaient à l’œuvre aux côtés des adultes. »

D’autres témoins ont observé des enfants dans des pickups alors qu’ils quittaient Gao pour apporter des renforts aux islamistes qui se battaient pour le contrôle de Konna. Un homme âgé a raconté à Human Rights Watch :

Vendredi (11 janvier) vers 16 h, j’ai vu six Toyota Land Cruiser pleins de combattants qui se rendaient sur le lieu de combat face au QG de la police islamique. Il y avait des enfants dans deux des véhicules, cinq dans l’un et deux dans l’autre. Ce sont nos enfants – que savent-ils de la guerre ? Ces soi-disant islamistes envoient nos enfants innocents au massacre au nom du jihad... Je vous le demande, de quelle sorte d’Islam s’agit-il ? 

Des résidents qui voyageaient dans la région de Gao en janvier ont décrit avoir vu des enfants jouer un rôle important dans la gestion des points de contrôle. Une femme qui se rendait de Bamako jusqu’à un petit village près de Gao les 8 et 9 janvier a décrit avoir vu des enfants travaillant aux points de contrôle dans les villes de Boré, Douentza et Gao.

« Il y avait tellement d’enfants au sein du MUJAO », a-t-elle raconté. « À Boré, ce sont les enfants qui sont entrés dans notre autobus pour nous demander nos papiers et contrôler nos bagages. Il n’y avait qu’un jeune homme de plus de 18 ans à ce point de contrôle. Et à Douentza, il devait y avoir 10 garçons de moins de 18 ans, le plus jeune devait avoir seulement 11 ans. »

Un commerçant a raconté qu’il avait vu environ 20 enfants soldats armés âgés de moins de 16 ans gérer les points de contrôle situés à l’entrée et la sortie des villes de Bourem et Ansongo, également dans la région de Gao, le 11 janvier.

L’utilisation d’enfants par les islamistes a vraisemblablement commencé peu de temps après qu’ils ont pris le contrôle du Nord en avril et a continué à un rythme régulier depuis. Des témoins ont observé des enfants en train de garder des points de contrôle, d’effectuer des patrouilles à pied, de circuler à bord de véhicules de patrouille, de surveiller des prisonniers et de cuisiner à de nombreux endroits contrôlés par les groupes. Les enfants recrutés sont originaires du Mali et du Niger. Les témoins ont expliqué comment au Mali, les islamistes ont recruté un nombre considérable de garçons dans les petits villages et les hameaux, en particulier ceux dont les habitants pratiquent depuis longtemps le wahhabisme, une forme très conservatrice de l’Islam.

En décembre, un témoin a décrit la visite de six petits camps d’entraînement dans la région de Gao, dans lesquels plusieurs dizaines d’enfants au total ont été formés au maniement des armes à feu et ont suivi un entraînement physique. Dans plusieurs de ces sites, des enfants ont aussi été observés en train d’étudier le Coran. Certains de ces centres d’entraînement se trouvaient dans des bases militaires islamiques ou à proximité.

Trois sites dans la ville de Gao où des témoins ont vu des enfants en train de s’entraîner au cours des derniers mois – dans et autour du Camp Firhoun, au jardin de Njawa et dans le bâtiment de la Direction nationale des douanes – auraient été pris pour cible par les bombardements aériens des forces armées françaises le 12 janvier. Nous ne savons pas de manière certaine s’il y avait des enfants ou non sur le site pendant le bombardement.

Les groupes armés islamistes, les forces armées françaises et maliennes et les troupes des pays de la CEDEAO doivent prendre toutes les précautions nécessaires pour protéger les vies des enfants, a déclaré Human Rights Watch.

Le Mali est un État partie au Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés, qui interdit le recrutement et l’utilisation dans les hostilités de jeunes de moins de 18 ans par des groupes non étatiques armés. Le recrutement d’enfants de moins de 15 ans au sein des forces armées pour leur utilisation active dans un conflit armé constitue un crime de guerre en vertu du Statut de Rome, qui a établi la Cour pénale internationale. La procureure de la Cour, Fatou Bensouda, étudie actuellement la possibilité d’ouvrir une enquête sur les crimes perpétrés au Mali après que le gouvernement malien a déféré la situation du pays depuis janvier 2012 à la Cour en juillet.

« Tous les groupes armés doivent immédiatement relâcher les enfants soldats qu’ils ont recrutés et les aider à rejoindre leurs familles », a poursuivi Corinne Dufka. « Les dirigeants des groupes islamistes doivent savoir que le recrutement et l’utilisation d’enfants soldats constituent un crime de guerre. »