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Quand exposer les responsables d’abus ne suffit pas

Des stratégies contre ceux qui n’ont même pas honte

© 2017 Brian Stauffer for Human Rights Watch

Thème majeur

Essais

Illustration © 2017 Brian Stauffer for Human Rights Watch
Les années perdues

L’éducation secondaire pour les enfants en situations d’urgence

Illustration  © 2017 Brian Stauffer for Human Rights Watch
Surenchères

Comment les nouvelles mesures antiterroristes mettent en péril les droits

illustration © 2017 Brian Stauffer for Human Rights Watch
Quand exposer les responsables d’abus ne suffit pas

Des stratégies contre ceux qui n’ont même pas honte

<p>&laquo;&nbsp;<em>Les droits humains, moi, je n&rsquo;en ai rien &agrave; faire&nbsp;! </em>&raquo;, se vantait Rodrigo Duterte en ao&ucirc;t 2016, peu apr&egrave;s &ecirc;tre devenu pr&eacute;sident des Philippines. En seulement quelques mois apr&egrave;s avoir acc&eacute;d&eacute; au pouvoir, ce qu&rsquo;il a lui-m&ecirc;me qualifi&eacute; de &laquo;&nbsp;<em>campagne antidrogue&nbsp;</em>&raquo; a vu des policiers et des &laquo;&nbsp;<em>hommes arm&eacute;s non identifi&eacute;s&nbsp;</em>&raquo; tuer des milliers de Philippins, sans la moindre proc&eacute;dure judiciaire. Promettant de d&eacute;corer ceux qui se joindraient &agrave; lui dans cet effort, Duterte est all&eacute; jusqu&rsquo;&agrave; se comparer &agrave; Hitler. Parlant des plus de 3 millions de Philippins qui sont selon lui &laquo;&nbsp;<em>toxicomanes</em>&nbsp;&raquo;, il a d&eacute;clar&eacute; qu&rsquo;il serait &laquo;&nbsp;<em>heureux de tous</em> <em>les tuer&nbsp;</em>&raquo;.</p><p>

</p><p>Ce genre de fanfaronnades rend difficile d&rsquo;influencer les actions de Duterte simplement en d&eacute;montrant que son approche viole les droits humains les plus fondamentaux. Et il n&rsquo;est pas le seul dans ce cas. Des groupes arm&eacute;s comme l&rsquo;&Eacute;tat islamique (EI), des autocrates comme le pr&eacute;sident syrien Bachar al-Assad, ou des politiciens rivalisant de populisme pour avoir une influence, en Europe ou aux &Eacute;tats-Unis, au-del&agrave; de leurs nombreuses diff&eacute;rences notables, partagent tous un trait avec Duterte&nbsp;: ils n&rsquo;h&eacute;sitent pas &agrave; adh&eacute;rer publiquement &agrave; des pratiques qui bafouent le droit international relatif aux droits humains.</p><p>

</p><p>La tactique consistant &agrave; &laquo;&nbsp;d&eacute;noncer et faire honte&nbsp;&raquo; (&laquo;&nbsp;<em>naming and shaming&nbsp;</em>&raquo;), un outil important du plaidoyer de d&eacute;fense des droits humains, est plus efficace si les d&eacute;fenseurs/ses peuvent montrer aux personnes cibl&eacute;es que leurs agissements abusifs leur co&ucirc;teront trop cher en termes de r&eacute;putation, en d&eacute;voilant qu&rsquo;elles enfreignent les r&egrave;gles de droit ou en mettant en lumi&egrave;re l&rsquo;impact d&eacute;vastateur de ces agissements. Mais de plus en plus, semble t-il, certains acteurs se montrent quasi insensibles &agrave; ce type de pressions. Ils ne ressentent pas de honte et ne cherchent m&ecirc;me pas &agrave; cacher leurs abus ou les mesures politiques qui les sous-tendent. Au contraire, ils en font &eacute;talage comme moyen de gagner des voix ou des recrues.</p><p>

</p><p>Cet article donne un aper&ccedil;u de strat&eacute;gies permettant de se mesurer &agrave; de tels acteurs en se focalisant plut&ocirc;t sur leurs r&eacute;seaux ou leurs soutiens financiers, et pour ceux qui violent les droits humains dans le cadre de conflits arm&eacute;s ou d&rsquo;op&eacute;rations s&eacute;curitaires, sur leurs fournisseurs d&rsquo;armes. En mettant l&rsquo;accent sur la complicit&eacute; de leurs soutiens dans les abus et en cherchant &agrave; appliquer des sanctions directement &agrave; ces soutiens, les d&eacute;fenseurs des droits humains ont une chance de pouvoir tout de m&ecirc;me agir sur les calculs de ceux qui se moquent d&rsquo;&ecirc;tre expos&eacute;s. En effet, certains de ceux qui financent ou arment les criminels peuvent s&rsquo;av&eacute;rer plus vuln&eacute;rables &agrave; une d&eacute;nonciation publique que leurs &laquo;&nbsp;clients&nbsp;&raquo;.</p><p>

</p><p>Par ailleurs, &eacute;tant donn&eacute; que le seul fait de soutenir les auteurs d&rsquo;abus peut constituer un grave crime aux yeux du droit international ou une violation des droits humains, les d&eacute;fenseurs/ses doivent faire clairement comprendre que les outils coercitifs tels que les sanctions, ou les mesures punitives telles que les poursuites judiciaires, s&rsquo;appliquent aussi directement &agrave; ces soutiens.</p><p>

</p><p>Le Tribunal sp&eacute;cial pour la Sierra Leone, par exemple, a condamn&eacute; en 2012 le pr&eacute;sident du Liberia, Charles Taylor, pour sa complicit&eacute; dans les crimes de guerre commis par un groupe rebelle violent dans la Sierra Leone voisine. Le tribunal a mis en &eacute;vidence que Taylor fournissait armes et assistance au Front r&eacute;volutionnaire uni (RUF), responsable de nombreux crimes, et participait au commerce des diamants du sang qui a aid&eacute; &agrave; financer le RUF pendant la guerre civile de Sierra Leone. Plus r&eacute;cemment, il a &eacute;t&eacute; rapport&eacute; que des avocats du gouvernement am&eacute;ricain, pesant les risques d&rsquo;une aide aux bombardements effectu&eacute;s par la coalition men&eacute;e par l&rsquo;Arabie saoudite au Y&eacute;men, avaient pris en compte ce pr&eacute;c&eacute;dent juridique &eacute;tabli par le jugement de Taylor, au moment d&rsquo;&eacute;valuer la responsabilit&eacute; des &Eacute;tats-Unis en tant que soutien &agrave; cette coalition.</p><p>

</p><p>Comme toutes les strat&eacute;gies de plaidoyer, il faut bien-s&ucirc;r nuancer celles qui sont pr&eacute;sent&eacute;es ici pour les adapter &agrave; l&rsquo;ampleur et &agrave; la nature des abus commis ainsi qu&rsquo;au degr&eacute; de complicit&eacute; des soutiens. Autrement dit, il n&rsquo;existe pas d&rsquo;approche unique. Mais le fait de se focaliser sur les r&eacute;seaux de complices, et non pas seulement sur les principaux auteurs d&rsquo;abus ou leurs responsables hi&eacute;rarchiques, est un outil important de protection et de promotion des droits humains.</p><p>

</p><h2 id="03dcb7">La tactique du &laquo;&nbsp;naming and shaming&nbsp;&raquo;</h2><p>

</p><p>Les d&eacute;fenseurs des droits humains excellent dans l&rsquo;art d&rsquo;exploiter la honte d&rsquo;&ecirc;tre expos&eacute; afin d&rsquo;obtenir des changements. Une fois expos&eacute;s, certains gouvernements ou entreprises craignent tellement d&rsquo;&ecirc;tre en pleine lumi&egrave;re qu&rsquo;ils changent rapidement de tactique pour &eacute;touffer des critiques suppl&eacute;mentaires.</p><p>

</p><p>Par exemple, en octobre 2016, quelques jours seulement apr&egrave;s la publication d&rsquo;un rapport sur le r&ocirc;le jou&eacute; par son gouvernement dans le viol et l&rsquo;exploitation sexuelle des femmes et filles enlev&eacute;es par Boko Haram, le pr&eacute;sident du Nigeria, Muhammadu Buhari, a ordonn&eacute; une enqu&ecirc;te sp&eacute;ciale sur ces all&eacute;gations. De m&ecirc;me, si le gouvernement de la R&eacute;publique centrafricaine a d&eacute;cid&eacute; en juin 2016 de r&eacute;voquer le directeur d&rsquo;une unit&eacute; de police responsable de nombreux abus, c&rsquo;est parce que des chercheurs venaient d&rsquo;&eacute;tablir en d&eacute;tail son r&ocirc;le dans plus de 18 ex&eacute;cutions ill&eacute;gales.</p><p>

</p><p>Parfois, le simple fait de d&eacute;noncer les auteurs d&rsquo;abus, ou leur crainte d&rsquo;&ecirc;tre poursuivis en justice, permettent aux d&eacute;fenseurs des droits humains d&rsquo;&ecirc;tre entendus pour d&eacute;finir comment les d&eacute;cideurs devraient rem&eacute;dier &agrave; la situation. Des recherches approfondies sur le travail des enfants dans les mines, par exemple, ont permis aux d&eacute;fenseurs de fa&ccedil;onner des recommandations sur les proc&eacute;d&eacute;s &agrave; respecter par les entreprises dans le cadre d&rsquo;investissements responsables, promulgu&eacute;es par l&rsquo;Organisation de coop&eacute;ration et de d&eacute;veloppement &eacute;conomiques. Au Japon, l&rsquo;&eacute;tude sur le harc&egrave;lement et les brutalit&eacute;s visant des jeunes gens en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identit&eacute; de genre a donn&eacute; l&rsquo;impulsion n&eacute;cessaire pour revoir le programme scolaire de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'il int&egrave;gre mieux les besoins et perspectives des &eacute;l&egrave;ves lesbiennes, gays, bisexuel/les et transgenres.</p><p>

</p><p>Cela peut para&icirc;tre paradoxal, mais l&rsquo;&eacute;nergie d&eacute;pens&eacute;e par certains gouvernements violant les droits humains pour faire taire les critiques, tout en continuant &agrave; commettre des abus, r&eacute;v&egrave;le aussi la force de la tactique &laquo;&nbsp;d&eacute;noncer et faire honte&nbsp;&raquo; (<em>naming and shaming</em>).</p><p>

</p><p>Le d&eacute;fenseur bahre&iuml;ni des droits humains Nabeel Rajab, par exemple, risque d&rsquo;&ecirc;tre condamn&eacute; &agrave; 15 ans de prison pour avoir tweet&eacute; sur des actes pr&eacute;sum&eacute;s de torture &agrave; la prison de Jau et sur les frappes a&eacute;riennes au Y&eacute;men commises par la coalition men&eacute;e par les Saoudiens, dont fait partie le Bahre&iuml;n. En juin 2016, imm&eacute;diatement apr&egrave;s que les Nations Unies ont ajout&eacute; la coalition des Saoudiens &agrave; sa &laquo;&nbsp;liste de la honte&nbsp;&raquo; parce qu&rsquo;elle attaquait des &eacute;coles, des h&ocirc;pitaux, tuait et mutilait des enfants au Y&eacute;men, l&rsquo;Arabie saoudite et ses alli&eacute;s arabes ont lanc&eacute; une campagne diplomatique sans pr&eacute;c&eacute;dent pour qu'on efface leur nom du tableau, allant jusqu&rsquo;&agrave; menacer de cesser de financer des programmes humanitaires cl&eacute;s. Bien que le secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral de l&rsquo;ONU, Ban Ki-moon, ait rendu ce chantage public &ndash; une v&eacute;ritable gifle diplomatique pour la coalition des Saoudiens&nbsp;&ndash;, leur campagne a fonctionn&eacute;. Quand ils sont puissants, les responsables des abus &eacute;chappent souvent &agrave; la critique, m&ecirc;me si elle se fonde sur une analyse d&eacute;taill&eacute;e de leurs pratiques abusives.</p><p>

</p><p>Il est encore plus inqui&eacute;tant de voir que certains criminels vont jusqu&rsquo;&agrave; essayer d&rsquo;attirer l&rsquo;attention du public sur leurs crimes. Quand l&rsquo;EI filme ses ex&eacute;cutions, il couvre les visages de ses soldats, mais pas leurs actes. Cela n&rsquo;a rien d&rsquo;accidentel. L&rsquo;EI semble avoir pens&eacute; le viol de femmes y&eacute;zidies par ses soldats en Irak et la brutalit&eacute; de son pouvoir en Libye notamment pour attirer de nouvelles recrues. Un rapport r&eacute;cent de l&rsquo;ONU sur l&rsquo;EI concluait&nbsp;: &laquo;&nbsp;<em>En rendant publiques ses exactions, le groupe dit &lsquo;&Eacute;tat islamique&rsquo; cherche &agrave; faire part de son autorit&eacute; sur les zones qu&rsquo;il contr&ocirc;le, afin de montrer sa force, attirer des recrues et menacer tous ceux [...] qui ne sont pas d&rsquo;accord avec son id&eacute;ologie&nbsp;</em>&raquo;.</p><p>

</p><p>Il y a de nombreux cas o&ugrave; l&rsquo;intention de nuire est moins flagrante mais qui ob&eacute;issent &agrave; la m&ecirc;me logique. Les centres extraterritoriaux o&ugrave; l&rsquo;Australie maintient les demandeurs d&rsquo;asile en d&eacute;tention semblent bien &ecirc;tre con&ccedil;us pour que les conditions y soient si inhumaines qu&rsquo;elles dissuadent d&rsquo;autres personnes de chercher refuge sur les rivages australiens.</p><p>

</p><p>En Hongrie, le Premier ministre Viktor Orban n&rsquo;h&eacute;site pas &agrave; &eacute;voquer publiquement des pratiques qui violent les normes internationales fondamentales. Il insiste sur le fait que &laquo;&nbsp;<em>l&rsquo;identit&eacute; europ&eacute;enne est enracin&eacute;e dans le christianisme</em>&nbsp;&raquo; et se r&eacute;f&egrave;re au soi-disant &laquo;&nbsp;<em>droit de d&eacute;cider que nous ne voulons pas davantage de musulmans</em>&nbsp;&raquo;. Le gouvernement Orban a install&eacute; des cl&ocirc;tures de fil barbel&eacute; et a poursuivi en justice des demandeurs d&rsquo;asile qui les avaient franchies. Il a volontairement attis&eacute; les sentiments anti r&eacute;fugi&eacute;s en d&eacute;pensant des millions de deniers publics dans une campagne de d&eacute;nigrement. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;appuyer un r&eacute;f&eacute;rendum pour refuser d&rsquo;honorer l&rsquo;engagement europ&eacute;en de la Hongrie de reloger des demandeurs d&rsquo;asile r&eacute;fugi&eacute;s en Gr&egrave;ce et en Italie, d&eacute;j&agrave; d&eacute;bord&eacute;es. En apparence, l&rsquo;objectif de ce type de politiques est d&rsquo;emp&ecirc;cher les demandeurs d&rsquo;asile et les migrants d&rsquo;entrer dans le pays, mais elles visent aussi, pour le gouvernement, &agrave; mobiliser le soutien populaire.</p><p>

</p><p>Pendant la campagne &eacute;lectorale de Donald Trump pour la pr&eacute;sidence am&eacute;ricaine, il appelait ouvertement &agrave; des pratiques qui constitueraient des crimes de guerre selon le droit international humanitaire. Il louait par exemple les vertus de techniques d&rsquo;interrogatoire telles que la simulation de noyade (<em>waterboarding</em>), &laquo;&nbsp;<em>et m&ecirc;me pire&nbsp;</em>&raquo;, &eacute;cartant les voix qui d&eacute;sapprouvent de telles pratiques, les qualifiant de &laquo;&nbsp;<em>trop politiquement correctes</em>&nbsp;&raquo;. Quand on lui a rappel&eacute; que la torture &eacute;tait ill&eacute;gale, Trump a jur&eacute; qu&rsquo;il s&rsquo;efforcerait de changer les lois. &Eacute;videmment, gouverner n&rsquo;est pas la m&ecirc;me chose que faire campagne. Suite &agrave; son &eacute;lection, Trump a d&eacute;clar&eacute; &agrave; <em>60 Minutes</em> et au <em>New York Times</em> que la torture &laquo;&nbsp;<em>ne serait pas aussi efficace que ce qu&rsquo;on pense en g&eacute;n&eacute;ral.</em>&nbsp;&raquo;</p><p>

</p><p>Ce type de rh&eacute;torique pose de graves probl&egrave;mes. Quand Trump se focalise sur le degr&eacute; d&rsquo;efficacit&eacute; de la technique, il passe &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l&rsquo;essentiel. Le droit international &eacute;nonce clairement qu&rsquo;aucune urgence nationale, aussi d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e soit-elle, ne peut justifier le recours &agrave; la torture. Par ailleurs, le fait que Trump ait choisi le L<sup>t</sup> G<sup>al</sup> Michael Flynn comme conseiller en s&eacute;curit&eacute; nationale est la manifestation d&rsquo;un inqui&eacute;tant m&eacute;pris des principes des droits humains et du droit applicable aux situations de guerre puisque, m&ecirc;me quand on lui a pos&eacute; la question directement, Flynn n&rsquo;a pas &eacute;cart&eacute; l&rsquo;&eacute;ventualit&eacute; d&rsquo;utiliser le <em>waterboarding</em>, ce qui constituerait une forme de torture.</p><p>

</p><p>Pour beaucoup de politicien/nes populistes, le fait que leurs tactiques soient d&eacute;voil&eacute;es ou que leurs abus soient condamn&eacute;s ne constitue pas une situation &agrave; &eacute;viter. Au contraire, ils y voient une strat&eacute;gie de dissuasion et un argument &eacute;lectoral. Ces gouvernements justifient la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de leurs politiques, qui violent les droits humains, comme n&eacute;cessaires pour lutter contre le terrorisme ou endiguer l&rsquo;immigration. Ils &eacute;cartent les critiques des organisations de d&eacute;fense des droits en se r&eacute;f&eacute;rant au vaste soutien populaire de leurs citoyens. En effet, les leaders ne peuvent pas se passer de leurs partisans, et c&rsquo;est pourquoi toute strat&eacute;gie globale visant les soutiens de ces dirigeants qui se moquent d&rsquo;&ecirc;tre expos&eacute;s doit prendre en compte la mani&egrave;re dont ces messages r&eacute;sonnent aux oreilles de leurs &eacute;lecteurs, recrues ou soutiens.</p><p>

</p><p>De m&ecirc;me, il est &eacute;galement important de s&rsquo;int&eacute;resser au r&ocirc;le des gouvernements alli&eacute;s qui offrent aux auteurs &eacute;hont&eacute;s d&rsquo;abus une couverture politique et une protection contre tout examen pouss&eacute; au sein d&rsquo;organismes intergouvernementaux comme l&rsquo;ONU. La Russie, par exemple, a utilis&eacute; son pouvoir comme membre permanent du Conseil de s&eacute;curit&eacute; de l&rsquo;ONU, opposant son veto &agrave; cinq reprises afin de couvrir les crimes du gouvernement Assad en Syrie.</p><p>

</p><h2 id="10ba21">Confronter ceux qui soutiennent les abus</h2><p>

</p><p>La tactique dite &laquo;&nbsp;<em>naming and shaming</em>&nbsp;&raquo; (&laquo;&nbsp;d&eacute;noncer et faire honte&nbsp;&raquo;) conna&icirc;t des limites quand on tente de l&rsquo;appliquer &agrave; des individus qui n&rsquo;ont pas honte. Mais cela ne signifie pas pour autant que ces acteurs soient intouchables ou inamovibles. M&ecirc;me si les condamnations dans les m&eacute;dias ou aupr&egrave;s du public ont peu de chances de les freiner ou de modifier leurs calculs, ces acteurs n'op&egrave;rent pas de fa&ccedil;on isol&eacute;e. Dans les r&eacute;gions munies de tribunaux r&eacute;gionaux efficaces sp&eacute;cialis&eacute;s dans les droits humains, comme la Cour europ&eacute;enne des droits de l&rsquo;homme, un proc&egrave;s peut &ecirc;tre un puissant vecteur de changement. Mais dans beaucoup d&rsquo;autres r&eacute;gions, pour affronter efficacement ceux qui sont insensibles &agrave; la honte, les groupes de d&eacute;fense des droits humains devront faire bien plus qu&rsquo;exposer leurs torts en pleine lumi&egrave;re. Ils devront aussi se focaliser sur ceux qui aident ces acteurs &agrave; continuer leurs m&eacute;faits.</p><p>

</p><p>Cette approche dynamique globale, qui s&rsquo;attaque &agrave; ceux qui apportent leur soutien, n&rsquo;est pas un terrain inconnu des d&eacute;fenseurs. En 1997, ceux qui voulaient mettre fin aux abus de l&rsquo;Arm&eacute;e de r&eacute;sistance du Seigneur (LRA) de Joseph Kony, un groupe arm&eacute; fond&eacute; dans le Nord de l&rsquo;Ouganda qui lui aussi tirait fiert&eacute; de sa propre violence, ont appel&eacute; le gouvernement voisin du Soudan &agrave; cesser de soutenir le groupe. En 2003, des chercheurs ont trouv&eacute; une connexion entre les armes utilis&eacute;es dans des attaques ill&eacute;gales des Lib&eacute;riens unis pour la r&eacute;conciliation et la d&eacute;mocratie (LURD) et la Guin&eacute;e voisine. En mettant en lumi&egrave;re cette connexion, qui violait un embargo de l&rsquo;ONU sur les armes destin&eacute;es au Liberia, Human Rights Watch a pu appeler &agrave; la suspension du soutien militaire des &Eacute;tats-Unis &agrave; la Guin&eacute;e.</p><p>

</p><p>Quant &agrave; la lutte contre l&rsquo;enr&ocirc;lement d&rsquo;enfants-soldats par les Tigres tamouls de lib&eacute;ration de l&rsquo;Elam (LTTE), elle ne s&rsquo;est pas arr&ecirc;t&eacute;e aux fronti&egrave;res du Sri Lanka. En 2006, Human Rights Watch a analys&eacute; les pratiques coercitives utilis&eacute;es par les LTTE pour soutirer de l&rsquo;argent &agrave; la communaut&eacute; tamoul du Canada. Tout en demandant au gouvernement canadien de prendre des mesures contre ces intimidations et extorsions, le rapport recommandait aux Tamouls du Canada eux-m&ecirc;mes de veiller &agrave; ce que les fonds envoy&eacute;s &agrave; des causes humanitaires ne soient pas utilis&eacute;s au profit des LTTE, tant que ceux-ci commettaient de graves violations.</p><p>

</p><p>Cette strat&eacute;gie de recherche impliquait de montrer de d&eacute;montrer &agrave; la fois que les tactiques utilis&eacute;es pour soutirer de l&rsquo;argent au Canada &eacute;taient abusives et que les fonds eux-m&ecirc;mes aidaient &agrave; commettre d&rsquo;autres abus au Sri Lanka. Le gouvernement canadien, et d&rsquo;autres, ont par cons&eacute;quent interdit aux LTTE de lever des fonds sur leur territoire. Pr&egrave;s de dix plus tard, une chambre d&rsquo;appel de la Cour de la Haye a d&eacute;cr&eacute;t&eacute; que cinq personnes ayant lev&eacute; des millions d&rsquo;euros pour les LTTE faisaient partie d&rsquo;une organisation criminelle ayant l&rsquo;intention de commettre des crimes de guerre, notamment de recruter des enfants-soldats. Dans ce cas pr&eacute;cis, les soutiens n&rsquo;ont pas seulement &eacute;t&eacute; expos&eacute;s, ils ont &eacute;galement &eacute;t&eacute; condamn&eacute;s en tant que rouages d&rsquo;une vaste &laquo;&nbsp;<em>organisation criminelle</em>&nbsp;&raquo;.</p><p>

</p><p>Cette approche a &eacute;t&eacute; pouss&eacute;e un peu plus loin au cours d&rsquo;une &eacute;tude de 2013 sur les abus commis par des groupes arm&eacute;s dans leur offensive pour s&rsquo;emparer de parties de la province de Latakia en Syrie &ndash; baptis&eacute;e &laquo;&nbsp;<em>op&eacute;ration de lib&eacute;ration de la c&ocirc;te</em>&nbsp;&raquo;. Les chercheurs ont utilis&eacute; des publications sur les r&eacute;seaux sociaux pour identifier les individus qui levaient activement des fonds pour soutenir l&rsquo;op&eacute;ration. Contrairement au travail pr&eacute;c&eacute;dent sur les LTTE, cette &eacute;tude n&rsquo;a mis en &eacute;vidence aucun signe de coercition ou de tactiques abusives pour soutirer de l&rsquo;argent. Et contrairement &agrave; la situation impliquant le LURD, il n&rsquo;existait pas d&rsquo;embargo sur les armes pour la Syrie. Malgr&eacute; tout, en signalant les abus commis par les groupes arm&eacute;s financ&eacute;s par ces dons, Human Rights Watch a pu sugg&eacute;rer de restreindre ou de bloquer les virements faits par des habitants du Golfe vers les groupes responsables de l&rsquo;op&eacute;ration militaire. Cette strat&eacute;gie de plaidoyer a mis l&rsquo;accent sur le risque de complicit&eacute; des donateurs en indiquant qu&rsquo;ils pourraient avoir &agrave; r&eacute;pondre des abus commis par les groupes arm&eacute;s s&rsquo;ils continuaient &agrave; leur fournir de l&rsquo;argent une fois que les tactiques de cette op&eacute;ration abusive seraient rendues publiques.</p><p>

</p><h2 id="0b489f">Les financeurs de violations</h2><p>

</p><p>En s&rsquo;appuyant sur des recherches sur les crimes de l&rsquo;EI en Libye, Human Rights Watch a demand&eacute; au Conseil de s&eacute;curit&eacute; de l&rsquo;ONU d&rsquo;imposer des sanctions non pas seulement &agrave; l&rsquo;EI et &agrave; ses membres, mais aussi &agrave; &laquo;&nbsp;<em>ceux qui financent volontairement ou assistent les abus de toute autre fa&ccedil;on&nbsp;</em>&raquo;. Cette recommandation est bas&eacute;e sur l&rsquo;id&eacute;e que des sanctions contre ceux qui financent les abus en connaissance de cause pourraient les dissuader de continuer &agrave; favoriser ces atrocit&eacute;s.</p><p>

</p><p>Bien entendu, m&ecirc;me avant que les d&eacute;fenseurs des droits humains ne fassent cette recommandation, de nombreuses actions internationales essayaient d&eacute;j&agrave; d&rsquo;endiguer la mont&eacute;e de l&rsquo;EI en &eacute;touffant ses r&eacute;seaux financiers. Des tactiques similaires ont &eacute;t&eacute; utilis&eacute;es pour combattre les programmes nucl&eacute;aires de la Cor&eacute;e du Nord et de l&rsquo;Iran.</p><p>

</p><p>Certaines de ces initiatives intergouvernementales sont motiv&eacute;es par des consid&eacute;rations politiques qui d&eacute;passent compl&egrave;tement le travail et le mandat des organisations de d&eacute;fense des droits humains, tandis que d&rsquo;autres jouent sur les deux tableaux. Il y a longtemps que les multiples comit&eacute;s d&rsquo;experts charg&eacute;s des sanctions au Conseil de s&eacute;curit&eacute; de l&rsquo;ONU ont, dans le cadre dans leur mandat, le devoir de rechercher et d&rsquo;identifier les responsables des violations des droits humains et des crimes de guerre, ainsi que d&rsquo;enqu&ecirc;ter sur les ventes d&rsquo;armes et sur l&rsquo;exploitation ill&eacute;gale de ressources naturelles ou de finances.</p><p>

</p><p>Mais en g&eacute;n&eacute;ral, les chercheurs travaillant sur les droits humains ne vont pas jusqu&rsquo;&agrave; effectuer l&rsquo;&eacute;norme travail sp&eacute;cialis&eacute; d&rsquo;analyse financi&egrave;re qui serait n&eacute;cessaire pour identifier les soutiens financiers. S&rsquo;engager dans ce domaine de recherche n&eacute;cessitera de ma&icirc;triser l&rsquo;expertise de comptables, de sp&eacute;cialistes sur les armes ou encore de personnes capables de dresser des cartes de ces r&eacute;seaux. Il faudra apprendre les techniques efficaces d&eacute;j&agrave; utilis&eacute;es par d&rsquo;autres acteurs pour s&rsquo;attaquer aux r&eacute;seaux qui soutiennent les criminels insensibles &agrave; la honte. Par exemple, <em>The Sentry</em> (La Sentinelle), une nouvelle initiative qui cherche &agrave; explorer cet espace, men&eacute;e par George Clooney et John Prendergast, suit les circuits de l&rsquo;argent puis &eacute;met des recommandations visant &agrave; d&eacute;manteler les montages juteux qui permettent aux soutiens de profiter, financi&egrave;rement et politiquement, des conflits et des atrocit&eacute;s de masse en Afrique de l&rsquo;Est.</p><p>

</p><p>Pourtant, m&ecirc;me si les groupes de d&eacute;fense des droits humains parviennent &agrave; ma&icirc;triser ce type d&rsquo;expertise, le succ&egrave;s n&rsquo;est pas garanti. Par exemple, les attaques de l&rsquo;EI en France en 2015-2016 co&ucirc;taient relativement peu, quelques milliers d&rsquo;euros seulement. Ainsi, l&rsquo;attaque du 14-Juillet &agrave; Nice n&rsquo;a co&ucirc;t&eacute; &agrave; Mohamed Lahouaiej-Bouhlel que 2&nbsp;700 &euro;. Toutefois, dans certains cas, adopter une vision plus large pourrait donner des moyens de pression importants aux d&eacute;fenseurs cherchant &agrave; modifier le comportement de ceux qui n&rsquo;ont pas honte de leurs abus.</p><p>

</p><p>Un exemple des opportunit&eacute;s ouvertes par cette vision &eacute;largie est le travail r&eacute;cent visant &agrave; appliquer les principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l&rsquo;homme, aux violations du droit international commises en Cisjordanie. Dans son rapport de janvier 2016, Human Rights Watch a d&eacute;montr&eacute; qu&rsquo;il &eacute;tait impossible d&rsquo;avoir des relations &eacute;conomiques avec les colonies isra&eacute;liennes sans contribuer &agrave; l&rsquo;injustice et &agrave; la discrimination &agrave; l&rsquo;&eacute;gard des Palestiniens. Les initiateurs de campagnes sur les droits humains sont depuis longtemps en relation avec des entreprises pour leur demander de cesser d&rsquo;elles-m&ecirc;mes leurs activit&eacute;s dans les colonies et de passer au crible les &eacute;ventuelles connexions de leurs cha&icirc;nes d&rsquo;approvisionnement avec ces colonies. Ce type d&rsquo;analyse des affaires en lien avec les droits humains a permis &agrave; Human Rights Watch d&rsquo;apporter sa pierre en argumentant, par exemple, que la filiale isra&eacute;lienne de la soci&eacute;t&eacute; immobili&egrave;re RE/MAX, quand elle promeut, vend et loue des logements dans les colonies, va &agrave; l&rsquo;encontre des bonnes pratiques de responsabilit&eacute; sociale des entreprises et de ses responsabilit&eacute;s au regard des droits humains.</p><p>

</p><p>La le&ccedil;on que l&rsquo;on peut tirer de ce genre de travail est qu&rsquo;il est crucial de percer le voile du &laquo;&nbsp;<em>d&eacute;ni plausible</em>&nbsp;&raquo; derri&egrave;re lequel s&rsquo;abritent les corporations. Les groupes de d&eacute;fense des droits humains ont ici un r&ocirc;le important &agrave; jouer en informant les entreprises de leur possible complicit&eacute; dans des abus et des crimes de guerre qui ont lieu loin d&rsquo;elles.</p><p>

</p><p>En juin 2015, le procureur g&eacute;n&eacute;ral de la Suisse a refus&eacute; de donner suite &agrave; une plainte soumise par TRIAL International, une ONG qui lutte contre l&rsquo;impunit&eacute; pour les crimes internationaux, contre un affineur d&rsquo;or suisse soup&ccedil;onn&eacute; de traiter de l&rsquo;or issu de zones de conflit en R&eacute;publique d&eacute;mocratique du Congo. Les accusations de soutien ill&eacute;gal &agrave; un groupe arm&eacute; congolais pratiquant le pillage ont &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;es car le procureur n&rsquo;a pas trouv&eacute; d&rsquo;&eacute;l&eacute;ments prouvant que l&rsquo;entreprise d&rsquo;affinage &eacute;tait suffisamment inform&eacute;e des abus ayant lieu dans la zone d&rsquo;o&ugrave; provenait r&eacute;ellement l&rsquo;or. Si on avait dispos&eacute; des &eacute;l&eacute;ments prouvant que l&rsquo;affineur &eacute;tait au courant des abus et avait malgr&eacute; tout entretenu ce commerce, ce type de d&eacute;fense fond&eacute;e sur l&rsquo;ignorance de complicit&eacute; n&rsquo;aurait pas tenu.</p><p>

</p><p>L&rsquo;utilisation d&rsquo;outils de contrainte tels que les sanctions cibl&eacute;es ou le gel des avoirs pose in&eacute;vitablement la question des effets ind&eacute;sirables, du non-respect des proc&eacute;dures l&eacute;gales ou des confusions d&rsquo;identit&eacute;. Ces risques sont d&rsquo;autant plus importants que les mesures d&rsquo;ex&eacute;cution ont souvent lieu en dehors de toute proc&eacute;dure l&eacute;gale. On peut aussi l&eacute;gitimement s&rsquo;inqui&eacute;ter de la proportionnalit&eacute; de ces mesures, surtout si on consid&egrave;re l&rsquo;impact des sanctions sur les proches et les partenaires commerciaux des individus et entit&eacute;s sanctionn&eacute;s.</p><p>

</p><p>Certains m&eacute;canismes de sanction, comme ceux &eacute;tablis par le Conseil de s&eacute;curit&eacute; de l&rsquo;ONU pour lutter contre le terrorisme, pr&eacute;voient d&eacute;sormais un moyen de faire appel de ces mesures, mais les proc&eacute;dures d&rsquo;appel sont encore tr&egrave;s d&eacute;ficientes. En dehors du domaine de la lutte antiterroriste, d&rsquo;autres r&eacute;gimes de sanction ex&eacute;cut&eacute;s par le Conseil de s&eacute;curit&eacute; de l&rsquo;ONU ne sont m&ecirc;me pas assortis de ces faibles m&eacute;canismes de recours.</p><p>

</p><p>Par ailleurs, la crainte de recevoir des p&eacute;nalit&eacute;s pour non-respect des restrictions peut conduire les acteurs &eacute;conomiques internationaux &agrave; &eacute;liminer le risque une fois pour toutes, en cessant purement et simplement de faire des affaires dans les territoires &laquo;&nbsp;&agrave; haut risque&nbsp;&raquo;. Sans le vouloir, cela peut alors marginaliser des communaut&eacute;s en limitant leur acc&egrave;s aux services financiers, les emp&ecirc;chant ainsi de recevoir des paiements et feinant leur d&eacute;veloppement &eacute;conomique. Oxfam a ainsi fait campagne contre les restrictions du gouvernement am&eacute;ricain sur les transferts d&rsquo;argent informels vers la Somalie, en montrant qu&rsquo;elles impactaient l&rsquo;acc&egrave;s des Somaliens &agrave; des virements sur lesquels ils comptaient pour assurer leurs besoins fondamentaux.</p><p>

</p><p>S&rsquo;il y a donc des raisons d&rsquo;&ecirc;tre prudents, du point de vue des droits humains, il y en a aussi de mettre &agrave; ex&eacute;cution des sanctions, de fa&ccedil;on r&eacute;fl&eacute;chie, contre ceux qui soutiennent ou sont consciemment complices des violations. Ces mesures peuvent jouer un r&ocirc;le puissant pour influencer les comportements, et c&rsquo;est pourquoi elles devraient toujours &ecirc;tre r&eacute;versibles, donnant ainsi aux soutiens qui attachent de l'importance &agrave; leur bilan une bonne raison d&rsquo;arr&ecirc;ter de soutenir les criminels. C&rsquo;est un v&eacute;ritable d&eacute;fi que d&rsquo;&ecirc;tre efficace dans le gel des avoirs des soutiens financiers sans pour autant malmener les proc&eacute;dures l&eacute;gales r&eacute;guli&egrave;res ou autres droits fondamentaux. Ce d&eacute;fi, les d&eacute;fenseurs des droits humains devraient pourtant le consid&eacute;rer comme inh&eacute;rent &agrave; leur travail.</p><p>

</p><h2 id="7b5798">D&rsquo;o&ugrave; viennent les armes?</h2><p>

</p><p>Les appuis financiers ont leur importance pour soutenir les criminels internationaux sans vergogne, mais pour ceux qui m&egrave;nent des campagnes militaires abusives en Syrie, au Soudan du Sud ou au Y&eacute;men, les fournisseurs d&rsquo;armes restent un de leurs soutiens les plus cruciaux.</p><p>

</p><p>M&ecirc;me si cela reste possible, il est bien plus difficile de continuer &agrave; commettre des violations &agrave; grande &eacute;chelle sans l&rsquo;afflux de nouvelles armes et munitions, soit depuis l&rsquo;&eacute;tranger, soit par le biais d&rsquo;une production locale. Pour la plupart, les mandats des groupes de d&eacute;fense des droits humains ne leur permettent pas d&rsquo;arr&ecirc;ter les guerres, car cela serait incompatible avec leur obligation de neutralit&eacute; dans tous les conflits arm&eacute;s. Les d&eacute;fenseurs font plut&ocirc;t pression pour que les hostilit&eacute;s, quand elles ont lieu, soient men&eacute;es conform&eacute;ment au droit international humanitaire.</p><p>

</p><p>Pourtant, dans des endroits comme la Syrie, les d&eacute;fenseurs des droits humains ont appel&eacute; le Conseil de s&eacute;curit&eacute; de l&rsquo;ONU &agrave; imposer des embargos sur les armes pour bloquer les futures ventes et transferts d&rsquo;armes au profit d&rsquo;auteurs connus de violations et de crimes de guerre. En 2016, apr&egrave;s des ann&eacute;es de plaidoyer aupr&egrave;s de l&rsquo;ONU men&eacute; par des associations &oelig;uvrant pour l&rsquo;humanitaire, le contr&ocirc;le des armes ou les droits humains, le Conseil de s&eacute;curit&eacute; a examin&eacute; une r&eacute;solution qui aurait impos&eacute; un embargo sur les armes et limit&eacute; les futurs transferts d&rsquo;armes vers le Soudan du Sud. Aux &Eacute;tats-Unis, les d&eacute;fenseurs des droits ont fait campagne contre une vente d&rsquo;armes de 1,2 milliard de dollars &agrave; l&rsquo;Arabie saoudite, poussant le Congr&egrave;s am&eacute;ricain &agrave; d&eacute;battre et &agrave; voter sur le sujet en septembre 2016. Au Royaume-Uni, la Campagne contre le commerce des armes (CAAT) a port&eacute; plainte contre les permis d&rsquo;exportation pour des ventes d&rsquo;armes &agrave; l&rsquo;Arabie saoudite &agrave; la lumi&egrave;re des abus commis par la coalition men&eacute;e par les Saoudiens au Y&eacute;men.</p><p>

</p><p>En novembre 2016, la Turquie a d&eacute;cid&eacute; d&rsquo;arr&ecirc;ter progressivement la production et la vente d&rsquo;engrais, malgr&eacute; leur usage l&eacute;gitime en agriculture, &agrave; cause d&rsquo;inqui&eacute;tudes li&eacute;es au terrorisme. Cette d&eacute;cision a &eacute;t&eacute; prise apr&egrave;s avoir constat&eacute; une forte hausse de la vente d&rsquo;engrais dans les zones frontali&egrave;res avec la Syrie, faisant soup&ccedil;onner que l&rsquo;EI les utilisait pour fabriquer des explosifs.</p><p>

</p><p>Dans les zones o&ugrave; la police ou d&rsquo;autres forces de l&rsquo;ordre sont responsables de multiples abus, comme aux Philippines, au Burundi ou en &Eacute;gypte, les d&eacute;fenseurs des droits se sont inqui&eacute;t&eacute;s que les programmes bilat&eacute;raux d&rsquo;aide de donateurs, notamment dans le domaine de la s&eacute;curit&eacute;, pourraient contribuer &agrave; des violations. En mars 2015, alors qu&rsquo;il faisait l&rsquo;objet de vives critiques de la part des groupes de d&eacute;fense des droits humains pour avoir repris la vente d&rsquo;armes au gouvernement Sissi en &Eacute;gypte, le gouvernement am&eacute;ricain a d&eacute;cid&eacute; de ralentir la politique qu&rsquo;il pratiquait depuis longtemps, et qui permettait aux &Eacute;gyptiens d&rsquo;acheter des &eacute;quipements am&eacute;ricains &agrave; cr&eacute;dit, et ce &agrave; compter de l&rsquo;ann&eacute;e fiscale 2018.</p><p>

</p><p>En juin 2016, la mission de maintien de la paix de l&rsquo;ONU en R&eacute;publique centrafricaine a d&eacute;cid&eacute; de ne plus accepter de policiers burundais en raison d&rsquo;inqui&eacute;tudes sur les violations des droits humains &laquo;&nbsp;<em>graves et persistantes&nbsp;</em>&raquo; commises par la police au Burundi. En effet, le gouvernement burundais, tout comme de nombreux pays en voie de d&eacute;veloppement, profite des salaires vers&eacute;s &agrave; ses troupes participant aux missions de l&rsquo;ONU. En novembre 2016, le Secr&eacute;tariat d&rsquo;&Eacute;tat am&eacute;ricain a suspendu la vente planifi&eacute;e de 26&nbsp;000 fusils d&rsquo;assaut aux Philippines, dirig&eacute;es par Duterte, suite &agrave; une objection soulev&eacute;e par le s&eacute;nateur am&eacute;ricain Ben Cardin sur la violente &laquo;&nbsp;<em>guerre contre la drogue</em>&nbsp;&raquo; de Duterte.</p><p>

</p><p>Depuis 2012, les groupes de d&eacute;fense des droits humains d&eacute;noncent le r&ocirc;le du marchand d&rsquo;armes Rosoboronexport, appartenant &agrave; l&rsquo;&Eacute;tat russe, qui vend des armes au gouvernement syrien. Ils appellent les gouvernements et entreprises responsables &agrave; &eacute;viter de conclure tout nouveau contrat commercial avec cette soci&eacute;t&eacute;. Les militants ont &eacute;galement demand&eacute; aux salons de l&rsquo;armement de Paris et de Londres de cesser d&rsquo;accepter Rosoboronexport comme exposant.</p><p>

</p><p>Enfin, les groupes de d&eacute;fense des droits humains ont mis directement en cause le groupe britannique BAE Systems ainsi que les groupes am&eacute;ricains Boeing et General Dynamics, en tant que fournisseurs d&rsquo;armes &agrave; l&rsquo;Arabie saoudite, armes qui permettent des abus &agrave; &ecirc;tre commis au Y&eacute;men. BAE tient actuellement des discussions sur un contrat potentiel de cinq ans pour fournir &agrave; l&rsquo;Arabie saoudite des avions de combat Eurofighter Typhoon. La r&eacute;cente vente d&rsquo;armes &agrave; l&rsquo;Arabie saoudite approuv&eacute;e par le Congr&egrave;s am&eacute;ricain comprenait des tanks Abrams produits par General Dynamics, destin&eacute;s &agrave; remplacer des tanks endommag&eacute;s pendant les combats au Y&eacute;men.</p><p>

</p><p>En ao&ucirc;t 2016, Textron, qui &eacute;tait la derni&egrave;re soci&eacute;t&eacute; fabriquant des armes &agrave; sous-munitions aux &Eacute;tats-Unis, a d&eacute;cid&eacute; de mettre fin &agrave; ce type d&rsquo;activit&eacute;s. Cette victoire n&rsquo;a pas &eacute;t&eacute; seulement obtenue par la honte caus&eacute;e par l&rsquo;interdiction internationale de ce type d&rsquo;armes. Les inqui&eacute;tudes grandissantes au sujet des civils du Y&eacute;men tu&eacute;s par ces armes utilis&eacute;es par la coalition saoudienne ont jou&eacute; un grand r&ocirc;le. Les raisons fournies par l&rsquo;entreprise elle-m&ecirc;me pour expliquer sa d&eacute;cision d&rsquo;arr&ecirc;ter de produire des sous-munitions, qui a suivi de peu la suspension par le gouvernement am&eacute;ricain, en mai, de la vente de ces armes &agrave; l&rsquo;Arabie saoudite, disaient clairement qu&rsquo;il &eacute;tait devenu &laquo; <em>difficile d&rsquo;obtenir les autorisations</em>&nbsp;&raquo; n&eacute;cessaires pour vendre aux clients &eacute;trangers.</p><p>

</p><p>Il existe des strat&eacute;gies moins conventionnelles pour bloquer l&rsquo;afflux des armes vers des zones o&ugrave; elles pourraient &ecirc;tre utilis&eacute;es pour commettre davantage d&rsquo;abus. En 2012, le Royaume-Uni a invoqu&eacute; des sanctions de l&rsquo;UE visant &agrave; bloquer une livraison d&rsquo;h&eacute;licopt&egrave;res de combat r&eacute;par&eacute;s au gouvernement syrien, faisant appel &agrave; l&rsquo;assureur britannique du navire, Standard Club, pour qu&rsquo;il lui retire sa couverture d&rsquo;assurance. C&rsquo;est s&ucirc;r, une compagnie d&rsquo;assurance n&rsquo;est pas le premier acteur qui vient &agrave; l&rsquo;esprit quand on pense au commerce d&rsquo;armes. Mais cela montre qu&rsquo;en cherchant au-del&agrave; des suspects habituels, le Royaume-Uni a &eacute;t&eacute; capable de faire revenir le navire avant qu&rsquo;il ne puisse livrer sa cargaison. Pousser la compagnie d&rsquo;assurances &agrave; cesser de couvrir le bateau &agrave; cause de la destination probl&eacute;matique de sa cargaison impliquait de la traiter comme complice.</p><p>

</p><p>Plus r&eacute;cemment, en octobre 2016, le secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral de l&rsquo;OTAN a averti l&rsquo;Espagne qu&rsquo;elle ne devrait pas laisser les navires de guerre russes en route pour la Syrie se ravitailler en carburant dans ses ports. En avertissant que les navires pourraient &laquo;&nbsp;<em>&ecirc;tre</em> <em>utilis&eacute;s comme plateforme pour intensifier les attaques contre Alep et le reste de la Syrie, donc pour aggraver la catastrophe humanitaire </em>&raquo;, l&rsquo;OTAN a mis en jeu la r&eacute;putation du gouvernement espagnol. Sans retirer formellement &agrave; la flotte russe sa permission de faire escale, les Espagnols ont choisi de demander &agrave; la Russie des clarifications sur la nature de leur mission &agrave; la lumi&egrave;re des violations actuellement commises en Syrie. Peu apr&egrave;s, Malte a &eacute;galement annonc&eacute; qu&rsquo;elle refusait de laisser les navires russes faire escale et se ravitailler en carburant dans ses ports.</p><p>

</p><h2 id="e8fef8">Attirer l&rsquo;attention sur les complices</h2><p>

</p><p>Un des moments les plus frustrants, pour les d&eacute;fenseurs des droits humains, est lorsque les criminels nient tout en bloc. Le ministre soudanais qui refusait de croire que les troupes de son gouvernement aient pu utiliser des armes chimiques ou violer des centaines de femmes du Darfour, ou le haut responsable du Parti communiste chinois qui a qualifi&eacute; le massacre de la place Tiananmen en 1989 de &laquo;&nbsp;<em>beaucoup de bruit pour rien&nbsp;</em>&raquo;, en sont des exemples paradigmatiques.</p><p>

</p><p>La d&eacute;n&eacute;gation pure et simple de mois, ou m&ecirc;me d&rsquo;ann&eacute;es de recherches difficiles est un d&eacute;sagr&eacute;ment fr&eacute;quent du travail sur les droits humains. Mais ceux qui n&rsquo;ont pas honte ne s&rsquo;emb&ecirc;tent m&ecirc;me pas &agrave; nier&nbsp;: ils tirent fiert&eacute; de ces critiques. Pour les d&eacute;fenseurs des droits humains et ceux qui se battent pour humaniser la conduite en temps de guerre, ces acteurs imperm&eacute;ables aux critiques repr&eacute;sentent une menace ind&eacute;niable. R&eacute;pondre &agrave; cette menace n&eacute;cessitera de repousser les limites du plaidoyer pour les droits humains.</p><p>

</p><p>Les chercheurs en droits humains se focalisent g&eacute;n&eacute;ralement sur ceux qui ont du sang sur les mains ou qui auraient d&ucirc; user de leur pouvoir ou autorit&eacute; pour pr&eacute;venir des injustices. Mais dans les situations o&ugrave; exposer les abus ne suffit pas &agrave; provoquer un changement, les d&eacute;fenseurs doivent syst&eacute;matiquement adopter une vision plus large et consacrer plus d&rsquo;&eacute;nergie &agrave; mieux comprendre les r&eacute;seaux complets d&rsquo;appuis financiers et de fournisseurs d&rsquo;armes qui permettent aux criminels de persister dans leurs m&eacute;faits. Ce genre d&rsquo;analyse demandera certainement des expertises plus pointues qui sortent du domaine classique de la documentation des violations des droits humains. Mais cela m&eacute;rite de s&rsquo;y investir.</p><p>
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