Il faut mener une enquête internationale sur les massacres commis par les forces de sécurité et milices alliées
11 juillet 2014
« La communauté internationale a dénoncé à juste titre les actes atroces commis par l’EIIL, mais ne doit pas maintenant fermer les yeux sur les meurtres sectaires perpétrés par les forces gouvernementales et pro-gouvernementales. »
Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch

(Bagdad, le 11 juillet 2014) - Les forces de sécurité irakiennes ainsi que des milices affiliées au gouvernement semblent avoir illégalement exécuté au moins 255 prisonniers dans six villes et villages en Irak depuis le 9 juin, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Dans la quasi-totalité des cas, ces exécutions ont été commises peu avant la fuite des forces irakiennes face à l’avancée de groupes armés rebelles, notamment l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL, ou ISIS en anglais). La grande majorité des forces de sécurité et des milices irakiennes sont chiites, tandis que les prisonniers assassinés étaient sunnites. Au moins huit victimes étaient des adolescents âgés de moins de 18 ans.

Ces exécutions extrajudiciaires de masse, qui s’apparentent à des crimes de guerre voire à des crimes contre l'humanité, semblent avoir été commises en guise de représailles suite aux atrocités perpétrées par l’EIIL, un groupe extrémiste sunnite qui s’est emparé en juin de plusieurs régions  précédemment contrôlées par le gouvernement central irakien à dominante chiite. L’EIIL, qui s’est rebaptisé « État islamique » le 30 juin, a sommairement exécuté plusieurs dizaines de soldats capturés, ainsi que des miliciens chiites et d’autres membres de minorités religieuses chiites dans les zones dont le groupe armé a saisi le contrôle.

« Tuer des prisonniers est une violation flagrante du droit international », a déclaré Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « La communauté internationale a dénoncé à juste titre les actes atroces commis par l’EIIL, mais ne doit pas maintenant fermer les yeux sur les meurtres sectaires perpétrés par les forces gouvernementales et pro-gouvernementales. »

Une commission d'enquête internationale (ou un organisme de ce type) devrait selon Human Rights Watch être chargée d’examiner les allégations de violations graves des lois de la guerre et du droit international relatif aux droits humains, commises par toutes les parties au conflit en Irak, y compris d’une part les forces gouvernementales et milices pro-gouvernementales, et d’autre part l’EIIL et d’autres groupes armés. Cette enquête devrait viser à établir les faits et identifier les responsables de violations graves, afin de s’assurer qu’ils puissent être traduits en justice.

Human Rights Watch a recueilli des éléments de preuve concernant cinq massacres de prisonniers commis entre le 9 et le 21 juin, à Mossoul et à Tal Afar (province de Nineveh dans le nord), à Baaquba et à Jumarkhe (province de Diyala dans l’est), et à Rawa (province d'Anbar dans l’ouest). Dans chaque cas, selon les déclarations de témoins, de certaines forces de sécurité et de responsables gouvernementaux, les prisonniers auraient été victimes d’exécutions extrajudiciaires commises par des soldats irakiens, des policiers irakiens ou des milices chiites pro-gouvernementales. Dans la plupart des cas les prisonniers ont été tués par balles, mais des dizaines d’entre eux auraient été brûlés vifs, et dans deux cas, des grenades ont été lancées dans les cellules.

Selon de nombreux résidents et militants interrogés par Human Rights Watch, les forces de sécurité irakiennes et les miliciens ont tué les prisonniers sunnites d’une part par crainte qu’ils ne soient libérés par l’EIIL et enrôlés par les rebelles, et d’autre part pour se venger des meurtres de soldats capturés par l’EIIL. Le meurtre de détenus lors d’un conflit armé constitue un crime de guerre, voire un crime contre l’humanité s’il s’agit d’une série de meurtres commis à grande échelle ou de manière systématique, par exemple en tant que politique de l'État.

Le gouvernement irakien a dans le passé nié les allégations qu'il sommairement exécuté des prisonniers. Les ministères de la Défense et de l'Intérieur n'a pas répondu aux demandes de commentaire de Human Rights Watch sur les cinq cas, il documenté.

Dans le cadre de ses recherches sur les cinq massacres, Human Rights Watch a mené des entretiens avec plus de 35 personnes, en tête-à-tête ou par téléphone, et a examiné des séquences vidéo, des photos ainsi que divers articles et reportages de source médiatique.

L’agence de presse Reuters, citant des sources policières, a en outre évoqué une sixième attaque lors de laquelle des policiers à Hilla, dans la province centrale de Babil, auraient exécuté 69 prisonniers dans leurs cellules le 23 juin avant de transférer leurs corps à Bagdad plus tard dans la journée.

Le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki devrait selon Human Rights Watch s’assurer que tout commandant impliqué dans ces crimes soit immédiatement relevé de ses fonctions et traduit en justice.

Communiqué intégral en anglais : http://www.hrw.org/node/127238