Le gouvernement devrait traduire les professeurs en justice et réglementer ces écoles
15 avril 2010
« Le gouvernement sénégalais ne devrait pas rester les bras croisés pendant que des dizaines de milliers d'enfants talibés sont soumis chaque jour à des violences physiques, une négligence totale et, en fait, à des conditions s'apparentant à de l'esclavage. »
Georgette Gagnon, directrice de la division Afrique à Human Rights Watch

(Dakar, le 15 avril 2010) - Des dizaines de milliers d'enfants fréquentant des internats coraniques au Sénégal sont soumis à des conditions qui s'apparentent à de l'esclavage et sont victimes de graves abus, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Human Rights Watch a exhorté les autorités sénégalaises à réglementer toutes les écoles coraniques et à entreprendre une action immédiate et concertée pour traduire en justice les professeurs qui violent les lois sénégalaises contre la mendicité forcée et la maltraitance des enfants.

Le rapport de 126 pages, « ‘Sur le dos des enfants' : Mendicité forcée et autres mauvais traitements à l'encontre des talibés au Sénégal », documente le système d'exploitation et de maltraitance dans le cadre duquel au moins 50 000 garçons appelés talibés - dont la grande majorité a moins de 12 ans, et beaucoup n'ont pas plus de quatre ans - sont forcés de mendier dans les rues du Sénégal pendant de longues heures, sept jours par semaine, par des professeurs appelés marabouts dont plusieurs exhibent des comportements abusives et brutaux. Le rapport indique que les garçons sont souvent soumis par leurs professeurs à des formes extrêmes de maltraitance, de négligence et d'exploitation. Il s'appuie sur des entretiens menés auprès de 175 talibés ou anciens talibés, ainsi qu'auprès d'environ 120 autres personnes, dont des marabouts, des familles qui ont envoyé leurs enfants dans ces écoles, des spécialistes de l'islam, des représentants gouvernementaux et des travailleurs humanitaires.

« Le gouvernement sénégalais ne devrait pas rester les bras croisés pendant que des dizaines de milliers d'enfants talibés sont soumis chaque jour à des violences physiques, une négligence totale et, en fait, à des conditions s'apparentant à de l'esclavage », a remarqué Georgette Gagnon, directrice de la division Afrique à Human Rights Watch. « Le gouvernement devrait saisir l'occasion de la Journée nationale des Talibés, le 20 avril, pour s'engager à réglementer toutes les écoles coraniques et à exiger des comptes aux marabouts responsables de maltraitance. »

Dans la société sénégalaise essentiellement musulmane, où les chefs religieux exercent un pouvoir social et politique immense, les enfants ont depuis longtemps été confiés à des marabouts qui les éduquent dans ces internats coraniques, appelés daaras. Nombre de marabouts, qui servent de tuteurs de facto, remplissent consciencieusement la tradition importante de fournir aux jeunes garçons une éducation religieuse et morale.

Toutefois les recherches menées par Human Rights Watch montrent qu'actuellement, dans de nombreux daaras urbains fonctionnant en internats, d'autres marabouts se servent de l'éducation comme couverture pour l'exploitation économique des enfants à leur charge. Nombre de marabouts dans les daaras urbains exigent que les enfants leur remettent quotidiennement le produit de leur mendicité, et infligent de graves violences physiques et psychologiques aux enfants qui ne peuvent respecter le quota exigé. Human Rights Watch a documenté de nombreux cas de sévices corporels, et plusieurs cas où les enfants ont été enchaînés, attachés et forcés de rester dans des positions pénibles pendant qu'ils étaient battus.

Dans plus de 100 daaras dont Human Rights Watch a interrogé des talibés actuels ou passés, le marabout recueille en général de 20 000 à 60 000 dollars US par an grâce à la mendicité des garçons - une somme substantielle dans un pays où la plupart des gens vivent avec moins de 2 dollars par jour. Certains entretiens laissent supposer que des marabouts peuvent amasser jusqu'à 100 000 dollars par an en exploitant les enfants qui leur sont confiés.

Une tendance généralisée à la maltraitance

Un garçon de 11 ans envoyé par ses parents à l'âge de sept ans à un marabout de Dakar, capitale du Sénégal, a expliqué à Human Rights Watch :

Chaque jour je devais rapporter au marabout 600 CFA (1,30 dollar US), du riz et du sucre. Chaque fois que je ne pouvais pas, le marabout me frappait à coups de câble électrique. Il me frappait tant de fois sur le dos et le cou ; trop pour les compter.... Chaque fois que j'étais battu, je pensais à ma famille qui n'avait jamais levé la main sur moi. Je me rappelais du temps où j'étais à la maison. J'ai fini par m'enfuir, je ne pouvais plus le supporter.

Human Rights Watch a en outre documenté les conditions extrêmement précaires dans lesquelles vivent ces garçons. Les montants substantiels d'argent, de riz et de sucre ramenés collectivement par les talibés mendiants ne sont pas utilisés pour nourrir, vêtir, abriter ou de quelqu'autre façon subvenir aux besoins des enfants. Nombre d'entre eux souffrent de malnutrition sévère cependant que les longues heures passées dans la rue les exposent au danger d'être blessés dans des accidents de voiture, de sévices corporels et sexuels, et de maladies.

Un daara typique est un bâtiment abandonné ou dont la construction est inachevée, et qui offre peu de protection contre la pluie, la chaleur ou le froid. Il est courant que les enfants dorment à 30 dans une petite pièce. Les maladies se répandent rapidement et les enfants tombent souvent malades - de maladies de peau, de paludisme et de parasites intestinaux - mais les marabouts les soignent rarement. Au lieu de cela, beaucoup d'enfants sont forcés de mendier encore plus longtemps pour payer leurs propres médicaments.

La plupart des talibés interrogés par Human Rights Watch ont indiqué qu'ils n'avaient qu'une tenue de rechange et plus de 40 pour cent d'entre eux ne possédaient pas une seule paire de chaussures, et donc ils doivent mendier pieds nus. Certains talibés ont expliqué que lorsqu'ils économisaient un peu d'argent en mendiant de plus longues heures et s'achetaient une nouvelle chemise ou des pantalons, leur marabout prenait les vêtements pour les donner à ses propres enfants.

« Au lieu de s'assurer que les garçons qui leur sont confiés disposent de nourriture, d'éducation et d'un abri correct, bien trop souvent les marabouts se servent de ces jeunes garçons comme source de revenus pour eux et leurs familles », s'est indignée Georgette Gagnon. « C'est honteux. »

Épuisés par les abus continuels et les privations, plus de 1 000 garçons s'enfuient des daaras chaque année. Les centaines d'enfants vivant dans les rues des principales villes du Sénégal représentent l'un des héritages caractéristiques des internats coraniques les plus coupables d'exploitation.

Une inaction persistante

Le gouvernement sénégalais a décrété en 2005 une loi qui pénalise le fait de forcer autrui à mendier en vue d'en tirer personnellement profit. Toutefois les autorités se sont abstenues de prendre des mesures concrètes pour mettre la loi en application et pour mettre un terme à l'exploitation et aux abus contre les talibés. Pas un seul marabout n'a été accusé ou jugé seulement pour le crime de mendicité forcée, bien que l'on puisse voir un grand nombre de ces enfants dans les rues n'importe quel jour de la semaine. Sauf dans de rares cas, de graves sévices corporels commis contre des talibés sont restés pareillement impunis.

À l'exception de quelques daaras « modernes » sponsorisés par l'État - qui combinent les programmes des écoles publiques et coraniques - aucune des écoles coraniques du Sénégal n'est soumises à une réglementation gouvernementale. C'est ce qui a conduit en partie à la prolifération de marabouts peu scrupuleux qui s'intéressent peu à l'éducation des enfants qui leur sont confiés ou à subvenir à leurs besoins.

Bien que nombre des enfants se trouvant dans les daaras du Sénégal viennent de la Guinée-Bissau voisine, son gouvernement n'a pas traduit les marabouts en justice, même dans des cas manifestes de traite d'enfants. La Guinée-Bissau court aussi le risque que la pratique de la mendicité forcée se répande chez elle si elle ne tire pas les leçons des décennies d'inaction au Sénégal.

Les parents envoient leurs enfants dans des daaras surtout par souci de leur assurer une éducation religieuse ; nombre d'entre eux sont aussi influencés par le manque de moyens financiers pour les entretenir à la maison. La plupart des parents ne fournissent aucun soutien financier ou affectif lorsqu'ils envoient l'enfant à un marabout. Si certains ignorent les abus - du fait en partie de la dissimulation délibérée de la part du marabout - d'autres envoient ou renvoient délibérément leurs enfants vers une situation qu'ils savent entachée d'abus.

Les agences d'aide humanitaire qui tentent noblement de combler le manque de protection laissé par le gouvernement, se retrouvent parfois impliquées dans les abus. En mettant l'accent de l'assistance sur les daaras urbains, et en négligeant les écoles rurales, de nombreuses organisations humanitaires nationales et internationales incitent les daaras à se déplacer depuis les zones rurales vers les zones urbaines, où la mendicité forcée est répandue. Dans certains cas, les efforts de ces organisations augmentent les marges bénéficiaires de marabouts peu scrupuleux en leur versant directement l'aide et en ne contrôlant pas la façon dont l'argent est utilisé. De telles agences omettent souvent de signaler les abus ou de remettre en question le laisser-faire de l'État, entre autres pour maintenir de bonnes relations avec le marabout et les autorités.

« Des millions de dollars sont déversés dans des programmes humanitaires et gouvernementaux pour aider les talibés et empêcher les abus, pourtant la prévalence de la mendicité forcée des enfants dans les daaras continue de s'aggraver », a conclu Georgette Gagnon. « La maltraitance endémique de ces enfants ne pourra être éradiquée que lorsque le gouvernement exigera des comptes aux marabouts coupables de ces abus. »

L'inaction du gouvernement à cet égard constitue un manquement à ses responsabilités au regard de la Convention relative aux droits de l'enfant et de la Charte africaine des droits et du bien-être de l'enfant, ainsi que d'autres conventions sur la traite, sur les conditions s'apparentant à l'esclavage, et sur les pires formes de travail des enfants.

Human Rights Watch a par ailleurs appelé l'Organisation de la Conférence islamique à dénoncer la pratique de la mendicité forcée comme étant contraire aux obligations en matière de droits humains au regard de la Déclaration du Caire sur les droits de l'homme en Islam, et a demandé au Rapporteur spécial de l'ONU sur les formes contemporaines d'esclavage d'entreprendre une enquête sur la situation des talibés.