L’euphorie et l’optimisme qui ont suivi les élections relativement pacifiques de 2015 à l’origine de l’administration du Président Muhammadu Buhari ont progressivement cédé la place à de l’inquiétude en 2016. Nombre des graves problèmes des droits humains auxquels il avait promis de s’attaquer lors de son discours d’investiture restent en grande partie non traités et non résolus. Les changements apportés à la direction de l’armée et l’amélioration de la coordination régionale ont permis un refoulement constant du groupe insurgé Boko Haram, l’obligeant ainsi à céder la majeure partie du territoire qu’il contrôlait au nord-est. Le groupe continue toutefois de commettre des crimes contre les civils, notamment des enlèvements et des recrutements forcés.

La baisse de l’intensité des attaques de Boko Haram a été éclipsée par l’insuffisance de la réponse à la crise humanitaire. La plupart des 2,5 millions de personnes déplacées internes (IDP) sont privés des droits fondamentaux, tels que les droits à la nourriture, à un abri, à l’éducation, aux soins de santé, à la protection contre les abus ainsi que le droit à la liberté de mouvement. Les femmes et les jeunes filles déplacées sont en proie à des viols et à des actes d’exploitation sexuelle commis par d’autres personnes déplacées, par des membres de groupes d’autodéfense, par des policiers et par des soldats.

En décembre 2015, l’armée a tué 347 membres du Mouvement islamique du Nigeria (MIN) après un barrage routier opéré par le groupe chiite à Zaria. Des centaines de membres du MIN, dont leur dirigeant Ibrahim El Zakzaky et sa femme, sont toujours en détention, sans chef d’accusation, à l’heure de la rédaction de ce rapport.

L’interdiction du MIN imposée par le gouvernorat de Kaduna en octobre 2016 a déclenché une vague d’interdictions contre les chiites dans quatre États du nord. Depuis, les activités religieuses chiites ont fait l’objet d’assauts et de violence policière, causant la mort de vingtaines de membres du MIN dans les États de Kaduna, Kano, Katsina, Plateau, Sokoto et Yobe.

Dans le reste du pays, les violences communautaires meurtrières entre fermiers et bergers, autrefois limitées aux États du Centre-Nord, se sont propagées dans le sud en 2016. L’absence de justice pour les victimes a contribué à attiser les représailles, créant ainsi des cycles de violence. Dans le sud, la réponse du gouvernement à l’agitation liée à la demande d’indépendance de l’État de Biafra et au militantisme dans le delta du Niger a causé des vingtaines de morts et la destruction de communautés entières.

Exactions commises par Boko Haram

Faisant rage depuis sept ans, le conflit avec Boko Haram est sur le déclin tandis que les opérations militaires menées par les forces nigérianes et leurs voisins du nord-est contre les insurgés se sont intensifiées. D’après les estimations, 550 civils sont morts au cours des attaques de Boko Haram en 2016, contre presque 3 500 en 2015. Les insurgés ont eu recours à des attentats-suicide dans des lieux très fréquentés, tels que des camps de déplacés, des marchés et des mosquées, utilisant généralement des femmes et des filles pour contourner la sécurité. Le 11 février, deux jeunes femmes se sont fait exploser dans le camp de Dikwa dans l’État de Borno, tuant près de 58 déplacés. Une troisième fille a avoué à des agents de sécurité qu’elle avait renoncé à la mission d’attentat-suicide après avoir reconnu certains de ses proches qui logeaient dans le camp.

Les forces de sécurité ont récupéré la plupart des zones contrôlées par le groupe et ont sauvé des milliers d’habitants. Cependant, 197 des 276 lycéennes de Chibok enlevées en avril 2014, ainsi que plus de 300 élèves d’école élémentaire enlevés à Damasak, dans l’État de Borno, en novembre 2014 sont toujours manquants. À l’exception de Maiduguri, capitale de l’État de Borno, qui a été libérée en grande partie des attaques, de nombreuses zones de l’État restent dangereuses et inaccessibles. En juillet, une équipe de travailleurs humanitaires des Nations Unies a été attaquée par des insurgés suspectés alors qu’elle parcourait la route de 85 kilomètres reliant Bama à Maiduguri. Deux personnes ont été blessées au cours de l’attaque et l’ONU a suspendu temporairement ses acheminements d’aide à la suite de l’incident. Les approvisionnements d’aide ont repris deux jours plus tard.

En août, l’État islamique a désigné Abu Musab Al-Barnawi comme nouveau chef de Boko Haram, ce qui a déclenché une scission entre ses adeptes et ceux d’Abubakar Shekau, qui a continué d’insister qu’il dirigeait le groupe armé. Fin août, un porte-parole de l’armée nigériane annoncé qu’Abubakar Shekau avait été tué lors d’un raid aérien mené par l’armée. Les affirmations précédentes de la mort d’Abubakar Shekau s’étaient toutefois révélées fausses.

Comportement des forces de sécurité

Dans l’ensemble du pays, les allégations d’abus, notamment d’arrestations et de détention arbitraires, de torture, de disparitions forcées et d’exécutions sommaires continuent d’accompagner les opérations de sécurité.

En juillet, une commission publique instituée par le gouvernement a recommandé que les soldats impliqués dans le meurtre des 347 membres chiites du Mouvement islamique du Nigeria à Zaria, dans l’État de Kaduna, entre le 12 et le 14 décembre 2015, soient poursuivis en justice. Les autorités n’ont pas encore mis en œuvre les recommandations de la commission.

En février et en mai, les forces de sécurité ont été accusées du meurtre d’au moins 40 membres du Peuple indigène du Biafra (IPOB) et du Mouvement pour l’actualisation de l’État souverain du Biafra (MASSOB). Ces deux groupes militent pour la sécession du Biafra — région du sud-est majoritairement constituée de personnes de langue igbo — et pour la libération de Nnamdi Kanu, dirigeant de l’IPOB emprisonné et assigné en justice pour trahison depuis octobre 2015.

Dans le delta du Niger, région riche en pétrole, les médias ont rapporté que des soldats cherchant à arrêter des membres du groupe militant « Niger Delta Avengers » (les Vengeurs du delta du Niger) ont détruit 43 maisons et d’autres biens à Peremabiri dans l’État d’Akamabugo et dans les communautés de Tikogbene dans l’État de Bayelsa, le 8 septembre.

Il semble que l’armée ait cédé à la pression des réformes en mettant en place, en février, un bureau des droits humains, pas encore opérationnel, afin de recueillir les plaintes pour abus contre les civils. En août, le procès militaire de 20 soldats pour divers délits comprenant des abus des droits humains commis dans le nord-est s’est également ouvert. En octobre, l’un des soldats accusés a été reconnu coupable d’abus contre un civil dans un incident non lié à un conflit.

Des groupes d’autodéfense locaux qui aident les forces de sécurité nigérianes à repousser les attaques de Boko Haram et à appréhender les insurgés sont aussi impliqués dans le recrutement et l’utilisation d’enfants soldats, ainsi que dans des homicides volontaires de membres présumés de Boko Haram et dans de mauvais traitements à leur encontre. Au moins 280 membres de ces groupes ont été formellement recrutés dans les forces de sécurité en 2016.

Violence intercommunautaire

L’impunité de cycles de violence incontrôlée et non sanctionnée entre les communautés nomades et agricoles dans la « ceinture centrale », région sujette aux conflits, a encouragé leur propagation dans d’autres régions. En février, pendant deux semaines, des gardiens de troupeaux armés ont attaqué 11 communautés, tuant des vingtaines de personnes dans l’État de Benue, supposément pour se venger de l’abattage de leur bétail. Des attaques similaires ont causé la mort de 12 personnes à Ukpabi Nimbo, dans l’État d’Enugu, le 25 avril, alors que six sont morts dans les communautés de Korum, Orawua et Gidan Bature, dans l’État de Taraba, le 7 mai.

Les solutions présentées par les autorités fédérales nigérianes pour mettre fin aux affrontements, y compris la promulgation de lois spécifiant des itinéraires de pâturage, ont été rejetées par certains gouvernorats sous prétexte qu’elles favorisent inéquitablement les droits des gardiens de troupeaux.

Corruption dans le secteur public

La corruption endémique et la mauvaise gestion des ressources publiques ont un impact direct sur la jouissance des droits fondamentaux des Nigériens, dont environ 54 % vivent dans la misère. Un tiers des enfants en âge d’aller à l’école n’y vont pas, alors qu’un enfant sur cinq en dessous de 5 ans meurt de maladies curables et évitables. Le gouvernement affirme qu’entre 2006 et 2013, 55 fonctionnaires ont volé 9 milliards de dollars américains, soit plus de 25 % du budget annuel national. De nombreux représentants de l’administration Goodluck Jonathan précédente font face à des poursuites pour corruption.

En mai, le Président Buhari a déclaré que la corruption était en grande partie responsable de l’incapacité passée à mettre fin à l’insurrection de Boko Haram. La Commission de lutte contre les délits économiques et financiers (EFCC) poursuit en justice d’anciens fonctionnaires du gouvernement pour détournement de 2 milliards de dollars américains alloués à l’achat d’armes pour mener le conflit au nord-est. Des opposants politiques accusent toutefois le Président d’utiliser la campagne contre la corruption pour mener une vendetta politique contre les représentants de l’administration précédente.

Orientation sexuelle et identité sexuelle

L’adoption en janvier 2014 d’une loi interdisant le mariage entre personnes du même sexe (Same Sex Marriage Prohibition Act, SSMPA) a des effets considérables sur les membres de la communauté lesbienne, gay, bisexuelle et transgenre (LGBT). Cette loi est utilisée pour légitimer des abus contre les LGBT, tels que des violences collectives, des abus sexuels, des arrestations illicites, des actes de torture et de l’extorsion par la police.

Le 13 février, la police a arrêté un couple homosexuel dans la capitale fédérale pour avoir prétendument tenté de réaliser un mariage. Les sponsors du mariage et le propriétaire de l’hôtel où avait lieu la cérémonie ont également été arrêtés. En vertu de la loi SSMPA, la peine encourue pour contraction d’un mariage homosexuel est de 14 ans.

Ironiquement, l’ancien Président Jonathan qui avait défié la pression mondiale avant d’avaliser le projet de loi a déclaré plus tard, en juin 2016, que « sachant clairement que la question de l’orientation sexuelle continue d’évoluer, la nation pourrait réexaminer la loi, au temps opportun. »

Libertés d’expression, des médias et d’association

La société civile et les médias puissants du Nigeria jouent des rôles de taille dans le militantisme en faveur de l’ouverture et de la responsabilisation de la fonction publique. C’est cette vitalité, considérée problématique pour l’exercice débridé de l’autorité du gouvernement, que la législation semble cibler récemment.

Le Projet de loi portant interdiction des pétitions frivoles et des autres sujets connexes (« Bill to Prohibit Frivolous Petitions and Other Matters Connected Therewith ») introduit au Sénat en décembre 2015 vise spécifiquement les utilisateurs des réseaux sociaux et des médias électroniques. En juin 2016, le « projet de loi portant sur l’établissement d’une commission de régulation des organisations non gouvernementales (ONG) au Nigeria » cherche à surveiller et contrôler les activités et le financement des organisations de la société civile.

En juillet, le projet de loi sur la régulation des ONG a passé la deuxième lecture à la Chambre fédérale des représentants et a été soumis à l’examen du comité sur les organisations de la société civile et sur les partenaires de développement. Un plaidoyer concerté par les activistes pourrait avoir annulé l’adoption de la loi sur les réseaux sociaux, mais la démonstration régulière de niveaux d’intolérance élevés par les agents du gouvernement continue de mettre en péril la liberté d’expression.

Le 8 août, le blogueur Abubakar Usman a été détenu pendant deux jours à Abuja par l’EFCC pour avoir écrit un article critiquant Ibrahim Magu, président de la commission. À peine un mois plus tard, un autre blogueur, Emenike Iroegbu, a été arrêté et son ordinateur et ses téléphones ont été saisis par des agents du département de la Sécurité de l’État à Uyo, dans l’État d’Akwa Ibom, pour avoir critiqué des représentants du gouvernorat dans une publication. Il a été libéré le jour suivant sans chef d’accusation.

Point positif : en juin, la Chambre fédérale des représentants a introduit un projet de loi sur la liberté et les droits numériques, visant à protéger les droits et les libertés des internautes.

Principaux acteurs internationaux

Des acteurs internationaux, notamment le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Union européenne et les Nations Unies, ont considérablement accru leur soutien au gouvernement du Nigeria pour faire face au conflit avec Boko Haram. Le renforcement de l’aide apportée sous la forme de formation militaire, d’approvisionnement en équipements de renseignements, de surveillance et de communication pourrait être le signe de la confiance accordée à la promesse de réforme militaire du Président Buhari.

Dans un revirement apparent de l’ancienne politique d’assistance aux forces militaires nigérianes soupçonnées de violations de droits, en janvier, les États-Unis ont donné à l’armée 24 véhicules blindés, résistant aux mines, dont la valeur est estimée à environ 11 millions de dollars américains. Mi-septembre, le Congrès a été informé de l’intention de vendre 12 avions Super Tucano A-29 pour attaque légère et des armes, telles que des roquettes à guidage laser et des roquettes non guidées, pour une valeur estimée à plus de 592 millions de dollars américains. Les détracteurs de cette décision ont exprimé leur inquiétude au sujet des implications de cette vente pour les droits humains, compte tenu de l’absence de réelle réforme de l’armée nigériane.

Le Royaume-Uni a également renforcé son soutien à l’armée nigériane en 2016, en envoyant 300 personnes pour assurer des formations médicales, d’infanterie, de défense aérienne et de contre-insurrection. Pendant la visite de la baronne Anelay, alors ministre britannique d’État pour les Affaires étrangères, au Nigeria en février, le gouvernement du Royaume-Uni a annoncé le don de 6,7 millions de livres sterling (8,4 millions de dollars américains) pour appuyer l’aide humanitaire dans le nord-est. L’Union européenne, les Nations Unies et la Banque mondiale ont établi un programme de reconstruction tripartite pour les six États du nord-est touchés par l’insurrection.

Un Examen de la reconstruction et du rétablissement de la paix après l’insurrection commissionné par le groupe en janvier a évalué le coût de la réparation des dommages causés à la région à 5,9 milliards de dollars américains. En janvier, le chef de la délégation de l’UE au Nigeria, Michel Arrion, a déclaré que l’UE avait mis de côté un fonds fiduciaire pour contribuer à la réhabilitation et à la reconstruction du nord-est assiégé.

Dans un rapport de novembre 2016, le Bureau du Procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a constaté qu’aucune des allégations de crimes commis par les bergers appelés Fulani ou par les forces gouvernementales à l’encontre des manifestants pour le Biafra et des civils pris dans le conflit contre les Niger Delta Avengers n’était dans la juridiction de la CPI. Le bureau poursuit une analyse de l’incident de Zaria impliquant des membres du MIN ainsi que l’évaluation des efforts nationaux pour poursuivre en justice les crimes commis lors des actes de violence de Boko Haram, dans le cadre d’un examen préliminaire de la situation au Nigeria.

En novembre 2015, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a exhorté le gouvernement nigérien à réviser la loi SSMPA afin d’interdire la violence et la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre et à assurer l’accès aux services de prévention, de traitement et de soins du VIH pour les personnes LGBT.

Politique étrangère

Le Nigeria a pris position en faveur de la justice pour les crimes graves à la Cour pénale internationale (CPI) lors du sommet de l’Union africaine (UA) en juillet à Kigali au Rwanda. Le Nigeria a rejoint la Côte d’Ivoire, la Tunisie et le Sénégal dans l’opposition à l’appel de l’UA au retrait des membres africains de la CPI.

En dépit de l’intolérance nationale des critiques en ligne des fonctionnaires, le Nigeria a coparrainé la résolution 32/13 du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies (CDH) sur la promotion, la protection et l’exercice des droits de l’homme sur Internet adoptée en juillet.

Le pays a toutefois pris des mesures régressives contre les droits humains en votant ainsi que cinq autres membres, dont la Chine, la Russie et Cuba, contre la résolution 31/32 du CDH sur la protection des défenseurs des droits économiques, sociaux et culturels lors de la 31e session du Conseil en mars. Cette position suit un vote précédent, en novembre 2015, contre la toute première résolution de l’Assemblée générale de l’ONU reconnaissant le rôle des défenseurs des droits de l’homme et la nécessité de les protéger.

Un vote similaire lors de la 32e session du Conseil en juillet contre la résolution 32/31 sur le champ d’action de la société civile, qui « prie instamment les États de créer et maintenir, en droit et dans la pratique, un environnement sûr et favorable dans lequel la société civile peut agir sans entrave et en toute sécurité », indique un modèle troublant de discours contre les droits humains et la société civile dans l’administration nigérienne actuelle.