Il faut mettre un terme aux descentes de police ainsi qu’aux placements en détention avec des adultes
17 juillet 2014
« Les autorités ougandaises devraient protéger et aider les enfants sans domicile fixe, au lieu de les battre et de les emprisonner avec des adultes. »
Maria Burnett, chercheuse senior auprès de la division Afrique à Human Rights Watch

(Nairobi) – L’Ouganda ne protège pas les enfants sans domicile fixe des violences et autres abus commis par la police a déclaré Human Rights Watch dans un rapport paru aujourd'hui. Les enfants des rues dans divers centres urbains de l'Ouganda sont exposés à la maltraitance ainsi qu'aux violences physiques et sexuelles. Les autorités nationales et locales devraient cesser d’organiser des descentes de police visant ces enfants, tenir les forces policières et d'autres individus responsables en cas de passage à tabac, et faciliter l'accès de ces enfants aux services d'éducation et de santé.

Le rapport de 71 pages, intitulé « ‘Where Do You Want Us to Go?’ Abuses against Street Children in Uganda » (« ‘Où voulez-vous que l'on aille ?’ : Exactions commises contre les enfants des rues en Ouganda ») documente les atteintes aux droits humains portées contre les enfants sans domicile fixe par la police et les autorités locales, ainsi que les violences qui leur sont infligées par des membres de la communauté et d'autres enfants plus âgés et adultes des rues. La police et d'autres responsables, y compris des représentants de l’autorité municipale de la capitale (Kampala Capital City Authority, KCCA), ont battu, racketté et arrêté de manière arbitraire des enfants des rues après avoir organisé des descentes de police ciblées. Dans les cellules des postes de police, les enfants ont été de nouveau battus et forcés à travailler, notamment à nettoyer les cellules et les postes de police. Dans la rue, d'autres enfants plus âgés et adultes sans domicile fixe maltraitent, menacent, passent à tabac, agressent sexuellement, et exploitent les enfants des rues, souvent en toute impunité, et dans certains cas les obligent à se droguer.

« Les autorités ougandaises devraient protéger et aider les enfants sans domicile fixe, au lieu de les battre et de les emprisonner avec des adultes » a déclaré Maria Burnett, chercheuse senior auprès de la division Afrique à Human Rights Watch. « Le gouvernement devrait mettre un terme aux descentes de police arbitraires ciblant les enfants des rues, et protéger ceux-ci contre diverses exactions. »

Plus de la moitié des Ougandais ont moins de 15 ans, et les enfants représentent le plus grand groupe démographique vivant dans la pauvreté. Selon des sources indépendantes, les autorités locales et des policiers affectés à l’Unité de protection des enfants et des familles (Child and Family Protection Unit, CFPU), le nombre d'enfants ougandais vivant dans la rue est en augmentation, même si leur nombre total n'est pas connu.

Human Rights Watch a interrogé plus de 130 anciens et actuels enfants des rues entre décembre 2013 et février 2014, dans sept villes à travers l’Ouganda. Human Rights Watch a également interrogé 49 membres d'organisations d'aide aux enfants des rues, des travailleurs de la santé, des organisations internationales humanitaires et de défense des enfants, la police et les autorités locales.

Human Rights Watch a documenté la manière dont la police et d'autres responsables menacent les enfants des rues la nuit, les rouant de coups à l'aide de matraques, de fouets ou de fils électriques dans le but de les racketter ou en guise de punition pour errance dans les rues. Certains enfants leur donnent le peu d'argent qu'ils ont pour éviter d'être encore plus maltraités ou emprisonnés. Un grand nombre d'enfants des rues a déclaré à Human Rights Watch craindre les autorités et a affirmé que la police est une source de violence, et non pas de protection.

Human Rights Watch a également découvert que des enfants ont parfois été détenus dans des postes de police avec des adultes et maltraités par des codétenus. Nombre d'entre eux ont été relâchés après plusieurs jours, ou, dans certains cas, plusieurs semaines, seulement après avoir versé un pot-de-vin ou avoir été contraints de travailler pour la police. D'autres enfants ont été transférés vers l'une des maisons de redressement pour mineurs accusés ou reconnus coupables d'une infraction, ou au Centre national de réhabilitation de Kampiringisa, un centre de détention pour mineurs, bien qu'ils n'aient été sous le coup d'aucune accusation. Le centre de Kampiringisa, situé à l'extérieur de Kampala, a essuyé les critiques des organisations non gouvernementales locales et du parlement en raison de l'insuffisance des effectifs et des conditions de détention déplorables.

Un jeune homme de 16 ans originaire du district de Jinja qui vit depuis sept ans dans les rues de différentes villes a déclaré à Human Rights Watch : « La police doit respecter nos droits. Elle devrait nous fournir un toit où aller, mais pas un poste de police, et qu'il n'y ait pas de policiers, sinon, ce serait une prison. Ce pays est aussi le nôtre. Nous ne devons plus être des étrangers dans notre propre pays. »

Les enfants sans domicile fixe sont aussi exposés aux passages à tabac et à l'obligation de se droguer que leur imposent d'autres enfants sans-abris plus âgés ou des adultes. Des garçons et des filles des rues ont dit avoir été violés ou agressés sexuellement par des hommes et d'autres garçons des rues plus âgés. Dans certains cas, des membres de la communauté harcèlent, menacent battent et exploitent les enfants des rues. En cas de vol avéré ou suspecté, les communautés se sont parfois rassemblées pour aller trouver les enfants des rues, engendrant des violences collectives en certaines occasions.

Des organisations qui travaillent avec des enfants des rues ont porté à la connaissance de Human Rights Watch l'inertie de la police lorsqu'il s'agit d'enquêter sur les exactions commises contre les enfants des rues. Ces derniers ont dit à Human Rights Watch qu'ils signalaient rarement à la police les exactions que leur font subir les autres enfants des rues ou des adultes, par crainte de représailles ou de peur que la police ne les passe à tabac ou ne les arrête.

Du fait que les enfants sont souvent les premiers suspects en cas de délit — un vol par exemple —, la police les arrête fréquemment pour les placer en détention, souvent sans inculpation. Le ministère chargé de l'Égalité des sexes, du Travail et du Développement social et les autorités locales ordonnent périodiquement des descentes de police visant des enfants des rues partout sur le territoire. Elles sont généralement menées en amont de la tenue d'événements spéciaux, de visites officielles ou de conférences internationales ou sont l'occasion, pour le ministre, de montrer les actions entreprises pour lutter contre le prétendu « problème » que représentent les enfants des rues. Le directeur du CFPU, une unité de police chargée de lutter contre la violence et la négligence des enfants a déclaré à Human Rights Watch qu'à Kampala, on demande à la police d'assurer la sécurité lors des opérations rassemblant de force les enfants des rues.

Pour trouver de quoi se nourrir pour survivre, les enfants ont indiqué travailler comme vendeurs, porteurs, domestiques ou travailleurs à domicile, dans de petits restaurants et pour d’autres employeurs. Ils reçoivent un maigre salaire en compensation de longues heures de travail difficile et physiquement exigeant. Certains d'entre eux sont victimes d'exploitation sexuelle y compris à des fins commerciales, et dépendent du travail sexuel pour leur survie.

« Au lieu de pouvoir se tourner vers la police ou les autorités locales lorsqu'ils ont subi des sévices, les enfants vivent dans la crainte des autorités censées les protéger » a déclaré Maria Burnett.

Le ministère ougandais de l'Égalité des sexes, du travail et du développement social a pour mission de protéger les enfants et a mis en place de nombreux programmes et politiques destinés à préserver les droits des enfants vulnérables. L'Ouganda a également signé plusieurs conventions régionales et internationales relatives à la protection des enfants et a mis en place une structure juridique visant à préserver les droits des enfants, notamment de ceux qui vivent dans la rue. Pourtant, les organismes phares de protection de l'enfance ne répondent pas adéquatement ou efficacement aux besoins de ces enfants ou ne parviennent pas à stopper les exactions commises par les forces de police et les autorités locales, a rapporté Human Rights Watch.

Un membre du personnel travaillant pour une organisation qui aide les enfants des rues a déclaré à Human Rights Watch : « Les structures gouvernementales ne devraient pas être juste présentes nommément. Elles devraient être fonctionnelles. À Kampala, le gouvernement ne fait rien pour les enfants si ce n'est les passer à tabac. Si tous les systèmes fonctionnaient, on ne verrait plus d'enfants en souffrance. »

Le gouvernement ougandais devrait mettre un terme aux descentes de police et aux exactions commises contre les enfants des rues, et il devrait enquêter sur les violences dont les enfants sans domicile font l'objet a affirmé Human Rights Watch. Plutôt que de vilipender les enfants des rues, le gouvernement devrait enquêter et poursuivre les coupables d'exactions, y compris les forces de police et autres responsables. Les forces de police ougandaises devraient augmenter le nombre d'agents qui travaillent pour l’Unités de protection des enfants et des familles (CFPU) afin qu'il y ait assez de personnel et de ressources pour améliorer la protection des enfants vulnérables et sans domicile fixe dans tous les districts. Le gouvernement devrait garantir aux enfants des rues les mêmes droits et la même protection au regard des normes nationales, régionales et internationales que pour tous les autres enfants ougandais.

Les partenaires internationaux de l’Ouganda devraient dénoncer activement les descentes de police ainsi que les exactions perpétrées par la police contre les enfants des rues, et devraient coordonner leurs activités avec celles des groupes gouvernementaux et non gouvernementaux afin de mettre en œuvre des systèmes de protection des enfants. Les donateurs devraient envisager d'apporter leur soutien aux organisations et entités d'aide aux enfants des rues partout dans le pays.

« Afin de protéger efficacement les enfants, le gouvernement devrait s'assurer que tous les enfants, y compris ceux que vivent dans la rue, puissent trouver un abri et avoir accès à l'éducation » a conclu Maria Burnett. « Ils devraient être traités dignement et avoir la possibilité de trouver un moyen sûr de quitter la rue. »

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Témoignages extraits du rapport

« Il existe une tradition qui s'appelle kwercho. La police l'utilise en guise de punition en trois volets. La première série de coups a pour but de vous ouvrir les yeux. La deuxième, de vous montrer le chemin du retour. Et la troisième, de vous renvoyer chez vous. C'est ce qu'ils vous répètent pendant qu'ils frappent… Ils nous ont gardés enfermés dans des pièces où ils nous ont roués de coups… du dos aux fesses. Le troisième jour, ils ont ouvert la porte et ont recommencé à nous donner des coups tandis que nous partions. »

~  Un jeune homme de 15 ans qui vit depuis 10 ans dans les rues de Lira, décembre 2013

« Le gouvernement devrait rechercher une meilleure solution pour les enfants qui vivent dans la rue au lieu de les rouer de coups et de les mettre en prison. Plus ils nous frappent, plus on s'endurcit ; cela ne résout pas le problème. Ils veulent qu'on rentre chez nous, mais certains d'entre nous n'ont pas de foyer. D'autres ignorent où sont leurs parents. Alors, lorsqu'ils nous frappent pour qu'on rentre chez nous, où veulent-ils que nous allions ? »

~  Un jeune homme de 15 ans qui a vécu pendant quatre ans dans les rues de Masaka, décembre 2013

« Les policiers nous rackettent. Si on n'a pas d'argent, ils nous frappent encore et encore…. Samedi, la semaine dernière, la police est venue pendant la nuit. Elle m'a roué de coups alors que je dormais avec trois autres enfants. Le policier m'a frappé les cuisses avec un fouet en caoutchouc. Puis, il m'a donné des coups aux genoux avec sa matraque. Il a continué à me rouer de coups jusqu'à ce que je lui donne 1 000 shillings (0,40 US $). Ce n'est qu'après qu'il m'a laissé tranquille. »

~  Un jeune homme de 13 ans qui vit depuis deux ans dans les rues de Lira, décembre 2013

« On ne raconte pas ces choses-là à la police. De toute façon, ils ne nous écouteraient pas. Ils nous diraient : « Tu es adulte, oui ou non ? Ils t'ont violée, et alors ? »

~  Une jeune fille de 14 ans, Masaka, décembre 2013