Ces groupes armés doivent traiter la population humainement, libérer les enfants soldats et mettre un terme aux attaques de sites religieux
25 septembre 2012
« Les groupes armés islamistes sont de plus en plus répressifs alors qu’ils resserrent leur emprise sur le nord du Mali. Les lapidations, les amputations et les flagellations sont devenues courantes dans une tentative évidente de forcer la population locale à adopter leur vision du monde. Pour imposer leur interprétation de la charia, ils ont également organisé une parodie de justice tragiquement cruelle et ont recruté et armé des enfants dont certains n’avaient que 12 ans. »
Corinne Dufka, chercheuse senior sur l’Afrique à Human Rights Watch

(Nairobi, le 25 septembre 2012) – Les trois groupes armés islamistes qui contrôlent le nord du Mali ont commis de graves abus à l’encontre de la population locale alors qu’ils cherchent à imposer leur interprétation de la charia, ou loi islamique, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Au cours des dernières semaines, Human Rights Watch a interrogé une centaine de témoins qui ont fui la région ou y sont restés.

Les trois groupes rebelles – Ansar Dine, le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) – ont enrôlé plusieurs centaines d’enfants dans leurs forces, perpétré des exécutions, des flagellations et au moins huit amputations en guise de châtiment, et ont détruit systématiquement de nombreux sites religieux d’une grande importance culturelle et religieuse. En avril 2012, les groupes rebelles ont renforcé leur contrôle sur les régions de Kidal, Tombouctou et Gao, dans le nord du pays.

« Les groupes armés islamistes sont de plus en plus répressifs alors qu’ils resserrent leur emprise sur le nord du Mali », a expliqué Corinne Dufka, chercheuse senior sur l’Afrique à Human Rights Watch. « Les lapidations, les amputations et les flagellations sont devenues courantes dans une tentative évidente de forcer la population locale à adopter leur vision du monde. Pour imposer leur interprétation de la charia, ils ont également organisé une parodie de justice tragiquement cruelle et ont recruté et armé des enfants dont certains n’avaient que 12 ans. »

Depuis juillet, Human Rights Watch a réalisé 97 entretiens dans la capitale malienne, Bamako, avec des témoins et des victimes d’abus, ainsi qu’avec d’autres personnes ayant connaissance de la situation des droits humains, notamment des chefs religieux et traditionnels, des membres du personnel médical, des activistes des droits humains, des enseignants, des diplomates, des journalistes et des représentants du gouvernement. Bon nombre de ces témoins avaient fui les zones affectées ; ceux qui sont restés dans les zones aux mains des rebelles ont été interviewés par téléphone. Des témoins ont décrit les exactions qui ont lieu dans le nord, dans les villes de Gao, Tombouctou, Goundam, Diré, Niafounké, Ansongo, Tissalit, Aguelhoc et Kidal.

En janvier, les groupes rebelles ont lancé une offensive militaire pour prendre le contrôle du nord du Mali, au départ aux côtés du groupe séparatiste touareg, le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Depuis ils ont largement repoussé le MNLA hors du nord du pays.

Ansar Dine cherche à imposer son interprétation stricte de la charia au Mali. AQMI, affilié à Al-Qaïda depuis janvier 2007, a été impliqué dans des attaques contre des civils et des enlèvements contre rançon de touristes, d’hommes d’affaires et de travailleurs humanitaires, dont certains ont été exécutés. Le MUJAO, créé à la fin de l’année 2011 comme une importante ramification mauritanienne d’AQMI, a reconnu la responsabilité de l’enlèvement de plusieurs travailleurs humanitaires et, le 5 avril, de sept diplomates algériens. Le MUJAO et Ansar Dine ont revendiqué la responsabilité de nombreux abus, y compris des meurtres, des amputations et la destruction de sites religieux et d’autres structures importantes d’un point de vue culturel.

Les groupes islamistes ont progressé en profitant du chaos politique et sécuritaire qui a suivi le coup d’État organisé à Bamako le 22 mars par des officiers de l’armée malienne de grade inférieur qui cherchaient à manifester leur insatisfaction quant à la réponse du gouvernement face à la rébellion du MNLA. Le gouvernement provisoire établi en avril a, depuis lors, été affaibli par des querelles internes et des luttes pour le pouvoir, ce qui a paralysé la réponse à la situation dans le Nord.

Ansar Dine, le MUJAO et AQIM semblent être étroitement liés les uns aux autres, a déclaré Human Rights Watch. Alors que des groupes particuliers semblent contrôler certaines régions, par exemple, Ansar Dine à Kidal et Tombouctou et le MUJAO à Gao, leurs forces se déplacent souvent facilement entre les régions et se sont prêté main-forte mutuellement pendant les troubles. De plus, plusieurs commandants et combattants du MUJAO et d’Ansar Dine ont été identifiés par plusieurs témoins comme ayant également été affiliés à AQMI auparavant. Beaucoup de résidents sont parvenus à la conclusion que, selon les mots d’un témoin, « Ansar Dine, le MUJAO et AQMI ne font qu’un ». Les témoins ont raconté que la plupart des commandants n’étaient pas des Maliens et venaient de Mauritanie, d’Algérie, du Sahara occidental, du Sénégal, de Tunisie et du Tchad.

Des dizaines de témoins et cinq victimes dans le Nord ont raconté à Human Rights Watch que les groupes armés islamistes ont pratiqué des passages à tabac, des flagellations, des arrestations arbitraires et ont exécuté deux résidents locaux, dans tous les cas en raison d’un comportement décrété comme « haraam » (interdit) selon leur interprétation de la charia. Ces comportements incluaient la consommation ou la vente de cigarettes, la consommation ou la vente de boissons alcoolisées, l’écoute de musique sur des appareils audio portatifs, l’utilisation de musique ou autres enregistrements à la place de versets du Coran en guise de sonnerie de téléphones portables, et le non-respect des prières quotidiennes.

Le 30 juillet, à Aguelhoc, les autorités islamistes ont lapidé à mort un homme marié et une femme avec laquelle il n’était pas marié pour adultère, devant 200 personnes d’après les informations disponibles. Elles ont également châtié des femmes qui n’ont pas respecté leur code vestimentaire – qui exige que les femmes se couvrent la tête, portent des jupes longues et s’abstiennent de porter des bijoux ou du parfum –et qui ont eu des contacts avec des hommes qui n’étaient pas des membres de leur famille.

Dans les régions du Nord, les sanctions pour ces « infractions » ainsi que pour les actes supposés de vol et de banditisme ont été infligées par la police islamique, souvent après un « procès » sommaire devant un collège de juges choisis par les autorités islamistes. Beaucoup de châtiments sont pratiqués sur les places publiques après que les autorités ont convoqué la population locale pour y assister.

De nombreux témoins ont affirmé avoir vu des hommes et des femmes arrêtés ou fouettés sur les places de marché et dans la rue, souvent par des adolescents armés, pour avoir fumé, bu de l’alcool ou ne pas être couvertes de manière adéquate. Certains résidents âgés et frêles se sont écroulés pendant les flagellations.

Beaucoup de résidents des régions de Tombouctou, Kidal et Gao ont raconté à Human Rights Watch qu’ils ont vu des enfants dans ce qui semblait être des camps d’entraînement des groupes armés islamistes. Ils ont aussi observé des enfants âgés de 11 ans en train de garder des points de contrôle, d’effectuer des patrouilles à pied, de circuler à bord de véhicules de patrouille, de surveiller des prisonniers, de faire appliquer la charia et de cuisiner pour les groupes rebelles. Un témoin a décrit que l’on apprenait aux enfants à recueillir des renseignements en marchant dans la ville et, ensuite, « à rapporter ce qu’ils avaient vu et entendu ».

Depuis avril, les groupes islamistes ont amputé des membres à au moins huit hommes accusés de vol, dont sept dans la région de Gao. Human Rights Watch s’est entretenu avec la victime d’une amputation de la main le 8 août à Ansongo, et avec deux témoins des cinq amputations qui ont eu lieu le 10 septembre à Gao. L’amputation de mains, de pieds ou de jambes d’un individu en guise de sanction criminelle est une torture, en violation du droit international.

À Tombouctou, des militants islamistes ont détruit de nombreuses structures, y compris des mausolées, des cimetières et des lieux saints, qui avaient une grande importance religieuse, historique et culturelle pour les Maliens. Les résidents de Tombouctou ont confié avoir été profondément choqués par ces destructions. Une femme a raconté à Human Rights Watch : « Il leur a fallu environ une heure et demi pour démolir notre héritage, notre culture ». Un homme qui a été le témoin de la destruction de la tombe de Sidi Mahmoud a expliqué : « Alors qu’ils détruisaient la tombe, en hurlant “Allah akbar” pour que tout le monde entende, des centaines d’entre nous, à l’intérieur des maisons et à l’extérieur, pleuraient ».

Le droit international humanitaire et les droits humains interdisent tout mauvais traitement des personnes en détention, y compris les exécutions, les tortures et les pillages. L’utilisation d’enfants soldats et la destruction délibérée de monuments culturels et religieux sont aussi interdites. Les dirigeants des groupes rebelles peuvent être reconnus responsables, en vertu du droit international, pour les abus commis par les forces sous leur commandement, a expliqué Human Rights Watch.

Les groupes islamistes doivent immédiatement cesser les mauvais traitements infligés aux résidents et la destruction des sites appartenant au patrimoine malien, s’engager à respecter le droit international, et libérer les enfants enrôlés dans leurs forces, a déclaré Human Rights Watch.

Human Rights Watch appelle les dirigeants des groupes armés islamistes dans le nord du Mali à :

  • Mettre un terme aux meurtres, amputations, flagellations et autres tortures et traitements cruels et inhumains infligés à des personnes en détention ; traiter humainement les détenus conformément aux normes internationales.
  • Cesser de recruter des enfants de moins de 18 ans conformément aux obligations légales internationales du Mali, relâcher tous les enfants précédemment enrôlés et empêcher l’utilisation des écoles à des fins militaires, par exemple pour l’entraînement militaire.
  • Reconnaître publiquement l’obligation de respecter entièrement le droit international humanitaire.
  • S’engager publiquement à respecter les droits humains internationaux, tels que stipulés dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme ; respecter les droits à la régularité des procédures et à la liberté d’expression, d’association et de réunion.
  • Cesser toutes les attaques contre les sites religieux à Tombouctou et partout ailleurs, et indemniser de manière adéquate les autorités locales pour le coût des réparations et de la reconstruction des sites détruits ou endommagés.

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Informations détaillées sur les exactions commises

Amputations et exécutions
Une des amputations récentes a eu lieu le 8 août, lorsque la police islamique a coupé la main d’Alhader Ag Almahmoud, 30 ans, qui était accusé d’avoir volé du bétail à Ansongo. Le 10 septembre, des membres de la police islamique ont amputé la main droite et le pied gauche de cinq voleurs présumés à Gao. Le 16 septembre, ils ont coupé la main d’un homme à Gao qui se serait introduit dans un magasin et aurait volé des marchandises. Le MUJAO a endossé la responsabilité des sept amputations à Ansongo et Gao. En avril, les autorités islamistes ont amputé la main d’un voleur présumé à Kidal.

Le 2 septembre, une agence d’information en ligne a publié une déclaration du MUJAO revendiquant l’exécution du vice-consul algérien Taher Touati, à l’aube ce jour-là. Cette annonce n’a pas encore été confirmée par le gouvernement algérien. Le 24 août, le MUJAO avait lancé un ultimatum à l’Algérie, menaçant de tuer Taher Touati à moins que plusieurs membres du MUJAO détenus en Algérie ne soient libérés. Le MUJAO avait plus tôt revendiqué l’enlèvement le 5 avril de sept diplomates algériens de leur consulat dans la ville de Gao. Trois des otages ont été libérés en juillet.

Les amputations à Ansongo et Gao ont été réalisées à l’issue de ce que les victimes ont décrit comme un « procès islamique ». Almahmoud, dont la main a été coupée le 8 août, a décrit son supplice à Human Rights Watch :

Je suis marié et j’ai trois enfants, âgés de 6 ans, 4 ans et quelques mois. Je viens d’un village proche d’Ansongo. En juillet dernier, un pick-up rempli d’hommes armés est arrivé chez moi. Les hommes ont expliqué qu’ils enquêtaient sur un vol de bétail et que leur enquête avait révélé des traces de motos près de l’endroit où les animaux avaient été volés et qui conduisaient à ma maison. Ils m’ont ordonné de partir avec eux. Ils m’ont installé moi et ma moto sur un camion avec cinq hommes armés. Ensuite ils m’ont placé dans leur prison à Ansongo où je suis resté pendant deux semaines. Pendant ma détention, je n’ai jamais été interrogé, pas une seule question sur l’affaire.

Le 8 août vers 10 heures du matin, ils m’ont emmené dans un bâtiment de bureaux qui leur sert de palais de justice. J’y ai trouvé une dizaine d’hommes non armés assis en cercle sur des tapis. Ils m’ont demandé de m’asseoir au milieu et de leur raconter les faits. J’ai dit que j’étais innocent et j’ai expliqué ma version des faits. Le chef du MUJAO à Ansongo, a annoncé qu’ils devaient appliquer la charia, après quoi ils ont discuté de mon cas entre eux. Ils parlaient en arabe, mais leurs propos étaient traduits en grande partie en tamashek afin que je puisse comprendre. Aucun d’entre eux n’a présenté de preuve solide. Sur les 10 hommes, trois étaient contre l’application de la charia, mais les autres ont gagné.

Vers 15 heures, ils m’ont conduit sur la place publique, qui était pleine de monde. Ils m’ont lié les mains, les pieds et le torse fermement à une chaise ; ma main droite était attachée avec un cordon en caoutchouc. Le chef, a lui-même coupé ma main comme s’il tuait un mouton. Il a mis deux minutes environ pour me trancher la main, en criant “Allah akbar”. Je n’ai reçu aucun médicament avant, seulement quelques pilules dans la cellule, une fois l’amputation terminée, données par l’homme qui a fait mon pansement. Je suis resté dans la cellule pendant une semaine sans voir un médecin. Je partageais la cellule avec deux autres hommes accusés de vol... Les islamistes ont dit que leur jour arrivait. Plus tard, ils m’ont donné de l’argent pour réparer ma moto et pour acheter du thé, du sucre et des vêtements, et ils m’ont ramené à la maison. Je suis innocent : je n’ai pas volé ces animaux.

Sur les cinq amputations réalisées le 10 septembre à Gao, une avait lieu sur la Place de l’Indépendance alors que les quatre autres avaient eu lieu quelques heures plus tôt dans un camp militaire à plusieurs kilomètres de là. Le MUJAO a indiqué aux médias que le crime supposé des suspects, banditisme de grand chemin, exigeait de couper la main droite et le pied gauche. Un sage ayant eu connaissance de l’incident a raconté à Human Rights Watch : « Ils ont été jugés et condamnés le même jour qu’ils ont été amputés. Il y avait cinq juges, y compris des étrangers et un Arabe mauritanien du nom de Hamadi. Aucun avocat n’était présent au procès. Les juges ont posé des questions avant de rendre leur verdict. Dans cette affaire, le jugement a eu lieu le matin et ils ont immédiatement procédé à l’amputation. Hamadi lui-même a publiquement prononcé la sentence sur la place. » Un autre témoin de l’amputation a raconté :

Vers 13 h 20, alors que je travaillais au marché, j’ai entendu le MUJAO appeler la population à se rassembler sur la place. Environ 60 personnes se sont réunies et quelques minutes plus tard, le MUJAO est arrivé à bord de dix Land Cruiser. À l’intérieur de l’un des véhicules se trouvaient le commissaire de police, Aliou Mahamar Touré, et un jeune homme. Vers 13 h 45, Aliou a demandé à un islamiste de fixer une chaise à un pilier en béton à l’aide d’une corde. Alors que le jeune homme était encore dans la voiture, il a reçu deux injections. Dix minutes plus tard, Aliou a demandé au jeune homme de se couvrir le visage, puis deux de ses gardes du corps l’ont fait descendre de la voiture et l’ont attaché à la chaise. D’abord la main droite, puis le pied gauche et enfin le torse.

Aliou a pris deux couteaux de boucher, les a placés sur une pièce de caoutchouc noir et a clamé “Allah akbar”, que les autres islamistes ont répété. Puis il a posé un couteau, et avec l’autre, a coupé la main du jeune homme : cela lui a pris 10 secondes. Il a soulevé la main pour que tout le monde la voie. Un autre islamiste avec une barbe a saisi le second couteau, a crié “Allah akbar” et a coupé le pied. Les membres du MUJAO ont commencé à prier et ont dit qu’ils faisaient ce que Dieu leur demandait de faire. Aliou a ordonné de détacher l’homme et en même temps il a demandé qu’on lui apporte un sac de sa voiture. Le sac contenait les quatre pieds et les quatre mains amputés aux autres voleurs. Il y a placé le pied et la main tout juste coupés et tous ont crié “Allah Akbar”.

Plusieurs islamistes ont transporté le jeune homme jusqu’à l’hôpital. Le MUJAO, dont environ 40 membres étaient présents, avait confisqué les téléphones portables pouvant prendre des photos et des vidéos aux spectateurs avant l’opération et les leur ont rendus après. Personne n’a osé parler. Nous étions choqués et ils étaient lourdement armés.

Les procès sommaires décrits ci-dessus sont loin de respecter les normes internationales de procès équitable. Les Conventions de Genève de 1949 prévoient que pendant les conflits armés internes, les parties au conflit ne doivent pas « [prononcer de] condamnations et [effectuer des] exécutions sans un jugement préalable, rendu par un tribunal régulièrement constitué, assorti des garanties judiciaires reconnues comme indispensables par les peuples civilisés ». Ces garanties judiciaires reconnues sont prévues par les droits humains internationaux ainsi que par le droit international humanitaire coutumier.

À deux reprises au moins, les résidents du nord du Mali ont protesté contre les amputations planifiées. À Gao, ils ont d’abord obtenu gain de cause. Un témoin a décrit comment le 5 août, la police islamique conduisant plusieurs hommes vers la place pour des amputations a été prise à partie par « des centaines de résidents leur criant d’arrêter et leur jetant des pierres.Ils ont complètement bloqué l’accès à la Place de l’Indépendance. Les islamistes ont tiré plusieurs fois en l’air mais la foule était trop nombreuse. Elle a pu contrecarrer les projets des islamistes. »

Cependant, les protestations entraînent parfois des représailles de la part des autorités islamistes. Un journaliste local respecté travaillant pour Radio Adar Khoïma et Voice of America, Malick Aliou Maiga, qui a condamné ces amputations et d’autres pratiques abusives, a déclaré que le jour de la manifestation, il a été arrêté et gravement battu par la police islamique, sous la conduite d’un officier de la police islamique de haut rang :

Le dimanche 5 août, le jour où des résidents de Gao se sont révoltés et ont stoppé le MUJAO dans sa tentative d’amputer les mains de cinq personnes, j’étais dans le studio, en pleine transmission en direct. Je disais que chaque homme a le droit à une défense appropriée. Cinq minutes après le début de mon émission, vers 20 h 40, le MUJAO a fait irruption dans le studio. Il y avait trois pick-ups pleins d’hommes. Beaucoup étaient cagoulés ; ils ont pointé leurs fusils sur moi, m’ont frappé dans le dos et la nuque avec leurs fusils, puis ils m’ont traîné jusqu’à un [véhicule] 4x4. Ils ont continué à me battre avec des fusils et des bâtons de bois, et à me donner des coups de pied.

Ils m’ont emmené hors de la ville, m’ont dit de descendre, en me frappant. Certains m’ont marché dessus, en trépignant, alors que d’autres me frappaient avec leurs fusils. Ils m’ont dit : « Tu ne peux pas te taire ? Tu essaies de répandre la haine dans le cœur des gens. Ils te prennent pour un héros mais tu n’es rien. J’étais couvert de sang. L’un d’eux a dit : « Laissez-le, c’est suffisant, il est mort. » Le chef en charge de cette opération était [un officier de haut rang de la police islamique], natif de la ville. J’ai perdu connaissance et je me suis réveillé plus tard dans un hôpital. J’ai eu cinq points de sutures sur la tête et dans le dos.

Flagellations et passages à tabac
En avril, la police, la gendarmerie, les responsables du système judiciaire et des services correctionnels du gouvernement malien ont fui les villes du Nord et la police islamique rebelle assume désormais de nombreuses fonctions d’application de la loi. Mais aucun des moyens utilisés par les groupes armés islamistes contrôlant le nord du Mali pour faire appliquer leur interprétation de la charia ne respecte les normes internationales de traitement juste et humain.

La police islamique inflige des châtiments aux malfaiteurs présumés soit dans les rues, soit après que le suspect a été conduit au poste de police, au camp militaire ou dans un lieu de détention informel. Des châtiments sont également imposés après des procès sommaires par un collège de juges choisis au pied levé par les autorités islamistes. À Tombouctou, le palais de justice est installé dans un ancien hôtel : les juges ont été identifiés comme étant des responsables religieux, ou marabouts, de la région de Tombouctou. Un résident de Gao a expliqué la procédure légale dans la ville :

La mairie a été transformée en palais de justice. Lorsqu’une personne est arrêtée, elle est conduite au commissariat [de la police islamique] et interrogée. Si le problème peut être réglé sans passer par le tribunal, la personne est libérée. Si ce n’est pas le cas, la personne est détenue dans le commissariat ; il y a quelques dizaines de détenus en ce moment. Les procès se tiennent les lundis et les jeudis, et les détenus sont transférés au palais de justice pour être jugés. Il y a cinq juges, dont certains étrangers, mais aucun avocat pendant la procédure, donc le droit à la défense n’est pas respecté. La population peut assister aux procès qui se déroulent dans une grande salle.

La police islamique porte souvent des vestes bleues sur lesquelles « Police islamique » est inscrit en français et en arabe. Beaucoup de châtiments sont pratiqués sur les places publiques une fois que les autorités islamiques ont convoqué la population locale pour y assister. Les victimes sont généralement flagellées avec une branche d’arbre, un fouet en poils de chameau ou, dans certains cas, avec un câble électrique. Les victimes et les témoins ont indiqué que ces flagellations causaient souvent des plaies ouvertes et des zébrures.

Beaucoup de résidents qui ont parlé à Human Rights Watch ont accordé à la police islamique le mérite de rétablir l’ordre et la sécurité et de mener des patrouilles pour stopper la délinquance. Un homme âgé d’Ansongo a raconté :

Nous avons perdu le contrôle de notre jeunesse qui s’engage dans une délinquance galopante touchant les voitures, les marchés, les animaux. Pendant des années, nous avons demandé aux gendarmes de réagir mais les autorités maliennes n’ont quasiment rien fait pour arrêter cette descente dans l’anarchie, ce qui a créé un manque de confiance en l’État. Le MUJAO, lui, est intervenu pour arrêter ce glissement. Le MUJAO est la nouvelle autorité.

Les résidents déposent régulièrement des plaintes auprès de la police islamique, y compris pour des crimes commis avant que les groupes armés islamistes aient pris le contrôle du Nord, et les islamistes enquêtent sur ces crimes. Alors que ceux qui sont en garde à vue ont peu de garanties d’avoir une procédure régulière, les personnes détenues par la police islamique dans les postes de police et les bases militaires d’Ansongo, Tombouctou et Gao ont indiqué que, normalement, les officiers ne les maltraitaient pas physiquement.

Le traitement de la population locale par les rebelles islamistes différait de ville en ville et semblait dépendre le plus souvent des commandants en fonction. La majorité des amputations rapportées à Human Rights Watch ont été réalisées à Gao ou aux environs de cette ville. Les résidents de la région de Tombouctou semblent avoir fait plus largement l’objet d’abus physiques de la part des autorités. Les résidents de Kidal, d’Aguelhoc, de Diré et de Goundam, à quelques exceptions près, ont rapporté significativement moins de cas d’abus que les habitants des autres villes.

Plusieurs témoins ont décrit avoir vu des hommes et des jeunes hommes battus pour avoir fumé ou vendu des cigarettes. Le 13 août, selon les propos d’un témoin, un forgeron qui fumait à l’intérieur de sa maison, a été « battu sérieusement par un groupe d’islamistes qui l’a vu alors qu’ils passaient en voiture. Ils sont descendus de voiture, ont pénétré dans la maison et l’ont fouetté. Mais suite à l’intervention des voisins, ils l’ont seulement conduit au poste de police et à la fin de la journée ils l’ont libéré. »

Un vendeur sur le marché a expliqué qu’un homme âgé et malade pris en train de fumer sur le marché et frappé par un adolescent membre de la police islamique « s’est uriné dessus au bout de cinq coups ; le châtiment pour avoir fumé est 10 coups, c’était trop pour lui. » Depuis juillet, un professeur de Gao a vu 10 hommes battus en public sur la place publique de Gao pour avoir fumé. Un autre témoin a décrit les coups et la détention arbitraire en juin d’un homme âgé de plus de 60 ans qui avait refusé de jeter sa cigarette :

Ils lui ont ordonné de jeter sa cigarette, mais il a refusé en disant : « J’aime fumer. Je fume aujourd’hui, je fumerai demain... en fait, je fumerai jusqu’au dernier jour de ma vie. Est-ce la volonté de Dieu de battre des personnes qui fument ? » Ils sont devenus si furieux qu’ils ont commencé à lui donner des grands coups et un islamiste de 15 ans l’a traîné jusqu’au poste de la police islamique, où il a été forcé de passer la nuit. Imaginez, faire cela devant son petit-fils ! J’ai vu le vieil homme le jour suivant ; il fumait toujours.

Un maçon qui avait été accusé de boire de l’alcool à la mi-juin dans une ville du Nord, a été menotté et détenu jusqu’au lendemain au poste de la police islamique avant d’être, plus tard, soumis à 40 coups avec un fouet en peau et poils de chameau. Il a insisté en disant qu’il était victime d’un ennemi travaillant pour le compte des islamistes, mais il a dit : « j’ai finalement accepté [les coups] parce qu’ils n’étaient pas près de renoncer. Ils ont appelé les personnes présentes dans le camp pour qu’elles regardent ; c’est le chef qui a administré les coups de fouet. Il m’a frappé 40 fois, en comptant en arabe, en remontant des jambes vers le haut du corps. C’était terriblement douloureux, j’ai eu de nombreuses zébrures. »

Près de 15 résidents de Tombouctou, Goundam et Gao ont vu des femmes se faire battre pour avoir refusé de se couvrir la tête de manière adéquate. Un marchand ambulant qui travaille sur le marché de Tombouctou a vu « beaucoup, beaucoup de fois » la police islamique flageller des femmes sur le marché parce qu’elles refusaient de se couvrir. Il a expliqué à Human Rights Watch :

Par exemple, en juillet, j’ai vu trois membres de la police islamique frapper une vendeuse de poisson parce qu’elle n’était pas suffisamment couverte. Parmi eux, il y avait un Sénégalais, un homme important dans la police, qui l’a frappée plusieurs fois jusqu’à ce qu’elle se couvre la tête, jusqu’à ce qu’elle pleure. À peu près au même moment, ils ont dit à une femme d’âge moyen qui vendait des mangues de se couvrir, mais elle a refusé. Ils ont commencé à la frapper ; elle a essayé de se protéger le visage, tout en répétant sur un ton de défi : « N’y comptez pas... vous avez pris le village et vous avez fait décliner nos activités, c’est vous qui devriez être soumis à la charia. » Ils l’ont frappé 5, 10, 20 fois, mais elle n’a pas cédé.

Les autorités islamiques ont interdit, sous peine de châtiments sérieux, aux résidents d’écouter tout type de musique à la radio, en concert ou sur les sonneries de téléphones portables, en insistant sur le fait que les résidents doivent uniquement écouter des enregistrements des versets du Coran. Un jeune homme qui vit près du siège de la police islamique à Tombouctou a raconté comment un jeune homme a été battu jusqu’au sang pour avoir répondu avec insolence aux autorités islamistes qui lui avaient demandé de leur remettre son téléphone portable après que la sonnerie jouant de la musique malienne a retenti : « Il a désespérément tenté d’appuyer sur le bouton “décrocher” dans sa poche. Ils lui ont dit de venir mais le jeune a répondu avec insolence ; deux islamistes l’ont fouetté jusqu’à ce qu’il saigne, en disant ‘si nous faisions partie de l’armée malienne, tu ne nous parlerais pas comme ça !’ ».

Certains résidents ont affirmé que la police islamique jetait les téléphones des résidents sur le sol ou retirait les cartes SIM et les leur rendait quelques jours plus tard chargées de versets du Coran. Un ancien organisateur de voyages a confié à Human Rights Watch :

Un après-midi, je buvais du thé en écoutant de la musique ivoirienne avec six amis. On a toujours fait ça : discuter des événements de la journée autour d’un thé. Soudain, un pick-up avec des hommes armés de la police islamique a freiné brusquement et quatre d’entre eux sont descendus. L’un d’eux, parlant arabe, a dit que la musique était condamnée par Dieu. Nous étions effrayés, ils avaient des pistolets et étaient agressifs. Ils ont retiré la carte mémoire du lecteur audio et, trois jours plus tard, ils me l’ont rendue. Ils avaient effacé la musique et enregistré des versets du Coran.

Beaucoup de résidents du Nord, jeunes et âgés, ont expliqué que les changements de comportement imposés par les groupes islamistes les empêchent de prendre part à la vie culturelle. Un jeune homme a raconté : « Nous sommes musulmans, des musulmans bons et fidèles, mais honnêtement, ces gens nous ont ôté toute joie de vivre. » Un autre homme a commenté : « Il n’y a plus de baptêmes, de mariages, de circoncisions – c’est interdit, c’est “haraam”. Habituellement quand un enfant naît, les gens jouent du tambour, mais maintenant, plus question : pas de musique, pas de rassemblements, pas de fêtes... J’ai recommencé à vivre lorsque j’ai quitté leur territoire. »

Un chauffeur de 23 ans qui a fui Bamako en juillet a raconté : « Lorsque nous sommes jeunes, nous devons profiter de notre jeunesse : nous voulons danser, écouter de la musique, flirter avec les femmes, fumer, boire du thé avec nos amis, mais avec ces gens, on ne peut rien faire ». Une couturière qui a quitté le Nord en juillet a expliqué : « Le Nord semble mort. En tant que femme, je ne peux pas m’habiller à ma guise, me parfumer, me promener avec mes amies. ... Ils ont même interdit les conversations en groupes. Ils disent qu’au lieu de discuter, on devrait être à la maison à lire le Coran. »

Plusieurs autres résidents du Nord ont parlé des restrictions concernant les rassemblements publics. Un homme a confié : « En mai, nous étions assis dehors pour regarder la demi-finale de l’UEFA Champions League à la télé. Nous nous amusions, chacun encourageant son équipe et hurlant des “Allez !”. Mais les islamistes sont venus et nous ont dit qu’il était interdit de regarder la télé en public. »

Les autorités islamistes ont même interdit à beaucoup d’enfants de jouer. Un homme a expliqué que, le 4 août, plusieurs parents en colère ont fait irruption dans le poste de la police islamique de Gao pour se plaindre du fait que leurs enfants âgés de 8 à 13 ans avaient été battus pour s’être baignés dans la rivière. « Les islamistes disent que maintenant c’est interdit, en particulier si les garçons et les filles sont ensemble », a conclu l’homme. Un homme qui a fui Tombouctou avec sa famille au début du mois d’août a raconté qu’en juin les autorités islamistes lui ont ordonné de rentrer deux tables de babyfoot car « elles ont une mauvaise influence sur les enfants. Les garçons doivent prier au lieu de jouer dans la rue. »

Des femmes de Gao, Kidal, Aguelhoc et Tombouctou ont mentionné les restrictions subies dans le Nord. Une femme de Tombouctou a été arrêtée et interrogée par une patrouille de la police islamique car elle portait du parfum. Un officier lui a demandé si elle était mariée et l’a réprimandée : « Si tu es mariée, pourquoi cherches-tu à attirer d’autres hommes ? » Plusieurs témoins ont décrit comment la police islamique intimide, flagelle ou frappe les femmes pour leur manière de s’habiller, pour le port de bracelets, de bagues ou d’autres bijoux. Plusieurs résidents ont précisé que la lapidation à mort du couple à Aguelhoc a entraîné la fuite de nombreuses femmes enceintes non mariées du nord par crainte d’un destin similaire.

Enfants soldats
Les groupes armés islamistes contrôlant le nord du Mali ont recruté, entraîné et utilisé des enfants dans leurs forces, violant ainsi le droit international humanitaire.

Le Mali est un État partie au Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés, qui interdit le recrutement et l’utilisation dans les hostilités d’enfants de moins de 18 ans par des groupes non étatiques armés. Le recrutement d’enfants de moins de 15 ans est un crime de guerre selon le droit international humanitaire, notamment le Statut de Rome de la Cour pénale internationale.

Des dizaines de résidents des villes du nord de Kidal, Tombouctou, Gao, Ansongo, Aguelhoc et Niafounké ont décrit avoir vu des enfants, certains semblant ne pas avoir plus de 11 ou 12 ans, dans les rangs des groupes islamistes. Au total, ces enfants soldats se comptent vraisemblablement par centaines. Le recrutement des enfants se fait principalement par la police islamique alliée à Ansar Dine et au MUJAO, tandis que d’autres enfants servent dans une force d’autodéfense organisée par le MUJAO, parfois désignée comme l’armée du MUJAO. Deux adultes approchés pour rejoindre l’« armée de jihadistes » d’AQMI ont raconté à Human Rights Watch que des enfants étaient présents dans leurs bases.

Les résidents des régions de Tombouctou, Kidal et Gao ont dit qu’ils avaient vu des enfants dans des camps d’entraînement des rebelles en train de faire un entraînement physique, d’apprendre à armer, désarmer un fusil et à tirer, et dans un cas, en train de lancer une pierre « comme si l’enfant s’entraînait à manier une grenade. » Un compte rendu a rapporté que l’on apprend aux enfants à recueillir des renseignements en marchant dans la ville et ensuite « à répéter ce qu’ils ont vu et entendu ». Human Rights Watch a identifié 18 lieux où des témoins ont signalé des nouvelles recrues, parmi lesquelles des enfants, qui s’entraînaient, notamment des bases militaires, des écoles coraniques et des écoles privées et publiques.

Des résidents ont observé des enfants en train de garder des points de contrôle, d’effectuer des patrouilles à pied, de circuler à bord de véhicules de patrouille, de surveiller des prisonniers et de cuisiner pour les combattants. Quelques témoins ont montré à Human Rights Watch des photographies prises en juin, juillet et août, d’enfants tenant des fusils d’assaut Kalachnikov et des fusils de chasse locaux. Certains ne semblaient pas avoir plus de 12 ans.

Les groupes armés islamistes ont commencé à recruter peu de temps après avoir pris le contrôle du Nord et ont continué à un rythme régulier depuis. Des chefs de communautés, des résidents et des recrues adultes ont expliqué à Human Rights Watch que beaucoup de recrues se sont enrôlées en réaction à des problèmes récents et anciens, comme le banditisme endémique ou plus récemment les attaques des séparatistes touaregs. Les autres raisons sont, entre autres, le chômage élevé, qui s’est considérablement aggravé depuis que le gouvernement a perdu le contrôle du Nord, et le manque de confiance dans les institutions étatiques maliennes, comme les tribunaux. On estime que les rebelles islamistes recrutent un nombre considérable d’hommes et de garçons dans les petits villages et les hameaux, en particulier ceux qui pratiquent depuis longtemps le wahhabisme, une forme très conservatrice de l’Islam.

Les chefs des communautés et les résidents pensent que le recrutement dans le Nord était destiné en partie à renforcer les rangs des Maliens et, par conséquent, à changer la perception selon laquelle les groupes armés islamistes sont des « occupants étrangers ». Des résidents de Gao et de Tombouctou ont raconté que des professeurs coraniques et des marabouts locaux travaillaient avec les groupes islamistes pour recruter des jeunes. Bon nombre des enseignants ont été identifiés comme n’étant pas des Maliens mais venant de Mauritanie, d’Algérie, du Sénégal et de France.

La plupart des résidents des régions de Tombouctou et de Kidal qui se sont entretenus avec Human Rights Watch ont remarqué la présence d’un nombre disproportionné d’enfants des groupes ethniques arabes et touaregs. Bon nombre d’entre eux se sont, semble-t-il, enrôlés avec des membres de leur famille plus âgés. Ces résidents ne pensaient pas que les rebelles islamistes pratiquaient un recrutement forcé, bien que la loi internationale interdise tout recrutement d’enfants, de force ou non. Un professeur de Tombouctou a dit que 12 de ses étudiants, tous arabes ou touaregs, qui ont au départ rejoint le MNLA et les milices arabes, ont depuis juin été recrutés par des groupes islamistes.

À Gao, un grand nombre de recrues était issu du groupe ethnique songhaï. Des résidents et des chefs de communautés ont expliqué que le recrutement dans la région de Gao s’est intensifié au début du mois de mai en réponse à la formation de camps d’entraînement par les milices de l’ethnie songhaï (Ganda Kio et Ganda Iso) qui sont vaguement alliées au gouvernement et établies autour de la ville de Mopti, contrôlée par le gouvernement. Certains commandants à Gao semblent attiser la peur et la haine contre le groupe ethnique touareg comme stratégie de recrutement.

Un homme de 25 ans qui a été recruté et entraîné par les rebelles islamistes à Tombouctou en mai a expliqué que sur les 100 recrues environ qui s’entraînaient avec lui, près de 20 avaient moins de 18 ans et tous étaient Touaregs et Arabes. Il a ajouté que l’entraînement a duré quatre jours pendant lesquels « nous avons appris à manier des fusils, étudié la charia et ce que signifiait être un moudjahidine. »

Un ouvrier qualifié qui a été engagé pour un travail dans une école coranique et dans un camp d’entraînement dans une ville du nord en juillet a décrit avoir vu près de 20 enfants étudier le Coran et s’entraîner à manier des armes. Tout comme d’autres personnes qui ont parlé à Human Rights Watch, il a reconnu certains des garçons, qui étaient des combattants islamistes arabes. Un résident de Tombouctou a observé environ 50 nouvelles recrues de la police islamique s’entraîner dans l’ancienne gendarmerie. « Parmi ceux qui étaient à l’entraînement, près de la moitié avait moins de 18 ans. Le plus jeune avait 12 ans. Ce jour-là, ils faisaient un entraînement physique : course, saut, manœuvre, cela ressemblait à un entraînement militaire. »

Un autre homme à Tombouctou a déclaré qu’un jour de juillet, il a entendu des coups de feu et vu « un islamiste avec une barbe enseignant le tir à quatre ou cinq enfants de 12 à 14 ans. J’étais à 200 mètres d’eux. C’était derrière le camp militaire de Tombouctou. Il leur a donné une arme à feu et les enfants tiraient en l’air. »

Ce compte rendu d’un résident est typique : « Il y a beaucoup d’enfants avec eux. Presque tous les matins, je vois quelques adolescents, même des jeunes garçons de 11 ou 12 ans, dans les véhicules lorsqu’Ansar Dine effectue des patrouilles en voiture et beaucoup d’autres patrouillent à pied avec la police islamique. » Deux résidents ont vu des enfants s’entraîner dans l’ancienne gendarmerie de Tombouctou. Un chauffeur qui vit maintenant à Bamako a confié à Human Rights Watch :

J’ai vu les nouvelles recrues, enfants y compris, s’entraîner dans l’Escadron de gendarmerie pour devenir des policiers islamiques. Je les vois courir, parfois avec leurs fusils, parfois sans, et tirer en l’air. La dernière fois que j’ai vu l’entraînement, c’était en juin vers 16 h 30 ou 17 h. Ils étaient environ 25 à 30 tous mélangés, une douzaine était des enfants. J’étais à 7 mètres d’eux et je les ai regardés pendant une trentaine de minutes. Le formateur était un Sénégalais, un officier de la police islamique.

Plusieurs résidents des bastions d’Ansar Dine à Kidal et Aguelhoc ont décrit de la même manière plusieurs enfants soit en entraînement, soit déjà dans les rangs. Un homme d’affaires local de Kidal a indiqué qu’un tiers des 30 recrues qu’il a vues s’entraîner à la police islamique au début du mois d’août avaient moins de 18 ans. Il a raconté : « Le plus jeune avait environ 15 ans. Je les ai vus faire plein de choses à Kidal : patrouiller avec Ansar Dine, cuisiner et garder les prisonniers. » Une étudiante infirmière d’Aguelhoc a raconté que la dernière fois qu’elle est allée en ville en juillet, sur 100 hommes armés, 30 environ avaient moins de 18 ans et que peu d’entre eux « pouvaient tenir correctement un fusil ». Elle a reconnu parmi eux trois de ses voisins qui, selon elle, devaient avoir 12, 15 et 16 ans.

Des résidents de Gao ont décrit des enfants armés effectuant des patrouilles à pied. L’un deux a confié : « Le 8 août, alors que je rentrais à Bamako, j’ai vu six enfants, dont certains de 12 à 14 ans, des ethnies peule et songhaï, en train de garder un point de contrôle à la sortie de Gao. Leur travail consistait à nous arrêter et à nous demander nos papiers d’identité. » Un autre homme a vu quatre adolescents armés gardant le point de contrôle à l’entrée d’Ansongo, 80 kilomètres plus loin.

Environ une dizaine de témoins et de victimes ont identifié des enfants, dont certains d’à peine 12 ans, qui prenaient part à des abus commis par la police islamique. L’un d’eux a vu une patrouille de quatre policiers islamiques, dont trois semblaient avoir entre 12 et 15 ans, entrer dans une boutique pour voir si le marchand vendait des cigarettes. Ils l’ont battu et menacé lorsqu’ils ont découvert qu’il en vendait. Un autre témoin a vu une vendeuse de fruits âgée se faire battre parce qu’elle avait réprimandé des adolescents armés qui lui manquaient de respect. Le témoin a raconté : « Elle a hurlé : “Je suis plus âgée que votre mère et vous me demandez de me couvrir la tête !” Ils l’ont battue, la frappant à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’elle éclate en sanglots. » Le témoignage suivant, datant de juin, d’un petit commerçant était typique :

La police islamique patrouille par groupes de deux ou trois, très souvent avec des enfants soldats armés de fusils d’assaut AK-47. J’ai vu la police frapper des femmes dans le dos avec un fouet, en leur disant « Couvre-toi, immédiatement ! » Certains frappent légèrement, mais d’autres sont vraiment brutaux. J’ai parfois vu des femmes pleurer et observé des zébrures et des gonflements sur leur dos. À plusieurs occasions, les islamistes en question étaient des enfants âgés de 12 ou 15 ans. Pouvez-vous imaginer des garçons aussi jeunes et des nouvelles recrues frappant une femme de plus de 60 ans ?

Destruction du patrimoine malien
Les groupes armés islamistes à Tombouctou ont détruit de nombreuses structures d’une grande importance religieuse, historique et culturelle pour les Maliens, y compris des mausolées, des cimetières et des sanctuaires dans lesquels sont enterrés des érudits, imams et philosophes vénérés à Tombouctou. Des combattants islamistes munis de haches, de pelles et de marteaux ont démoli en avril la tombe d’Aljoudidi Tamba Tamba ; le 2 juin, ils ont détruit la tombe et la grande porte de Sidi Yahya ; le 30 juin, ils se sont attaqués au mausolée et à la tombe de Sidi Mahmoud (Ben Amar) et, le 10 juillet, ils ont détruit les tombes de deux saints musulmans dans l’enceinte de la plus grande mosquée de Tombouctou, Djingareyber.

Les groupes islamistes ont revendiqué la responsabilité de la destruction de ces bâtiments et lieux religieux, qui sont classés au patrimoine mondial de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). « C’est très simple », a rapporté un porte-parole d’Ansar Dine après la destruction de Sidi Yahya, « Cela ne correspond pas aux règles de l’Islam. »

De nombreux résidents de Tombouctou, dont des imams, des étudiants, des guides touristiques, des professeurs et des vendeuses sur le marché, ont évoqué sans ambiguïté l’impact de la destruction. Tous ont le sentiment que les autorités islamistes ont détruit délibérément une partie de leur histoire. Une femme a raconté : « Il leur a fallu environ une heure et demi pour démolir notre héritage, notre culture ». Un étudiant de 16 ans a confié : « Mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents m’ont parlé de ces tombes. Maintenant, mes propres enfants ne les verront jamais. » Un fonctionnaire a observé la scène : « Un bout de la tombe de Sidi Amar s’est effondré sur la tombe de mon père avec un bruit sourd. J’ai crié, nous avons tous crié, mais nous ne pouvions rien faire parce qu’il y avait des hommes armés partout, prêts à nous arrêter. »

Une couturière a expliqué l’importance des 333 saints soufis qui sont enterrés à Tombouctou :

Nous leur adressons nos prières dans de nombreuses situations de la vie : la prière des femmes stériles pour avoir des enfants, la prière des femmes enceintes pour avoir un nouveau-né sain ; la prière des mères pour que leurs enfants soient en bonne santé, en sécurité et trouvent un bon conjoint. Si vous ou un membre de votre famille partez en voyage, nous prions pour que tout se passe bien jusqu’au retour à la maison.

Ils affirment que les groupes islamiques leur interdisent maintenant de visiter la tombe des membres de leur famille décédés, un rituel hebdomadaire important pour beaucoup de résidents de Tombouctou. Un homme a expliqué :

Après les prières, nous nous rendons toujours sur les tombes de nos morts. Nous nettoyons le sable que le vent a apporté. Nous prions pour eux. Pour nous, c’est un signe de respect et une manière de ne pas les oublier ou de ne pas oublier d’où nous venons. Environ 40 ou 50 islamistes participaient à l’opération. Huit ou dix cassaient tout ce qui s’élevait à plus de 20 centimètres de haut : la tombe de Sidi Mahmoud et au moins 20 autres. Ils essaient d’effacer la mémoire de cette ville. Alors qu’ils démolissaient les tombes, en criant “Allah akbar” pour que tout le monde entende, des centaines d’entre nous, à l’intérieur des maisons et à l’extérieur, pleuraient.

Les résidents ont aussi déploré le refus des autorités islamistes de permettre aux Maliens, qui ont une tradition musicale riche et variée, d’écouter ou de jouer de la musique locale. Ils ont aussi interprété cela comme un déni de leur héritage culturel. Un homme qui travaillait près de la radio locale Buktu a décrit comment, trois jours après que les rebelles islamistes ont occupé Tombouctou, un islamiste tunisien, qui s’est vu confier la responsabilité de la radio, a détruit la médiathèque de la station de musique locale :

Le Tunisien a ordonné à ses garçons de confisquer la médiathèque de la radio. Ils ont tout pris, toutes les cassettes réunies depuis 1994. Les cassettes étaient pleines de musique folklorique locale ainsi que de musique étrangère, d’interviews, de bénédictions. Ils ont placé les cassettes dans quatre grands sacs de riz et les ont emportées. Pendant l’opération, le Tunisien a dit : « C’est nous qui décidons ce qui passe à la radio ». Beaucoup de musiciens sont maintenant morts et ces cassettes sont les seuls enregistrements que les Maliens ont de leur musique. Je connais le journaliste qui travaille sur la musique locale ; il avait l’habitude d’aller de village en village pour enregistrer la musique (guitares, koras, tam-tams, percussions) de tous les groupes ethniques qui vivent à Tombouctou ou dans les environs. Ils ne nous tueront peut-être pas, mais ils détruisent notre histoire, mon histoire, ce qui est presque aussi grave.

Le droit international humanitaire protège toute propriété civile de la destruction délibérée. Le Protocole II des Conventions de Genève de 1949, auxquelles le Mali est un État partie, prévoit une protection spéciale des objets culturels et des lieux de culte. « [I]l est interdit de commettre tout acte d’hostilité dirigé contre les monuments historiques, les œuvres d’art ou les lieux de culte qui constituent le patrimoine culturel ou spirituel des peuples. »

La destruction de tels biens est considérée comme un crime de guerre, y compris selon le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, qui interdit « de diriger intentionnellement des attaques contre des bâtiments consacrés à la religion [et contre] des monuments historiques... à condition qu’ils ne soient pas des objectifs militaires ».

La Déclaration universelle des droits de l’Homme protège aussi le droit de chacun à « prendre part librement à la vie culturelle de la communauté ».

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