Le gouvernement guinéen et la communauté internationale devraient s’assurer que les auteurs de ces crimes répondront de leurs actes
17 décembre 2009
Les graves abus commis en Guinée le 28 septembre n’ont pas été l’initiative d’un groupe de soldats voyous et indisciplinés, contrairement à ce qu’a soutenu le gouvernement guinéen. Ces abus ont été prémédités et notre enquête montre que les dirigeants les plus haut placés du gouvernement étaient tout au moins au courant des actions planifiées.
Peter Bouckaert, directeur de la division Urgences à Human Rights Watch

(Paris, le 17 décembre 2009) - Le meurtre et le viol par les forces de sécurité guinéennes de centaines de sympathisants de l'opposition le 28 septembre 2009 peuvent vraisemblablement être considérés comme des crimes contre l'humanité, affirme Human Rights Watch dans un rapport détaillé publié aujourd'hui. Il est essentiel que les responsables de ces attaques rendent des comptes pour que la Guinée sorte de la crise politique dans laquelle elle se trouve, laquelle s'est aggravée suite aux coups de feu essuyés le 3 décembre par le chef du gouvernement putschiste qu'aurait tirés son aide de camp. Les deux hommes ont été impliqués dans les violences de septembre.

Le rapport de 113 pages, « Un lundi sanglant : Le massacre et les viols commis par les forces de sécurité en Guinée le 28 septembre », retrace dans les détails les meurtres, agressions sexuelles et autres abus perpétrés pour la plupart par des membres de la Garde présidentielle guinéenne lors d'un rassemblement de l'opposition organisé dans un stade de Conakry, la capitale, et expose les preuves indiquant que ces attaques ont dû être planifiées à l'avance. Le rapport détaille comment les forces de sécurité du gouvernement se sont rendues coupables de dissimulation organisée, enlevant des dizaines de corps du stade et des morgues des hôpitaux pour les enterrer dans des fosses communes.

« Les graves abus commis en Guinée le 28 septembre n'ont pas été l'initiative d'un groupe de soldats voyous et indisciplinés, contrairement à ce qu'a soutenu le gouvernement guinéen », a expliqué Peter Bouckaert, directeur de la division Urgences à Human Rights Watch. « Ces abus ont été prémédités et notre enquête montre que les dirigeants les plus haut placés du gouvernement étaient tout au moins au courant des actions planifiées. »

Au cours de son enquête, Human Rights Watch a interrogé environ 240 victimes, témoins, militaires, membres d'équipes médicales et d'organisations humanitaires, diplomates et journalistes.

Ce rapport aboutit à la conclusion que la majorité des meurtres, des agressions sexuelles et des autres abus ont été commis par des membres de la Garde présidentielle placés sous le commandement du lieutenant Abubakar « Toumba » Diakité, alors aide de camp du président putschiste Moussa Dadis Camara. Parmi les autres responsables de graves abus se trouvaient des gendarmes d'élite placés sous le commandement du capitaine Moussa Tiégboro Camara, le ministre d'État chargé de la lutte anti-drogue et du grand banditisme, ainsi que des officiers de police et des hommes habillés en civil armés de machettes et de couteaux.

Depuis les événements du 28 septembre, Dadis Camara et Tiégboro ont quitté la Guinée pour recevoir des soins médicaux au Maroc après avoir été blessés le 3 décembre au cours de deux incidents distincts liés à des conflits internes avec l'armée. Diakité, qui serait impliqué dans les tirs à l'origine des blessures de Dadis Camara, est actuellement introuvable.

Le rapport de Human Rights Watch recoupe des récits glaçants de témoins qui racontent comment les membres des forces de sécurité guinéennes sont entrés dans le stade et ont ouvert le feu sur les dizaines de milliers de partisans de l'opposition qui s'étaient rassemblés là pour demander le retour de la démocratie. Alors que les soldats avançaient, balayant le terrain central de coups de feu, ils laissaient derrière eux des corps blessés ou sans vie. Des témoins ont raconté que des corps jonchaient le terrain central du stade, que d'autres étaient écrasés contre les portes à demi ouvertes ou pendaient des murs. D'autres témoins ont décrit comment des soldats ont abattu des manifestants paniqués qui tentaient de fuir le stade en escaladant les murs d'enceinte, ont tiré à bout portant sur des manifestants qui essayaient de se cacher dans des galeries, des toilettes ou sous des sièges, et ont massacré d'autres personnes après leur avoir assuré qu'elles pourraient sortir en toute sécurité.

Des dizaines de femmes ont raconté avoir subi des viols individuels et collectifs et des agressions sexuelles avec des objets tels que des bâtons, des crosses de fusil et des baïonnettes. Des témoins ont affirmé avoir vu au moins quatre femmes et jeunes filles se faire tuer pendant qu'elles étaient violées ou immédiatement après. Une femme a été tuée d'une balle dans le vagin alors qu'elle était allongée sur le dos au milieu du stade, suppliant qu'on épargne sa vie.

Les enquêteurs de Human Rights Watch ont interrogé 28 victimes de violence sexuelle, parmi lesquelles 18 ont été violées par plus d'un agresseur. Les victimes ont dit avoir reçu des coups de pied et avoir été rouées de coups de poings et battues avant, pendant et après l'agression sexuelle. Nombre des victimes ont montré aux enquêteurs de Human Rights Watch leurs ecchymoses, les traces de coupures sur leur dos, leurs fesses et leurs membres, et les marques d'ongles sur leurs cuisses, leurs poignets et leur ventre.

Des victimes ont également décrit comment la Garde présidentielle a enlevé plusieurs femmes présentes dans le stade, ainsi que certaines femmes qui attendaient d'être soignées dans un centre médical, pour les emmener dans des résidences privées où elles ont subi pendant plusieurs jours des viols collectifs.

Human Rights Watch a rassemblé des preuves formelles, y compris des témoignages de sources confidentielles militaires et de membres d'équipes médicales, attestant que les militaires ont entrepris de cacher de manière systématique les preuves de leurs crimes et de minimiser le nombre réel de victimes ayant trouvé la mort le 28 septembre.

Le gouvernement a annoncé le chiffre officiel de 57 morts. Grâce à ses enquêtes, Human Rights Watch a pu déterminer que le nombre de victimes décédées se situe probablement entre 150 et 200. Immédiatement après le massacre, les membres de la Garde présidentielle ont fermé les portes du stade, pris le contrôle des morgues de la ville et enlevé les corps pour aller les enterrer dans des lieux connus ou non. Une source a vu 65 corps entreposés dans un camp militaire être emmenés au milieu de la nuit pour être, selon toute vraisemblance, enterrés dans une fosse commune. Une autre source a dit avoir vu les troupes de la Garde présidentielle emmener des corps depuis la morgue d'un hôpital, tôt le matin du 29 septembre, pour aller les enterrer dans deux fosses communes.

Human Rights Watch a interrogé les familles de plus de 50 personnes décédées au cours du massacre du 28 septembre. Dans plus de la moitié des cas, ces familles n'ont pas réussi à retrouver le corps de leur proche.

Le rapport de Human Rights Watch décrit également d'autres abus qui se sont déroulés dans les heures et les jours qui ont suivi les violences dans le stade, tels que des meurtres, des viols et des pillages, commis par les membres des forces de sécurité déployés dans les quartiers d'où était issue la majorité des sympathisants de l'opposition. En outre, les forces de sécurité ont arbitrairement placé en détention plusieurs dizaines d'hommes arrêtés alors qu'ils fuyaient le stade ou au cours des attaques qui ont suivi dans les quartiers. Parmi eux, Human Rights Watch a interrogé 13 hommes qui ont dit avoir été battus à plusieurs reprises, fouettés et forcés à se déshabiller, à prendre des positions de stress et à subir des simulacres d'exécution.

Selon Human Rights Watch, la gravité de ces abus, l'absence de menace ou de provocations de la part des manifestants et l'organisation dont ont fait preuve les forces de sécurité lors de l'attaque du stade laisse penser que les crimes étaient prémédités et planifiés. Le rapport cite comme preuves l'arrivée simultanée devant le stade de différentes unités de sécurité, le déploiement coordonné des soldats à des emplacements stratégiques autour du stade en prévision de la fuite des manifestants, l'absence d'utilisation de techniques non mortelles pour disperser la foule et la présence d'officiers, notamment d'un ministre chargé des questions de sécurité.

Aux termes de la loi coutumière internationale et du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, le crime contre l'humanité comprend le meurtre, le viol et toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable, commis dans le cadre d'une attaque généralisée et systématique contre une population civile.

Human Rights Watch n'a trouvé aucune preuve démontrant qu'un membre des forces de sécurité ait été blessé ou tué dans l'enceinte du stade ou du complexe sportif attenant, ce qui montre bien que la violence était à sens unique. Toutes les preuves réunies par Human Rights Watch, y compris les vidéos, indiquent que les sympathisants de l'opposition étaient calmes et non armés.

Le gouvernement militaire guinéen n'a mené aucune enquête et n'a pas demandé aux membres des services de sécurité du pays de rendre des comptes pour le rôle qu'ils ont joué dans les meurtres, les viols et autres abus. Le rapport recommande au gouvernement guinéen d'ouvrir rapidement une enquête, de poursuivre et de punir, conformément à ce que prévoit le droit international, les dirigeants des services de sécurité suspectés d'être les premiers responsables des meurtres, des agressions sexuelles et des abus commis pendant les violences de septembre, et de garantir la sécurité de chacun des témoins. Si le gouvernement guinéen ne fait rien pour que les responsables répondent de leurs actes, les partenaires internationaux du pays devraient appuyer toute solution internationale susceptible de garantir la justice.

L'ONU a rapidement convoqué une commission internationale d'enquête, dont les membres se sont déjà rendus en Guinée. Human Rights Watch a appelé le Secrétaire général de l'ONU à rendre public dans les plus brefs délais le rapport de la commission et s'assurer que ses constatations sont examinées et mises en œuvre.

« La situation de la Guinée en matière de sécurité est incertaine, et on ignore également où se trouvent plusieurs personnes impliquées dans les abus du 28 septembre », a confié Peter Bouckaert. « Néanmoins, les autorités guinéennes et la communauté internationale doivent tout faire pour que ces horribles crimes fassent l'objet d'une enquête approfondie et que les responsables soient poursuivis. »

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