Les affrontements armés provoquent le déplacement massif des minorités
23 janvier 2013
« La destruction de sites religieux renforce les craintes sectaires et vient s’ajouter aux tragédies du pays, qui compte déjà des dizaines de milliers de morts. »
Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch

(New York, le 23 janvier 2012) – Des groupes armés de l'opposition semblent avoir délibérément détruit des sites religieux dans des lieux divers du nord de la Syrie, en novembre et décembre 2012, a déclaré Human Rights Watch à la suite d'enquêtes menées dans les gouvernorats de Lattaquié et d’Idlib. Un groupe armé de l'opposition a détruit un lieu de culte chiite dans le gouvernorat d’Idlib, et deux églises chrétiennes dans le gouvernorat de Lattaquié ont été pillées. Dans les trois cas, les preuves examinées par Human Rights Watch ainsi que les témoignages recueillis indiquent que les attaques ont eu lieu après que la région soit tombée sous le contrôle de l'opposition et que les forces gouvernementales soient parties.

Alors que certains dirigeants de l'opposition se sont engagés à protéger tous les Syriens, dans la pratique, l'opposition a omis de prendre des mesures concrètes pour mettre fin aux attaques injustifiées contre des lieux de culte des minorités, selon Human Rights Watch. L'opposition n’est également pas parvenue à contrôler les hommes armés se livrant à des pillages et à d'autres activités criminelles, comme les enlèvements. Human Rights Watch a exhorté les groupes armés de l'opposition à protéger tous les sites religieux dans les zones sous leur contrôle et à discipliner leurs membres qui s’adonnent au pillage ou aux enlèvements.

Human Rights Watch a précédemment documenté la destruction et le vandalisme d'une mosquée à Taftanaz, dans le gouvernorat d’Idlib, commis par les forces gouvernementales syriennes.

« La destruction de sites religieux renforce les craintes sectaires et vient s’ajouter aux tragédies du pays, qui compte déjà des dizaines de milliers de morts », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « La Syrie va perdre sa riche diversité culturelle et religieuse si les groupes armés ne respectent pas les lieux de culte. Les dirigeants des deux parties devraient faire passer le message que ceux qui attaquent ces sites seront tenus de rendre des comptes. »

Au regard du droit international humanitaire, toutes les parties à un conflit armé doivent s’abstenir d’attaquer délibérément les édifices religieux qui ne sont pas utilisés à des fins militaires. Il leur est interdit de saisir, détruire ou causer des dommages délibérés aux institutions ou aux édifices religieux et de voler, piller ou vandaliser des biens culturels importants. Les attaques délibérées contre des sites religieux qui ne sont pas des objectifs militaires équivalent à des crimes de guerre.

Les chercheurs de Human Rights Watch ont mené durant quatre jours une enquête dans des zones contrôlées par l'opposition dans les gouvernorats de Lattaquié et d’Idlib, concernant des violations commises par les forces gouvernementales et par les combattants de l'opposition dans des villages sunnites, alaouites, chrétiens et de sectes mixtes. Dans trois villages – Zarzour, Ghasaniyeh et Jdeideh – Human Rights Watch a relevé des preuves d’attaques contre des sites fréquentés par des minorités religieuses, perpétrées après que ces régions soient tombées sous le contrôle des groupes armés de l'opposition et que les forces gouvernementales soient parties.

Les résidents ont également déclaré à Human Rights Watch que des hommes armés de l'opposition ont pillé quelques maisons après la prise de contrôle des villes et kidnappé deux villageois à Ghasaniyeh et Jdeideh. Human Rights Watch n'a pas pu déterminer si ces actes étaient des attaques à caractère religieux. Les rapports des médias indiquent également que le pillage et l'enlèvement des habitants sunnites ont eu lieu dans des zones contrôlées par l'opposition.

Dans les trois villages, les membres des minorités religieuses avaient soit tous fui, soit quitté leurs maisons en grand nombre. Des habitants de Zarzour, un village à majorité sunnite avec une petite population chiite, ont expliqué à Human Rights Watch que leurs voisins chiites avaient fui parce qu'ils craignaient des représailles de la part des forces de l'opposition parce que, à leur avis, les chiites locaux avaient soutenu les forces gouvernementales.

Ces habitants ont déclaré que ce soutien supposé se traduisait par un traitement préférentiel prétendu accordé par les forces gouvernementales aux résidents chiites lorsque les forces gouvernementales étaient dans le village. À Ghasaniyeh et Jdeideh, deux villages chrétiens à Lattaquié, des habitants ont indiqué à Human Rights Watch que beaucoup de leurs voisins avaient fui en raison des terribles conditions humanitaires, de la peur des combattants armés de l'opposition dans leur région, et de la crainte d’attaques aériennes et de tirs d'artillerie par les forces gouvernementales.

Toutes les parties au conflit devraient promouvoir des conditions qui permettraient aux populations civiles de rester dans leurs maisons, selon Human Rights Watch. Le gouvernement syrien devrait cesser les attaques aériennes et les tirs d'artillerie délibérés et aveugles contre des civils, et les dirigeants de l'opposition devraient protéger tous les civils dans leurs régions, notamment les membres des minorités religieuses, contre toute attaque de représailles ou toute activité criminelle. Toutes les parties doivent faciliter l'acheminement de l'aide humanitaire dans les zones relevant de leur autorité.

Attaque contre la husseinya de Zarzour (gouvernorat d’Idlib)
Les chercheurs de Human Rights Watch ont observé des dommages apparemment délibérés à la husseiniya locale, un lieu de culte chiite, causés par des combattants de l'opposition après qu’ils aient pris le contrôle du village de Zarzour le 11 décembre. Des combattants locaux de l'opposition qui ont parlé à Human Rights Watch ont déclaré que les forces gouvernementales syriennes ont causé les dommages dans la husseiniya avant de quitter la ville, mais deux résidents locaux ont affirmé que les forces armées de l'opposition ont mis le feu à la mosquée quand elles ont pris le contrôle de la ville. D'autres preuves observées par les chercheurs de Human Rights Watch ont indiqué que les dommages étaient délibérés. Les fenêtres de la husseiniya étaient brisées, des pierres de prière jonchaient le sol, deux des murs intérieurs étaient noircis par les flammes et une affiche religieuse avait été arrachée du mur, et des restes de l'affiche abandonnés sur place. Human Rights Watch a également vu les restes brûlés d'affiches et de documents, et ce qui semblait être les restes d'un tapis de prière brûlé dans le bâtiment. Des objets brûlés étaient entassés sur le sol, ce qui semble indiquer qu'ils ont été empilés les uns sur les autres et délibérément incendiés.

Une vidéofilmée devant la husseiniya et mise en ligne sur YouTube le 12 décembre montrait des combattants de l'opposition célébrant leur victoire dans la ville tandis qu’un feu brûlait dans la mosquée en arrière-plan. La vidéo confirme l'affirmation selon laquelle le dommage a été infligé intentionnellement après que les forces gouvernementales aient quitté la région, selon Human Rights Watch. Dans la vidéo, un homme qui semble être un combattant de l’opposition annonce la « destruction des repaires des Chiites et des Rafida », un terme péjoratif utilisé pour désigner les Chiites. Il s'identifie comme un membre de la brigade Amr ben Ma'ad Yakrib al-Zubaydi. La vidéo montre également des graffitis sur le mur en face de la mosquée, qui proclament : « Non, et mille fois non, au conflit sectaire. » Quand les chercheurs de Human Rights Watch se sont rendus à Zarzour une semaine plus tard, ce graffiti avait été recouvert par d’autres messages.

Un habitant a déclaré à Human Rights Watch que pendant que les troupes de l'armée syrienne étaient dans le village, elles ont utilisé la husseiniya comme caserne. Selon lui cependant, l'armée s'est retirée du bâtiment après que les chiites dans le village se soit plaints et avant que l'opposition n’attaque. Deux résidents ont expliqué qu'un tireur d’élite était resté sur le toit du bâtiment après cela, mais s’était retiré avant que les forces de l'opposition n’attaquent le bâtiment. Human Rights Watch a observé plusieurs sacs de sable sur le toit de la mosquée, ce qui semble corroborer l'affirmation selon laquelle un tireur d'élite y avait été posté.

Human Rights Watch condamne l'utilisation par le gouvernement syrien de la husseiniya à des fins militaires avant que l'opposition ne prenne le contrôle du village. L'utilisation par toute partie à un conflit de propriété d'une grande importance pour le patrimoine culturel de quelque peuple que ce soit à des fins susceptibles de l'exposer à une destruction ou à une détérioration est interdite, sauf si elle est impérativement requise par des nécessités militaires. Cependant, un tel comportement ne dispense pas l'opposition de l'obligation de ne pas causer de dommages intentionnels à la husseiniya une fois qu'elle n'était plus un objectif militaire.

Pillage d’églises à Ghasaniyeh et Jdeideh (gouvernorat de Lattaquié)
Des habitants ont expliqué à Human Rights Watch que des hommes armés opérant « au nom de l'opposition » ont également fait irruption dans des églises chrétiennes et y ont commis des vols, dans les villages de Ghasaniyeh et Jdeideh, dans le gouvernorat de Lattaquié, après que les villages soient tombés sous le contrôle de l'opposition.

Un résident de Jdeideh a déclaré à Human Rights Watch qu'après que l'opposition armée a pris le contrôle du village le 11 décembre et que les forces gouvernementales ont fui, des hommes armés ont fait irruption et ont cambriolé l'église du village, tirant de nombreux coups de feu à l'intérieur et causant des dommages structurels. Human Rights Watch a visité l'église le 18 décembre et a observé que les portes portaient des traces d'effraction et que les fenêtres avaient été brisées. Les portes de l'église avaient été fermées et soudées depuis l'attaque pour se protéger contre de nouvelles attaques.

Cet habitant a ajouté que les forces de l'opposition ont également utilisé les résidences des prêtres à côté de l'église pour tirer sur un village voisin où les forces gouvernementales étaient présentes. Dans le processus, les fenêtres des résidences des prêtres ont été brisées. Il a également déclaré à Human Rights Watch que des personnes agissant « au nom de l'opposition » avaient volé des médicaments dans une clinique appartenant à l'église, pillé des maisons et enlevé des civils. Dans un cas d’enlèvement survenu au cours de l'été 2012, avant que les combattants de l'opposition n’aient pris le contrôle du village, il a affirmé qu’une famille a payé trois millions de livres syriennes (environ 42 250 dollars américains) pour libérer un membre de leur famille.

Un résident de Ghasaniyeh a déclaré à Human Rights Watch qu'après que des hommes armés opérant « au nom de l'opposition » sont venus dans le village à la fin du mois de novembre, ils ont fait irruption dans l'église locale et y ont volé l’essence et le diesel. Le 15 décembre, Human Rights Watch a visité l'église, et a observé que les portes de l'église avaient été forcées. Une croix avait été abandonnée sur le sol de l'église mais cela mise à part, l'église semblait intacte.

Ce résident a également déclaré à Human Rights Watch que les combattants de l'opposition avaient pillé des maisons et enlevé un habitant, toujours porté disparu. Deux hommes d'un groupe d'opposition locale ont enlevé à son domicile l'homme kidnappé, un civil qu'il connaissait personnellement, après que les forces d'opposition aient pris le contrôle du village. Malgré les efforts de sa famille pour obtenir sa libération en communiquant avec les ravisseurs et le leader des combattants de l'opposition, ils ne l'avaient toujours pas libéré à la date du 15 décembre.

Mais le résident qui s’est entretenu avec Human Rights Watch a affirmé que les habitants de la ville avaient de bonnes relations avec de nombreux combattants de l'opposition. Les combattants armés de l'opposition avec lesquels Human Rights Watch a parlé dans le village soutenaient qu'ils n'étaient pas responsables de l'attaque contre l'église.

Bien que la motivation des effractions dans l'église puisse avoir été le vol plutôt qu'une attaque religieuse, les combattants de l'opposition ont la responsabilité de protéger les sites religieux dans les zones sous leur contrôle contre les dommages et le vol intentionnel, selon Human Rights Watch.

« L'opposition en Syrie affirme qu’elle compte respecter les droits des minorités, mais doit le prouver en protégeant les lieux de culte, et plus généralement en faisant en sorte que des hommes armés agissant en son nom respectent les civils et leurs biens », a conclu Sarah Leah Whitson.