February 16, 2009

VII. La vie avec la LRA : Les enfants parlent

J'ai tellement pleuré après qu'ils m'ont enlevé et ils m'ont dit que j'allais devenir soldat. Je voulais être à l'école. Je ne voulais pas me battre. Ils ont dit d'arrêter de pleurer et de ne pas penser à la maison, mais j'y pensais tous les jours.
-Un garçon de 12 ans enlevé à son école à Duru, le 17 septembre 2008. Il a échappé à la LRA trois mois plus tard.

Au début de l'offensive militaire le 14 décembre, quand l'aviation ougandaise a bombardé le camp principal du commandant de la LRA, Joseph Kony, des enfants qui avaient été enlevés ont pu s'enfuir et se réfugier dans un camp de l'armée congolaise. Plusieurs des enfants qui se sont échappés ce jour-là ont fait aux chercheurs de Human Rights Watch le récit de leur vie au service des combattants de la LRA.

Après avoir établi ses camps dans le parc et dans la réserve de chasse environnante en2006 et 2007, la LRA a commencé à cultiver largement les champs se trouvant dans le voisinage immédiat. Les éléments de la LRA ont fait pousser assez de haricots, de patates douces et d'autres produits pour satisfaire la plupart de leurs besoins alimentaires. Les enfants et les femmes enlevés ont travaillé dans ces champs, en plus de s'occuper des tâches domestiques et de fournir des services sexuels aux combattants.

Les combattants considérés comme fiables et dociles se sont vu attribuer une fille enlevée comme «épouse», tandis que les commandants étaient autorisés à en avoir plusieurs. Kony a pris pour lui-même le plus grand nombre de filles et de femmes, une quarantaine, selon des enfants enlevés par la LRA qui ont ensuite réussi à s'échapper. Florence, une jeune fille de 17 ans originaire de la RCA enlevée par la LRA en avril 2008, a raconté aux chercheurs de Human Rights Watch sa vie «d'épouse» :

J'étais assignée à un commandant. Il ne parlait pas la même langue que moi, alors nous ne nous parlions jamais. Il me forçait à coucher avec lui chaque fois qu'il voulait. Si je résistais, il me fouettait. Parfois même il m'attrapait par le cou et essayait de m'étrangler.
A la LRA, un homme ne peut avoir qu'une épouse, et une femme ne peut être qu'avec un homme. S'ils désobéissaient à cette règle, ils risquaient d'être tués. Kony et les autres commandants supérieurs étaient une exception, et ils pouvaient avoir beaucoup de femmes.
Si j'essayais de parler aux autres filles, ils nous battaient et menaçaient de nous tuer. Ils croyaient que nous complotions contre eux. Un garçon de la RCA a essayé de s'échapper, et ils l'ont tué d'un coup à la tête. J'ai dû l'enterrer.
Je préparais à manger pour mon commandant et je devais aussi travailler à la ferme. On bougeait beaucoup parce que nous étions régulièrement attaqués par l'ALPS, et quelquefois il y avait des avions au-dessus de nous qui nous cherchaient. Je suis allée partout avec mon commandant, mais je n'ai participé à aucun combat ni aucune attaque . [117]

Au moment de l'entretien avec Florence, elle était enceinte de huit mois après avoir été violée par le commandant de la LRA. Elle espère retourner en RCA après la naissance de son bébé.

Les garçons enlevés étaient aussi assignés à des combattants ou à des commandants et ils étaient chargés de la cuisine, du transport de leurs affaires d'un camp à un autre, et du travail dans les champs. Certains ont reçu un entraînement militaire et d'autres ont été choisis comme gardes du corps de Kony.

Les enfants enlevés ont souvent été battus et dans certains cas tués, s'ils marchaient trop lentement en se déplaçant d'un camp à un autre où s'ils essayaient de parler entre eux. Les enfants enlevés au Congo, en RCA ou au Soudan ne parlaient pas la même langue que les combattants ougandais de la LRA et communiquaient peu avec eux. Ils ont appris par les mauvais traitements qu'ils subissaient, eux-mêmes ou les autres enfants, comment se comporter pour éviter d'autres violences. Ceux qui essayaient de s'échapper et se faisaient prendre ont souvent été tués de façon brutale. Pour donner une leçon aux autres, les chefs de la LRA ont dans certains cas forcé des enfants à tuer leurs propres amis qui avaient tenté de s'échapper. [118]

Pierre, âgé de quinze ans, a été enlevé par la LRA à son école secondaire à Duru le 17septembre 2008. Il a parcouru la brousse avec soixante de ses camarades d'un camp à un autre pendant un peu plus de deux semaines, sous l'escorte d'environ 80combattants de la LRA. Quand le groupe est arrivé au camp principal de Kiswahili, les enfants ont été répartis et il est devenu l'un des gardes du corps de Kony. Il a expliqué :

Kony avait deux groupes de sept gardes du corps. J'étais dans le deuxième groupe qui protégeait le cercle extérieur autour de Kony. Il y avait deux enfants et cinq adultes dans mon groupe. Pendant la journée, nous travaillions à la ferme et faisions des exercices militaires. Chaque fois que Kony se déplaçait, nous allions avec lui. Il amenait aussi ses quarante épouses avec lui partout où il allait. Kony avait toujours un Motorola [téléphone portable] avec lui et son numéro deux, qui était toujours avec lui, avait un téléphone [satellite] Thuraya. Kony ne travaillait pas et ne faisait rien pendant la journée.
Les plus jeunes combattants autour de Kony nous fouettaient tant qu'ils voulaient, et surtout quand on essayait de parler entre nous.
Ils ne nous ont pas enseigné leur idéologie, mais ils nous ont dit que leur objectif était de s'emparer de l'Ouganda pour que Kony puisse devenir président. Ils ont dit qu'il leur fallait plus de soldats pour faire ça. Le seul commandement qu'ils nous ont appris était que toute personne qui essayait de s'échapper serait tuée.
Les combattants se passaient de l'huile sur le visage, la poitrine, le dos et les paumes des mains. Ils disaient que l'huile les protégeait des balles et de la mort quand ils se battaient. Ils disaient aussi que l'huile faisait revenir au camp les gens qui tentaient de s'échapper.
Après deux semaines à Kiswahili, nous sommes revenus dans un camp appelé Gambungbu pendant quatre jours. Deux enfants enlevés en RCA avaient essayé de s'échapper, et Kony a donné l'ordre que leurs amis les tuent devant tous les autres enfants. Kony voulait être présent en personne quand ils seraient tués. Il y avait une soixantaine d'enfants obligés d'assister à l'exécution. [119]

Pierre a pu s'échapper le jour où l'aviation ougandaise a bombardé Kiswahili. Il a dit aux chercheurs de Human Rights Watch qu'il avait quitté le camp juste après le début du bombardement.

Je suis parti tout seul vers l'est à travers la brousse. J'ai traversé deux rivières et j'ai fini par déboucher sur la route qui va à Kiliwa. J'ai couru sans arrêt jusqu'à Kiliwa ce jour-là et je suis arrivé à la base de l'armée congolaise (FARDC) vers 5 heures de l'après-midi. D'abord, les soldats congolais voulaient me tirer dessus. Alors j'ai eu peur et j'ai pensé qu'ils étaient peut-être avec la LRA, alors je me suis caché dans la brousse pendant la nuit. Je me suis présenté aux soldats congolais le matin, et ils ont fini par m'accepter dans leur camp et m'ont donné à manger. Un autre garçon et deux filles sont sortis les jours suivants, et les soldats congolais nous ont ramenés tous à Dungu. [120]

Pierre a expliqué qu'il voudrait revenir à l'école, mais qu'il avait peur de rentrer chez lui à Duru parce que la LRA était encore à proximité. Il a dit qu'ils le tueraient s'ils le trouvaient.

Un garçon de 17 ans, enlevé avec 37 autres à Kpaika le 17 septembre 2008, a raconté que sur le trajet jusqu'au camp de Kiswahili, trois des enfants ont été tués parce qu'ils marchaient trop lentement. Après que les autres sont arrivés au camp, les 17 filles et les 21garçons ont chacun été assigné à un combattant ou à un commandant. Le garçon a été donné à l'un des commandants qui le surveillait étroitement mais il a néanmoins réussi à s'échapper deux mois après sa capture. Il a déclaré :

Le matin, je travaillais à la ferme, à ramasser des haricots et des patates douces. Nous revenions manger à midi. Ensuite nous allions chercher du bois et de l'eau, toujours sous la surveillance des combattants. Je n'avais eu aucun entraînement militaire avant de m'échapper, mais ils disaient que j'allais en recevoir bientôt. Ils m'ont montré comment démonter un fusil, le nettoyer et le remonter.
Je me suis échappé à la fin du mois de novembre, alors que mon commandant mangeait avec deux femmes. Je me trouvais à une vingtaine de mètres de mon commandant, ce qui était la plus grande distance de lui où je m'étais trouvée depuis le jour de mon enlèvement. Je me suis glissé hors du camp sans faire de bruit et ensuite j'ai couru tout le long du chemin à travers la forêt jusqu'à la route principale, et puis j'ai continué vers Dungu.
A ce que je sais, aucun des autres enfants enlevés à Kpaika n'a réussi à s'échapper, dont mes deux sœurs qui sont encore avec la LRA. [121]

Ces témoignages d'enfants congolais enlevés par la LRA reflètent les récits d'enfants enlevés en Ouganda et au Sud-Soudan au cours des années précédentes. Ces témoignages illustrent que malgré la participation aux accords de paix et les mises en examen de la CPI, les commandants de la LRA continuent à perpétuer des atteintes généralisées aux droits humains contre les enfants et contre les adultes.

[117] Entretien de Human Rights Watch avec une personne enlevée, Dungu, 8 janvier 2009.

[118] Entretien de Human Rights Watch avec une personne enlevée, Dungu, 8 janvier 2009.

[119] Entretien de Human Rights Watch avec une personne enlevée, Dungu, 8 janvier 2009.

[120] Entretien de Human Rights Watch avec une personne enlevée, Dungu, 8 janvier 2009.

[121] Entretien de Human Rights Watch avec une personne enlevée, Dungu, 8 janvier 2009.