La nécessaire réponse internationale au Printemps arabe

Par Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch

Introduction du Rapport mondial 2012

La triste vérité est que la politique occidentale envers les peuples arabes a toujours été essentiellement une politique de confinement. Aujourd'hui, de nombreux gouvernements occidentaux se réjouissent alors que ces peuples descendent dans les rues pour réclamer leurs droits, mais jusqu'à récemment les mêmes gouvernements occidentaux agissaient souvent comme si les peuples arabes devaient être craints, circonscrits, contrôlés. Dans d'autres régions, la démocratie s’est répandue, mais au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, l'Occident a semblé se contenter d’appuyer une série d’autocrates arabes, pourvu qu’à leur tour ils soutiennent les intérêts occidentaux. Ailleurs, les gouvernements, du moins en principe, étaient censés être au service de leur peuple, mais l'Occident comptait sur les monarques et les hommes forts du monde arabe pour garantir « la stabilité », pour maintenir le couvercle sur les revendications populaires. La promotion mondiale des droits humains comportait une exception arabe.

Le Printemps arabe a démontré que nombre de personnes dans la région ne partagent pas la complaisance de l'Occident envers les régimes autocratiques. Ne voulant plus être les sujets passifs de dirigeants égoïstes, ils ont commencé à insister pour devenir les citoyens à part entière de leur pays, les propres artisans de leur destin. Dans un pays après l'autre, un acte de répression a suscité l'indignation populaire envers un régime qui avait fait un pas de trop dans la violence. Cette fois, la rue arabe, très discutée mais inactive depuis longtemps, s’est levée et a bouleversé l'ordre ancien. En trouvant leur voix et leur pouvoir collectifs, les peuples de la région ont transformé leur vie politique de telle manière qu’il ne sera pas facile de revenir en arrière.

En Tunisie, l’étincelle qui a mis le feu aux poudres a été l'auto-immolation d’un vendeur de fruits, Bouazizi Mohamed, après un cas routinier d'humiliation par la police. En Égypte, ce furent des photos du visage déformé de Khaled Saïd, un jeune homme battu à mort par la police. En Syrie, ce fut la torture d’adolescents pour avoir gribouillé des graffitis anti-régime. En Libye, ce fut l'arrestation de Fathi Terbil, avocat pour les victimes du massacre de la prison d'Abou Salim en 1996. Ces exemples quotidiens d'abus, parmi d'innombrables autres, ont déclenché ce qui est essentiellement devenu une série de révolutions de droits humains — poussées par la demande de gouvernements qui seraient finalement élus par leur peuple, respectueux de leurs droits et soumis à l’État de droit.

L'Occident est encore en train de s'adapter à cette transformation historique. Bien que généralement opposées à la répression violente de manifestations pacifiques, bon nombre des grandes démocraties du monde demeurent des partenaires réticents des manifestants, préoccupées par les conséquences de confier ces pays cruciaux à leurs citoyens.

Et si les gouvernements occidentaux ont été réticents à abandonner leurs amis autocrates, de nombreux autres pays ont fait preuve d’une hostilité ouverte aux rébellions. Comme il fallait s’y attendre, les gouvernements dictatoriaux ont été terrifiés par les précédents d’évictions des régimes autoritaires par leurs peuples. La Chine a pris des mesures extraordinaires pour empêcher les « rassemblements de jasmin » inspirés par la Révolution de jasmin en Tunisie. La Corée du Nord était tellement déterminée à maintenir son peuple dans l'ignorance au sujet du Printemps arabe qu’elle a empêché ses travailleurs en Libye de rentrer chez eux. Du Zimbabwe à l'Iran, du Soudan à l'Ouzbékistan, de Cuba à la Russie, de l'Éthiopie au Vietnam, les autocrates vivent dans la crainte du genre de pouvoir populaire démontré par le Printemps arabe.

Ils n'ont pas tort dans leur appréhension. Les soulèvements démontrent que la quête des droits exerce un attrait répandu, capable de fédérer des éléments disparates de la société et de générer une puissante force collective de changement. Les vieux outils de la répression — la censure, les détentions arbitraires, la torture, le meurtre — semblent seulement avoir encouragé les manifestants une fois qu'ils ont pris confiance dans leur nombre. Plutôt que d'instiller la peur et la soumission forcée, la répression a montré les vrais visages des autocrates et a souligné la justesse de la cause des manifestants. Cela envoie un avertissement glacial aux régimes confiants depuis longtemps dans l'hypothèse que leur capacité répressive éclipserait toujours le mécontentement général.

Certains gouvernements démocratiques de l'hémisphère Sud ont été plus décevants dans leur réponse au Printemps arabe, tels que le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud. Ils semblaient guidés moins par les aspirations des peuples arabes que par leur attachement à des vues dépassées de souveraineté nationale, même si cela a signifié protéger les régimes répressifs contre une pression internationale dont le besoin était urgent. Bien qu’elles aient mis en place elles-mêmes des gouvernements responsables et l’État de droit, ces démocraties du Sud n’ont montré qu'un intérêt sporadique quant à aider les peuples du monde arabe qui aspiraient à faire de même. Plus souvent, elles ont mis en avant l'abus potentiel de la pression des droits humains — la crainte qu'elle puisse servir comme un outil de domination pour le Nord — pour justifier la non utilisation de leur propre influence sur les contrevenants graves des droits humains.

Cette indifférence manifestée par de nombreux pays envers les droits des peuples de la région doit prendre fin. Prendre fermement position avec les peuples du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord quand ils revendiquent leurs droits légitimes est le meilleur moyen de faire pression sur leurs persécuteurs pour arrêter l'effusion de sang. L'insistance de principe sur le respect des droits humains est aussi le meilleur moyen d'aider ces mouvements populaires à éviter l'intolérance, l'anarchie et la vengeance sommaire qui constituent un risque dans toute révolution et ses répercussions.

Le Printemps arabe est un moment de transformation, une opportunité historique pour un peuple longtemps opprimé de prendre le contrôle de son destin. Pourtant, la transformation ne sera pas facile. Les peuples de la région, comme partout ailleurs, méritent un soutien mondial pour leurs droits alors qu’ils se lancent dans cette aventure tant attendue. Il est temps pour l'exception arabe de prendre fin.

Le soutien de l’Occident aux autocrates arabes

Les gouvernements occidentaux ont permis l'exception arabe parce qu'ils croyaient que leurs intérêts dans la région seraient mieux servis par la promesse illusoire de « stabilité » de dirigeants autoritaires que par les incertitudes d’un gouvernement élu. Cinq raisons principales expliquent l'acceptation passée par l'Occident de ces soi-disant présidents et monarques à vie.

La première raison était le souhait de contenir toute menace de l'islam politique contre les intérêts occidentaux. Les gouvernements occidentaux et leurs alliés ont toujours fait preuve d’une certaine ambivalence envers l'islam politique — faisant sa promotion lorsqu’il était considéré comme un repoussoir utile contre un ennemi plus redoutable (les moudjahidines contre les Soviétiques, le Hamas contre l'Organisation pour la libération de la Palestine) ou quand il coïncidait avec les intérêts occidentaux (comme en Arabie Saoudite). Mais quand l'islam politique a défié des gouvernements amis, l'Occident s‘est montré profondément circonspect.

Un important catalyseur de cette méfiance a été une nation non arabe — l'Iran, lorsqu’il a émergé après le renversement du Shah qui était soutenu par l'Occident. La crainte d'un « autre Khomeiny » — de l'hostilité de l'Iran envers les États-Unis, de la brutalité envers son propre peuple, ainsi que du soutien au Hezbollah et au Hamas — a conduit de nombreux gouvernements occidentaux à se méfier de l'islam politique quand il a pris la forme d'un mouvement d'opposition contestant un allié.

Cette méfiance a atteint son comble au début des années 90 quand, après une brève ouverture politique en Algérie, le Front islamique du salut semblait être sur le point d’obtenir la victoire électorale. Un coup d'État militaire a arrêté le processus électoral avec de rares protestations occidentales. Les partisans du coup ont fait valoir que le programme secret des islamistes était de permettre « un homme, une voix, une seule fois. » Nombre de partis islamiques ont en effet adopté des positions inquiétantes qui portent atteinte aux droits des femmes et restreignent les libertés religieuses, personnelles et politiques. Mais de nombreux régimes autocratiques que l’Occident soutient ont fait de même. Par ailleurs, les mouvements islamiques ne sont guère monolithiques ni implacablement opposés aux droits humains. Pourtant, plutôt que de s'employer auprès d’eux à exiger le respect des droits, les gouvernements occidentaux les ont souvent traités comme étant intouchables.

Cette méfiance a fait une parodie du soutien occidental occasionnel pour la démocratie dans la région. Par exemple, dans une tentative pour justifier après-coup son invasion de l'Irak comme un acte de promotion de la démocratie, le président américain George W. Bush a également fait pression brièvement pour des élections ailleurs dans la région. Mais cet agenda démocrate a rapidement pris fin une fois que le Hamas l’a emporté lors d’élections équitables en Cisjordanie et à Gaza en 2006, et que les Frères musulmans ont remporté la plupart des sièges qu’ils briguaient lors des élections parlementaires en Égypte en 2005.

Malgré la prudence de l'Occident, l'islam politique a gagné des adhérents car il est devenu un mode primordial d'exprimer le mécontentement envers les dirigeants corrompus et insensibles de la région. Parce que la mosquée a souvent été l'institution la plus libre dans une société civile par ailleurs opprimée, elle est également devenue un point de rassemblement naturel pour la dissidence. Les dirigeants arabes n’ont généralement eu qu'à mentionner la menace d’être remplacés par des islamistes hostiles afin de verrouiller le soutien occidental pour les répressions et de reporter les demandes pour des élections.

Une deuxième raison de l'indulgence occidentale envers les hommes forts arabes a été la perception qu'ils pouvaient aider à combattre la menace du terrorisme. Les extrémistes arabes ne détiennent en aucun cas un monopole sur le terrorisme, mais les décideurs occidentaux ont considéré certains groupes arabes comme particulièrement menaçants parce qu'ils ont assassiné des civils, non seulement dans leur propre pays mais aussi en Occident. Au nom de la protection de leurs citoyens, les gouvernements occidentaux étaient prêts à promouvoir les autocrates arabes qui ont juré de combattre ces terroristes. Le fait que ces autocrates ont également torturé ou réprimé leur propre peuple a été considéré comme secondaire. Le fait que cette répression a souvent alimenté le soutien à des groupes extrémistes violents a été ignoré.

Troisièmement, l'Occident a plus fait confiance aux autocrates arabes qu’au peuple arabe pour parvenir à un modus vivendi avec Israël — un facteur qui a été particulièrement important dans la politique envers l'Égypte, la Jordanie, et dans une certaine mesure la Syrie et le Liban. Nombre d'Arabes ont été naturellement perturbés par la répression exercée par Israël contre le peuple palestinien, et ils ont souvent protesté. Les autocrates de la région ont bientôt appris que permettre — ou même encourager — ces manifestations était un bon moyen de canaliser le mécontentement suscité par leur propre mauvais gouvernement. Aussi longtemps que les dictateurs arabes ont maintenu les protestations sous contrôle, ils ont bénéficié du soutien occidental. Ceux qui sont allés jusqu’à signer un traité de paix avec Israël ont reçu une aide massive des États-Unis indépendamment de leurs politiques nationales.

Quatrièmement, l'Occident a considéré les autocrates arabes comme le meilleur moyen de maintenir les flux pétroliers. Bien sûr, même l'Iran de l'ayatollah Ruhollah Khomeiny et la Libye de Mouammar Kadhafi ont volontiers vendu du pétrole à l'Occident. Mais avec des marchés serrés et des prix élevés, des changements révolutionnaires, notamment en Arabie Saoudite, risquaient de provoquer une crise économique par le biais de la perturbation des flux pétroliers. L’Occident n’a pas non plus voulu qu’un Iran hostile prenne le contrôle des vastes réserves de pétrole de ses États voisins du golfe Persique. Pour éviter ces scénarios, ou toute menace pour les relations confortables qui se sont développées entre les élites d'affaires occidentales et arabes, l'Occident a préféré les hommes forts qu'il connaissait aux aléas de la souveraineté populaire. Pendant ce temps, des recettes pétrolières souvent abondantes ont donné à ces autocrates les moyens coercitifs pour conserver le pouvoir sans rendre de comptes aux contribuables.

Enfin, l'Occident — en particulier l'Union européenne — s’est tourné vers les gouvernements autoritaires de la région pour endiguer la migration. L’Afrique du Nord est à la fois une source et une voie de transit importante pour la migration clandestine vers l'Europe. L'Occident s'est appuyé sur des gouvernements malléables pour aider à l’enrayer — pour empêcher les migrants de quitter leurs côtes et accepter leur retour sommaire. L'UE, à son tour, a récompensé ces gouvernements par différents accords de commerce et d'aide.

L'illusion de « l'exception arabe »

En dépit de leurs motivations égoïstes, les gouvernements occidentaux n'ont pas aimé avouer leur préférence pour l'autoritarisme arabe. Au lieu de cela, ils ont procédé comme si les habituelles descriptions erronées et commodes de la société arabe étaient exactes — à savoir qu'elle était politiquement passive et sous-développée, que le respect de l'autorité était inhérent à la culture arabe, qu’une certaine combinaison de la tradition arabe et de l'Islam faisait que les peuples de cette région n’étaient pas intéressés par, ou inadaptés pour, la démocratie. Les soulèvements qui ont secoué le monde arabe démentent ces excuses commodes pour accorder des faveurs aux despotes de la région.

Ironiquement, aucune des forces les plus redoutées par l'Occident n’est à l’origine du déchaînement de protestation populaire de l'année dernière. L'islam politique est peu apparu comme une étincelle ou une force de soutien des soulèvements ; il a émergé essentiellement plus tard, quand une meilleure organisation et le rôle d’opposition traditionnel des islamistes leur ont donné un avantage concurrentiel sur les militants et les partis plus novices. Il n'y avait pas non plus de place prépondérante dans les manifestations pour l'opposition à la politique israélienne, le soutien au terrorisme ou pour le sentiment antioccidental. Les soulèvements ont représenté une détermination pour améliorer la vie dans le pays plutôt que de fuir vers l'Europe.

La force motrice des rébellions était l'opposition à l'autocratie elle-même. Les Tunisiens, les Égyptiens, les Libyens, les Bahreïnis, les Yéménites, les Syriens et d'autres en avaient assez de la répression, de la corruption, du favoritisme, de l’arbitraire et des sociétés figées des autocrates. Il s’agissait de protestations d'indignation face à une élite déconnectée de la réalité et égoïste. Tout comme les révolutions qui ont bouleversé l’Europe de l'Est en 1989, les bouleversements arabes ont été inspirés par une vision de liberté, un désir d'avoir une voix dans son propre destin, et une quête de gouvernements qui soient responsables devant les citoyens plutôt que capturés par une élite dirigeante.

L’ambivalence internationale

Pourtant, les gouvernements occidentaux ont encore de temps à autres été ambivalents au sujet de ces mouvements et sélectifs dans leur approche, ne sachant comment concilier leur confort avec les autocrates anciens et la réalisation croissante que les jours de ces despotes sont comptés. Les États-Unis et l'UE ont été les plus rationnels et déterminés à répondre à la répression exercée par deux gouvernements arabes qui à plusieurs reprises ont été considérés comme antagonistes. En Libye, ils ont imposé des sanctions et ont invoqué la Cour pénale internationale (CPI). Plusieurs d'entre eux ont forgé une intervention militaire rapide pour ce qu'ils considéraient comme une catastrophe imminente de droits humains. En Syrie, après quelques hésitations, ils se sont alignés avec un mouvement d'opposition pacifique et ont institué des sanctions ciblées contre le gouvernement du président Bachar al-Assad.

Ailleurs, cependant, l'approche occidentale des soulèvements de la région a été plus hésitante et incertaine. Le gouvernement américain a été réticent à contester le président égyptien Hosni Moubarak, perçu comme un rempart de « stabilité » régionale, jusqu'à ce que son sort soit pratiquement scellé, puis a hésité trop longtemps à faire pression sur le Conseil militaire de l'Égypte pour qu’il se soumette à un régime civil élu. La France est demeurée similairement attachée au président de la Tunisie, Zine el-Abidine Ben Ali, jusqu'à ce que son règne soit complètement terminé.

De même, les gouvernements occidentaux n’ont imposé au gouvernement du président du Yémen Ali Abdallah Saleh aucune conséquence significative pour le meurtre de manifestants, puisqu’ils considéraient ce gouvernement comme un élément de la défense contre Al-Qaïda dans la péninsule arabique. Ils ont condamné la répression par le Bahreïn de son mouvement pour la démocratie, et ont insisté sur certaines réformes, mais n’ont appliqué aucune réelle pression sur le gouvernement par préoccupation pour le sort de la base américaine de la Cinquième Flotte, ainsi que par déférence envers l'Arabie saoudite, qui s'inquiétait de l'ingérence iranienne dans ce pays à majorité chiite et craignait un modèle démocratique au large de ses côtes. Même au sein du gouvernement américain, les décideurs étaient divisés à propos du Bahreïn, le Congrès américain bloquant une vente d'armes proposée par l'administration du président Barack Obama. Pendant ce temps, les gouvernements occidentaux ont recommandé des réformes auprès des autres monarchies de la région, par exemple des amendements constitutionnels au Maroc et des promesses de changement en Jordanie, mais ils se sont montrés peu bavards quand des monarchies ont entrepris des actions anti-démocratiques, telles que l'adoption de nouvelles lois répressives en Arabie Saoudite et l’emprisonnement de cinq militants pour la démocratie dans les Émirats arabes unis.

Les nations en dehors de l'Occident ont fait preuve d'une incohérence similaire. Les gouvernements de la Ligue arabe ont historiquement cherché à se défendre mutuellement contre toute forme de critique liée aux droits humains. Maintenant, elles se sont engagées de façon plus constructive, poussées à des degrés divers par les nouveaux gouvernements post-rébellion, par des rivalités régionales (en particulier avec l'Iran) et dans une tentative pour rester pertinentes parmi les mouvements pro-démocratie de la région. En Libye, l'approbation par la Ligue arabe des pressions sur Kadhafi a jeté les bases d'une action de la part du Conseil de sécurité des Nations Unies. En Syrie, la Ligue arabe a protesté contre les assassinats politiques et élaboré un plan pour mettre fin à la violence que la Syrie avait théoriquement accepté. Quand, comme c’était à prévoir, la Syrie a manqué à sa parole, la Ligue arabe a suspendu sa participation et annoncé des sanctions.

En revanche, l'Union africaine s’est montrée honteusement complaisante. Officiellement créée pour promouvoir la démocratie, elle s’est comportée comme un club de soutien de dictateurs, en s’alignant avec n'importe quel gouvernement arrivant au pouvoir indépendamment de sa conduite. Alors que les révolutions se déroulaient en Tunisie, en Égypte et en Libye, l'UA a été, au mieux, hors de propos, au pire inutile. Seule la Cour africaine indépendante des droits de l'homme et des peuples de l'UA, dans sa première affaire, a ordonné à Kadhafi de mettre fin aux tueries.

La Russie et la Chine n’ont toléré l'action internationale en Libye que lorsque leur isolement politique aurait fait paraître leur blocage insensible. Quand ces deux pays ont eu des partenaires dans leur indifférence, comme dans le cas de la Syrie, ils n'ont eu aucun scrupule à mettre leur veto sur une action internationale.Le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud — les démocraties clés du Sud au Conseil de sécurité de l’ONU — ont approuvé ou toléré l'action internationale sur la Libye, mais ont ensuite invoqué le dépassement présumé du mandat de protection de l'OTAN dans ce pays comme une justification pour ne pas approuver une pression même symbolique du Conseil de sécurité sur la Syrie.

Cette ambivalence internationale arrive à un moment où les révolutions du Printemps arabe sont tout sauf achevées. Les révolutionnaires idéalistes sont confrontés à de graves pressions contradictoires, sans aucune garantie de victoire. Par ailleurs, les révolutionnaires eux-mêmes ont parfois violé les droits humains, comme dans l'exécution sommaire apparente de Mouammar Kadhafi et de son fils Muatassim par des milices libyennes, et leur persécution de travailleurs noirs migrants africains. La communauté internationale pourrait jouer un rôle important dans la lutte contre ces menaces à l'émergence de démocraties respectueuses des droits — à la fois de la part des puissances anciennes et des nouvelles forces révolutionnaires.

Trois groupes de pays dans la région

En examinant la région, il est utile de penser en termes de trois grands groupes de pays.

Le premier groupe, comprenant la Tunisie, l'Égypte et la Libye, a renversé les autocrates de longue date (quoique dans le cas de l'Égypte, pas le régime militaire bien enraciné) et à ce jour, se trouve dans le processus difficile de construction d'un nouvel ordre gouvernemental. La tâche n'est pas simple. Il est plus facile de démolir les institutions autocratiques que de les remplacer par des démocraties, de construire un consensus sur la nécessité de renverser le despote que de forger une vision commune de ce qui devrait le remplacer. Et contrairement à l'Europe de l’Est en 1989, il n'y a pas l’attrait de l'adhésion future à l’Union européenne pour encourager les nouveaux gouvernements à respecter les droits (bien que l'UE ait d’autres carottes à offrir, telles que les préférences commerciales et la libéralisation des visas). Les régimes répressifs ne s’effondrent pas aussi vite qu’en 1989 ou les adversaires de ces régimes ne sont pas non plus aussi unis. Au contraire, la dissuasion provient des dictatures postsoviétiques en Asie centrale, où les forces anti-démocratiques ont triomphé et ont substitué de nouveaux régimes répressifs à leurs prédécesseurs communistes.

Heureusement, les pays appartenant à ce premier groupe sont relativement épargnés par le conflit sectaire qui a tellement empoisonné la construction de la nation post-Saddam Hussein d'Irak et qui continue de montrer son nez en Syrie, au Bahreïn et en Arabie Saoudite. Cependant, ces pays ont leurs propres divisions risquant de s’enflammer — tribales en Libye, entre Coptes et Musulmans en Égypte, et entre le littoral et l’intérieur du pays en Tunisie. Tout particulièrement en période d'incertitude, les gens sont plus sensibles aux campagnes de peur et de provocation qui encouragent le recours à des identités communautaires, et il y a toujours des bénéficiaires de l'ordre ancien qui sont prêts à attiser ces peurs. Par ailleurs, si les périodes économiques difficiles se poursuivent, le danger grandit que des personnes délaissent les idéaux démocratiques au profit de politiques plus dures et moins tolérantes.

À l'heure actuelle, la Tunisie semble la mieux placée pour aller de l’avant. Les vieilles lois restreignant les droits d’association, de réunion, d’expression et les partis politiques ont été réformées. Après des élections pour une assemblée constituante qui ont été largement considérées comme libres et équitables, le parti islamique Al Nahda (« L’éveil ») a gagné une majorité des voix, et ses dirigeants ont pris des engagements encourageants pour la construction d'une large coalition de gouvernement et pour le respect des droits de tous les Tunisiens. C'est un début prometteur, mais les promesses, bien sûr, demeurent à vérifier.

En Libye, les autorités de transition se sont à plusieurs reprises engagées à respecter les droits des citoyens, à établir le contrôle sur toutes les milices, et à se soumettre à l’État de droit. Mais la réalisation de ces promesses sera difficile, surtout dans un pays que Kadhafi a délibérément laissé dépourvu d'institutions gouvernementales développées. Jusqu'à présent, les nouvelles autorités n'ont pas réussi à prendre le contrôle sur les nombreuses milices qui ont du pouvoir et des quantités d'armes considérables. Et en dépit des plans énoncés pour traduire en justice Saïf al-Islam Kadhafi, fils de l'ancien leader recherché par la CPI, elles n'ont pas construit un système de justice pénale capable de répondre aux exigences de la CPI pour un procès équitable.

L'Égypte, le plus grand pays de la région et leader de longue date, doit encore surmonter d’intenses divisions internes entre trois grandes catégories : les militaires qui, en dépit d’un grand mécontentement populaire sont restés au pouvoir après le remplacement de Moubarak, les partisans de gauche et les libéraux essentiellement laïques qui ont été si importants au cours des soulèvements de la place Tahrir, et les islamistes qui, à des moments clés, ont rejoint les manifestations en grand nombre et ont émergé comme la force politique dominante. À divers moments, chaque groupe a prudemment considéré les autres à la fois comme alliés et adversaires potentiels.

L’armée, subissant des pressions pour abandonner le pouvoir, a parfois considéré les islamistes avec leur orientation sociale comme moins susceptibles que les libéraux d’entraver son autonomie ou d’examiner son budget et ses intérêts commerciaux énormes. Les libéraux s’en sont remis (de façon bien peu libérale) à l'armée pour faire respecter des limites à l'islam politique, tout en s'associant avec les islamistes, dans un effort pour chasser les militaires. Les islamistes, se méfiant del'armée après des décennies de répression, ont espéré que les libéraux contribueraient à assurer une transition démocratique, bien qu’étant potentiellement en désaccord avec les libéraux sur une série de libertés sociales. Et pour compliquer encore plus les choses, les islamistes ont été divisés dans leur interprétation du droit islamique et le rôle qu'ils envisagent pour l'Islam dans la gouvernance du pays. La façon dont cette épreuve de force complexe sera résolue est encore loin d'être claire.

Le deuxième groupe de pays arabes — la Syrie, le Yémen et le Bahreïn — est empêtré dans des luttes entre des gouvernements abusifs et les groupes d’opposition appelant à un régime démocratique. Les Syriens ont fait preuve d’une bravoure remarquable, en descendant dans les rues à plusieurs reprises malgré l'omniprésence des forces de sécurité qui répondent souvent avec une force meurtrière. Les manifestations massivement pacifiques du Yémen ont été progressivement éclipsées par les affrontements armés entre factions d'élite rivales, et il est trop tôt pour dire si un pacte de sortie signé par le président Saleh est une étape vers une véritable réforme. Les dirigeants du Bahreïn, soutenus par les forces de sécurité dirigées par l'Arabie Saoudite voisine, ont utilisé une panoplie d’outils répressifs — la force létale contre des manifestants pacifiques, la torture et les mauvais traitements, les procès inéquitables, le renvoi brutal des travailleurs de leurs emplois et des étudiants des universités — mais n’ont réussi qu’à créer une population divisée dont une grande partie semble compter les jours jusqu'à la prochaine occasion de se soulever. Le succès des mouvements de protestation dans ces pays demeure très incertain.

Enfin, il y a les monarchies de la région qui, à l’exception du Bahreïn, ont largement évité les soulèvements de grande envergure. Elles jouissent de l'avantage d'être capables de dissiper le mécontentement populaire par le limogeage du gouvernement — la Jordanie en particulier a vu se succéder les Premiers ministres — sans mettre en péril la monarchie. Certains monarques — au Maroc, au Koweït et au Qatar — ont expérimenté l'octroi de pouvoirs limités aux parlements élus, tout en conservant le contrôle sur les leviers de pouvoir les plus importants. Certains dans le golfe Persique ont tentéd'acheter la paix sociale par des avalanches d’augmentations de salaire et de subventions sur les populations mécontentes. Ces tactiques, parfois couplées avec une forte dose de répression, ont surtout évité les protestations à grande échelle.

Pourtant, la paix sociale peut être de courte durée. L’Arabie Saoudite, par exemple, comporte des éléments pour son propre mouvement de printemps : un leadership vieillissant et une population jeune et désenchantée. (La même chose peut être dite de l’Algérie non-monarchique, qui a réprimé les manifestations limitées qu’elle a connues en 2011.) La famille royale saoudienne a été avisée jusqu’ici sur la préservation de son règne — que ce soit en distribuant l'argent du pétrole ou en ravivant les craintes sectaires — mais c’est seulement gagner du temps.

Le rôle approprié de la communauté internationale

Comment la communauté internationale devrait-elle réagir à ce paysage complexe et varié ? Avant de rédiger des ordonnances, un certain degré d'humilité est de rigueur. Les révolutions du Printemps arabe ont été menées de l'intérieur — la réalisation avant tout des citoyens de ces pays. Des forces externes ont eu une influence, mais dans la plupart des endroits, seulement à la marge.

Cela dit, la réponse des acteurs extérieurs peut être importante, et parfois décisive. L'abandon de Kadhafi par la Ligue arabe quand ses forces ont ouvert le feu sur des manifestants à Tripoli et qu’il a agité la menace d'un massacre à Benghazi a jeté les bases pour une action du Conseil de sécurité de l’ONU pour protéger les civils. La pression américaine, renforcée par l'effet de levier d’une aide de grande ampleur, a contribué à convaincre l’armée égyptienne à un stade précoce de la révolution de protéger les manifestants sur la place Tahrir contre les attaques de la part de la police et des partisans de Moubarak. Des sanctions économiques ciblées sur l'élite syrienne fournissent l'une des meilleures chances de convaincre ses membres de se désolidariser de la stratégie répressive brutale d'Assad.

Pour l'avenir, de manière à promouvoir des gouvernements démocratiques, respectueux des droits, la communauté internationale devrait adopter une approche de la région davantage fondée sur les principes que par le passé. Cela impliquerait, en premier lieu, de prendre clairement parti pour les réformateurs démocratiques, même au détriment de l'abandon de ses amis autocrates. Il n'y a aucune excuse pour aucun gouvernement à tolérer la répression meurtrière d'Assad, à fermer les yeux sur la répression systématique au Bahreïn, ou à exempter d'autres monarques de pressions pour qu’ils réalisent des réformes. Tous les autocrates devraient être dissuadés d'utiliser la répression pour défendre leur pouvoir et leurs privilèges.

Un tel soutien dicté par des principes pour les protestataires peut également influencer positivement les perspectives des nouveaux gouvernements qu'ils cherchent à former. La révolution peut être une expérience grisante, ouvrant des possibilités précédemment inespérées pour que la majorité prenne le contrôle de son destin. Mais les révolutionnaires doivent également accepter les contraintes sur la règle majoritaire que les droits exigent, surtout quand il s'agit des droits des minorités, qu'elles soient politiques, religieuses, ethniques ou sociales.

Le zèle révolutionnaire peut conduire à la vengeance sommaire ou à une nouvelle orthodoxie imposée. Des difficultés économiques persistantes peuvent entraîner la désignation de boucs émissaires et l'intolérance. L'affirmation internationale de l'importance de respecter les droits de tous les citoyens peut aider à assurer l'émergence de véritables démocraties. L’attribution d’une assistance économique conditionnée au respect de ces droits, tout comme l'UE a conditionné l'adhésion des États de l'Europe de l’Est à ce genre de critère, peut aider à orienter les nouveaux gouvernements vers un meilleur respect des droits humains.

Par la même occasion, la communauté internationale doit également parvenir à accepter l’islam politique quand il représente une préférence majoritaire. Les partis islamistes sont véritablement populaires dans une grande partie du monde arabe, en partie parce que de nombreux Arabes en sont venus à considérer l'islam politique comme l'antithèse du régime autocratique, en partie parce que les partis islamistes ont généralement fait du bon travail pour se distinguer de l’État corrompu et égoïste à travers des programmes de services sociaux, en partie parce que les islamistes ont bénéficié d'avantages organisationnels que leurs homologues laïques longtemps réprimés n’ont pas partagés, et en partie parce que l'islam politique reflète la philosophie conservatrice et religieuse de nombreuses personnes dans la région. Ignorer cette popularité enfreindrait les principes démocratiques.

Au lieu de cela, partout où des gouvernements d’'inspiration islamique émergent, la communauté internationale devrait s'attacher à les encourager à respecter les droits fondamentaux, et si besoin à faire pression, tout comme les partis et les gouvernements d'Europe qualifiés de chrétiens sont censés le faire. Adopter l'islam politique ne doit pas signifier le rejet des droits humains, comme l'illustre le fossé entre les vues restrictives de certains salafistes et l'interprétation plus progressiste de l'Islam adoptée par des leaders comme Rachid Ghannouchi, chef du Parti Nahda de Tunisie. Il est important d'entretenir les éléments de l'islam politique respectueux des droits tout en prenant fermement position contre la répression exercée en son nom. Tant que les gouvernements librement élus respectent les droits fondamentaux, ils méritent un soutien international certain, indépendamment de leur aspect politique ou religieux.

La quête de la liberté d'expression

Le droit à la liberté d'expression exige également une défense cohérente. Les révolutions arabes ne sont devenues possibles que lorsque la société civile a réussi à s'organiser et, en utilisant l'Internet, à soulever l'indignation générale en contournant le monopole de l'État sur la diffusion publique de l’information. La télévision par satellite, représentée avant tout par Al-Jazira, a également joué un rôle essentiel en galvanisant l’indignation quant à la répression brutale dont elle a régulièrement rendu compte à travers ses reportages dans toute la région. Tout comme la société civile doit continuer à être encouragée, ce moyen clé de communication a besoin d'être fermement défendu, même quand son message peut être considéré comme « antioccidental ».

La nouvelle frontière pour la bataille sur la libre expression est représentée par les médias sociaux. Bien que limités à une élite bénéficiant des réseaux câblés, et dépassés en importance par une technologie plus prosaïque comme la télévision par satellite et les téléphones portables, les médias sociaux ont joué un rôle précoce et important, permettant à des mouvements apparemment sans dirigeants de créer une dynamique progressive, avec des participants qui se sont mobilisés afin d’être comptabilisés (par exemple, en signalant leur soutien sur Facebook), sans nécessairement descendre dans la rue jusqu'à ce qu'il y ait un sentiment de sécurité suffisant du fait de leur nombre. Les médias sociaux tels que Twitter ont également aidé les manifestants à communiquer entre eux et avec le monde sur la répression policière et les moyens de la déjouer. Les militants ont utilisé YouTube pour poster des vidéos enregistrées sur téléphone portable filmant la brutalité militaire et policière.

Toutefois, les médias sociaux peuvent également être un outil de surveillance et de répression de l'opposition. C’était là le calcul du président Assad quand il a invité Facebook et YouTube en Syrie au paroxysme de la révolution en Égypte. Son pari que sa police secrète pourrait garder une longueur d'avance sur les utilisateurs de plus en plus nombreux s'est avéré erroné, mais d'autres pays tant dans la région qu’au-delà en sont encore à essayer de limiter la menace politique que représentent les médias sociaux, souvent en utilisant la technologie occidentale.

Le gagnant de ce jeu du chat et de la souris entre le censeur et l'utilisateur, le surveillant répressif et le manifestant en quête de liberté, demeure incertain. Des normes mondiales fortes sont nécessaires pour mieux protéger la liberté et la vie privée des internautes. Et les entreprises internationales devraient être empêchées de vendre de l'équipement ou du savoir-faire aux gouvernements, dans le monde arabe ou ailleurs, qui leur permettent d'espionner ou de réprimer les citoyens ordinaires.

Complicité dans la torture

Même les contrôles les plus serrés ne peuvent empêcher un certain souffle de liberté de pénétrer dans la conscience publique, et les forces de sécurité de la région ont trop souvent répondu par la torture. En principe, la communauté internationale s'oppose fermement à la torture, comme en témoignent de nombreux traités l’interdisant sans exception. Pourtant, la lutte contre le terrorisme et l'islam politique a conduit à une tolérance internationale croissante de la torture, et parfois même à une complicité active. Après les attentats du 11 septembre 2001, l'administration Bush a non seulement utilisé elle-même la torture mais, aidée par divers alliés, a également envoyé des suspects de terrorisme pour interrogatoire par les forces de sécurité de la région en dépit de leur utilisation généralisée de la torture. Cette complicité inexcusable a créé un précédent terrible, en renforçant les pires habitudes des forces de sécurité régionales, tout en affaiblissant la crédibilité des protestations occasionnelles de l'Occident.

L'administration Obama a ordonné de mettre un terme à cette complicité dans la torture, mais a refusé de mener des enquêtes, sans parler de poursuites, sur les autorités américaines qui en étaient responsables. Le calcul politique à court terme derrière ce manquement au devoir risque d’entraîner de dangereuses conséquences à long terme en adressant le signal que la torture est une option politique plutôt qu'un crime. Le gouvernement du Royaume-Uni a au moins autorisé une enquête sur la complicité britannique dans la torture à l'étranger, mais jusqu'ici en vertu de règles d'enquête secrètes et unilatérales qui augurent mal d’un examen honnête.

L'hypocrisie occidentale à l'égard de la torture dans la région est mieux illustrée par l'utilisation de « protocoles d'accord » ou « assurances diplomatiques », pour justifier l'envoi de suspects de terrorisme vers des services de sécurité qui sont susceptibles de les torturer. Des documents de la CIA découverts par Human Rights Watch dans un bureau de renseignement libyen montrent comment ceux-ci ont fonctionné. Les États-Unis et le Royaume-Uni ont coopéré dans l'envoi de suspects capturés à l'étranger pour y être interrogés par les services de renseignement libyens, malgré leur utilisation notoire de la torture. Pourtant, la CIA a consciencieusement demandé des assurances de la part des Libyens que lessuspects ne seraient pas maltraités. Ces assurances ne sont rien d’autre qu’un leurre. Étant donné que le gouvernement libyen avait déjà bafoué ses obligations de traité juridiquement contraignantes de ne pas torturer, comme le gouvernement américain lui-même l’a régulièrement signalé, il n'y avait aucune raison de s'attendre à ce qu'il respecte une promesse discrète entre diplomates ou agences de renseignement. Ce serait une énorme contribution pour mettre fin à la torture dans le monde arabe si l'Occident avouait sa propre complicité, punissait les responsables du crime consistant à ordonner ou faciliter la torture, et mettait explicitement un terme à l'utilisation des assurances diplomatiques pour justifier l'envoi de suspects vers des pays où ils risquent la torture.

La nécessité de mettre fin à l'impunité

Les mouvements révolutionnaires ont besoin d'aide pour mettre en place des institutions gouvernementales que les autocrates ont délibérément laissées défaillantes et peu développées, et plus que tout les institutions judiciaires nationales pour faire en sorte que tous les représentants de l'État soient soumis à l’État de droit. Jusqu'à ce que les forces de sécurité et les représentants du gouvernement s’attendent raisonnablement à ce que leur inconduite les mène devant les tribunaux, il leur sera difficile de résister à la tentation de recourir à la corruption et aux exactions de l'ancien régime.

Pourtant, tout au moins quand il s'agit de la justice internationale, la communauté internationale agit encore parfois comme si les transitions démocratiques progressaient mieux en passant sous silence les exactions passées. Comme les bouleversements arabes l’ont démontré, un précédent d'impunité n'est pas facile à oublier, augmentant ainsi la probabilité que les mauvaises habitudes persistent. Et les poursuites engagées ne sont pas l'obstacle au changement démocratique qui est si souvent supposé.

Lorsque la CPI a délivré des mandats d'arrêt contre Mouammar Kadhafi, son fils Saïf al-Islam, et son chef des renseignements Abdullah Sanussi, certains ont soutenu que cet acte de justice découragerait Kadhafi d'abandonner lepouvoir. Pourtant, comme la plupart des dictateurs, Kadhafi avait déjà fait savoir, avant même les mandats de la CPI, qu'il avait l'intention de rester au pouvoir jusqu'à la fin, son fils Saïf jurant qu'ils se battraient « jusqu'au dernier homme. » Dans tous les cas, les mandats d'arrêt ont hâté la chute de Kadhafi en signalant aux membres de sa coterie qu'ils n'avaient pas d'avenir politique avec lui et qu’ils feraient mieux de déserter.

Mais Kadhafi étati un tyran qu’il était facile d'abandonner et d’obliger à rendre des comptes. La communauté internationale a été moins scrupuleuse dans le cas du président yéménite, Ali Abdallah Saleh. Dans une initiative lancée par le Conseil de coopération du Golfe (CCG), sans réelle désapprobation du Conseil de sécurité de l'ONU, Saleh et d'autres hauts fonctionnaires se sont vu offrir l’immunité générale contre les poursuites en échange d'une démission. L'effet pervers est que le gouvernement de Saleh a reçu le feu vert pour continuer à tuer des manifestants sans en subir de conséquences. Même lorsque Saleh a accepté de démissionner en tant que président, ses partisans ont continué à tuer, sachant que s’ils réussissaient à s'accrocher au pouvoir, il est évident qu'ils ne se poursuivraient pas eux-mêmes, et assurés que s’ils échouaient, les pays du CCG avaient indiqué qu'ils ne seraient pas non plus passibles de poursuites.

La communauté internationale n’a pas eu davantage de principes dans son approche de la justice ailleurs dans la région. La Russie, la Chine, le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud ont tous refusé de soutenir d'autoriser l'implication de la CPI en Syrie, en dépit de niveaux de massacres qui dépassaient de loin ceux de la Libye au moment de son renvoi à la CPI. Et l'Occident a continué de préserver Israël des obligations de justice, plus récemment, en insistant sur le fait que si l'Autorité palestinienne est acceptée comme un État observateur de l'ONU, elle ne doit pas demander l'accès à la CPI. Les États-Unis se sont même opposés à une proposition du Conseil des droits de l’homme de l'ONU demandant que le Conseil de sécurité défère la Syrie à la CPI de crainte que cela ne crée un précédent qui pourrait être utilisé contre Israël.

Le rôle du Brésil, de l'Inde et de l'Afrique du Sud

La réponse internationale aux rébellions arabes illustre l'importance de la construction de larges coalitions pour la défense des droits humains. La pression multilatérale pour obtenir des réformes réaffirme que les valeurs en question sont universelles plutôt que l'ordre du jour étroit d'une région particulière. En dehors de l'intervention militaire très contestée en Libye, la communauté internationale a été plus forte pour faire pression sur Kadhafi quand elle a agi à l'unisson. Le fait que le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud, soutenus par la Ligue arabe, ont rejoint les grandes puissances occidentales en référant la Libye à la CPI, a rendu difficile pour la Chine ou la Russie de rester isolées dans leur opposition. Le résultat a été historique — une action unanime du Conseil de sécurité de l'ONU — envoyant à Kadhafi un message puissant qu'il a ignoré à ses risques et périls.

Malheureusement, quand il s'est agi de défendre le peuple syrien, le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud sont revenus à leur opposition rétrograde à la pression des droits humains et ont refusé de soutenir l'action du Conseil de sécurité alors même que le gouvernement Assad tuait des milliers de manifestants. Ce n’est que devant l’Assemblée générale de l'ONU, moins puissante, que le Brésil a soutenu une résolution essentielle sur la Syrie, tandis que l'Inde et l'Afrique du Sud se sont abstenues. Comme indiqué précédemment, leur excuse principale pour ne pas soutenir l'action du Conseil de sécurité a été que l'OTAN serait allée trop loin en Libye — où, selon ces pays, l'OTAN serait allée au-delà de la protection des civils autorisée et aurait adopté un programme de changement de régime. Mais personne n’aurait pu interpréter comme autorisant la force militaire le projet de résolution du Conseil de sécurité sur la Syrie modérément libellé qu'ils ont refusé d'appuyer. Au lieu de cela, ils ont de fait demandé au peuple de la Syrie de payer le prix pour l’inconduite présumée de l'OTAN en Libye. Cette indifférence envers le sort du peuple syrien est particulièrement décevante provenant de pays qui jouissent d'une solide gouvernance démocratique, et qui dans le passé ont souffert de l'indifférence d’autres pays envers leur propre lutte pour la liberté.

Le rôle de la Turquie

Il se peut que l’acteur jouant actuellement le rôle le plus intéressant dans la région soit la Turquie. Malgré son histoire distincte, elle reste un exemple puissant d'un pays dirigé par un gouvernement élu qui est conservateur sur le plan religieux, mais qui ne s’est pas servi de l'Islam comme prétexte pour porter atteinte aux droits fondamentaux. La Turquie a capitalisé sur son importance croissante en entrant dans la mêlée politique du monde arabe. Plus vigoureusement que ses voisins arabes, la Turquie a dénoncé les massacres politiques en Syrie, a défendu le changement démocratique en Égypte, et s’est opposée au blocus répressif de Gaza par Israël.

Pourtant, la Turquie fait face à plusieurs défis si elle veut être à la hauteur de son énorme potentiel dans le domaine des droits humains. Utilisera-t-elle son influence croissante dans des enceintes multilatérales pour s'opposer à la vision dépassée de l'Inde, du Brésil et de l'Afrique du Sud qu'il est en quelque sorte impérialiste de prendre position avec des gens qui risquent leur vie pour protester contre la répression exercée par leurs gouvernements ? La Turquie fera-t-elle pression pour un changement démocratique non seulement parmi les soulèvements du monde arabe mais aussi en Iran, qui a écrasé sa Révolution verte en 2009, et dans les pays déshumanisés et répressifs d’Asie centrale postsoviétique ? Et la Turquie assainira-t-elle sa situation de droits humains qui s’aggrave — notamment les restrictions persistantes à la liberté d'expression et d'association, un système de justice criminelle défectueux et ses mauvais traitements de longue date à l’encontre de la minorité kurde — de sorte qu'elle puisse être un promoteur moins compromis des droits humains à l'étranger ? La Turquie peut faire une différence positive sur les droits humains dans la région — si ses dirigeants prennent les décisions audacieuses nécessaires chez eux et à l'étranger pour faire avancer cette cause.

Une responsabilité mondiale

L'année écoulée a vu des révolutions dans le monde arabe que peu auraient imaginées. Ces soulèvements présentent des occasions extraordinaires de tenir compte des revendications de peuples qui ont jusqu'ici peu bénéficié des progrès mondiaux réalisés lors du demi-siècle écoulé en matière de droits humains. Pourtant, étant donné les forces violentes de résistance au progrès, c’est une erreur que de laisser le sort du monde arabe uniquement dans les mains des peuples confrontés aux armes. La communauté internationale a un rôle important à jouer pour aider la naissance de démocraties respectueuses des droits dans la région.

Jusqu'à présent, ce rôle a seulement été joué de façon ambigüe. Des intérêts étroits à court terme sont encore trop souvent autorisés à entraver une réponse plus raisonnée et utile. Finalement, la communauté internationale doit décider des valeurs qu’elle représente — si elle accorde de l’importance aux droits et aspirations de l'individu plutôt qu’à la corruption et aux promesses du tyran. Alors que nous assistons au premier anniversaire de la rébellion initiale du Printemps arabe, la communauté internationale va aider à déterminer si les gouvernements violents prévalent sur les manifestants à la recherche d’une vie meilleure, et si la vision des manifestants comprend le respect non seulement pour leurs propres droits, mais aussi pour ceux de tous leurs concitoyens. C'est une responsabilité mondiale de soutenir fermement les efforts courageux des peuples arabes pour revendiquer leurs droits jusqu’à ce que ces efforts soient récompensés, et de veiller à ce que le renversement d'un régimeautocratique ne conduise pas à son remplacement par un autre du même genre.