Contexte : Les causes diverses du conflit en RCA
L'histoire politique violente de la République centrafricaine
Depuis qu'elle a obtenu son indépendance en 1960, la République centrafricaine, nation frappée par la pauvreté, a connu régimes dictatoriaux, corruption et profonde instabilité politique. Presque sans exception, chaque dirigeant de la Centrafrique depuis l'indépendance -David Dacko (1960-66), Jean-Bédel Bokassa (1966-1979), David Dacko (1979-1981), André Kolingba (1981-1993), Ange Félix Patassé (1993-2003) et le président actuel, le Général François Bozizé (2003 à aujourd'hui)[1]- est arrivé au pouvoir, ou a fini, renversé lors d'un coup d'État militaire. Rien qu'au cours des dix dernières années, la RCA a vécu au moins 10 tentatives de coups d'État militaire et de mutineries de l'armée, au milieu d'un état de rébellion quasi permanent.
Les voisins de la RCA - le Tchad, le Soudan, la République démocratique du Congo et le Cameroun - ont tous participé aux drames politiques du pays mais la France, l'ancienne puissance coloniale, continue de jouer un rôle dominant et influent dans le choix de celui qui gouverne. La RCA a également été affectée par les conflits au Soudan, au Tchad et en République démocratique du Congo, les groupes rebelles et les forces gouvernementales de ces pays voisins utilisant librement les zones rurales reculées de la Centrafrique comme bases arrière ou pour des opérations militaires.[2] Cet état de fait a provoqué un flux important d'armes légères, alimentant davantage encore l'instabilité, en particulier dans le nord de la RCA. Les conflits chez ses voisins ont également engendré des flots de réfugiés en RCA, laquelle abrite quelque 11 000 réfugiés reconnus, provenant du Soudan, du Tchad et de la RDC.[3]
L'origine du dernier cycle d'instabilité et de conflit est à chercher dans les dernières années du gouvernement de l'ex-Président Ange Félix Patassé, arrivé au pouvoir lors d'élections organisées en 1993 et renversé en mars 2003 par son ancien chef d'état-major de l'armée, le Général François Bozizé, lors d'un coup d'État militaire. Au cours de ses 10 années au pouvoir, Patassé a été confronté à plusieurs tentatives de coup d'État militaire et à des mutineries de l'armée, conduisant à de profondes divisions ethniques au sein de l'armée, les mutins accusant Patassé de tribalisme et de favoritisme ethnique.[4] Une succession de soulèvements militaires en 1996 a poussé les présidents du Burkina Faso, du Gabon, du Mali et du Tchad à forger un accord de paix, connu sous le nom d'Accords de Bangui, entre Patassé et les mutins, et à appuyer le déploiement d'une force de maintien de la paix régionale africaine forte de 500 hommes, la Mission de surveillance des accords de Bangui(MISAB).[5]
En mai 2001, l'ex-Président André Kolingba, qui avait perdu le pouvoir au profit de Patassé lors des élections présidentielles de 1993, a commandité un coup d'État manqué contre Patassé qui a déclenché une série d'événements aboutissant finalement à l'éviction de ce dernier. Suite à la tentative de coup d'État, le président accusa son chef d'état-major, François Bozizé, d'implication et le démît de ses fonctions le 26 octobre 2001. Bozizé a rallié des troupes pour résister à son renvoi mais en fin de compte s'est vu obligé de partir en exil dans le sud du Tchad. Ces événements ont profondément divisé et affaibli les Forces armées centrafricaines (FACA), les scindant entre les fidèles de Patassé et ceux de Bozizé.
Le 25 octobre 2002, Bozizé a lancé une nouvelle offensive rebelle contre Patassé, amenant ses troupes rebelles jusqu'à la périphérie de la capitale, Bangui. Ne pouvant compter sur son armée affaiblie, Patassé a obtenu le soutien des forces du Mouvement de libération du Congo (MLC) du rebelle congolais Jean-Pierre Bemba, mouvement qui opérait surtout dans les régions du sud de la RCA touchant à la République démocratique du Congo. Il a également recruté une force mercenaire composée en majorité de Tchadiens et dirigée par Abdoulayé Miskine, un Tchadien de souche (né Martin Koumtamaji), force qui opérait principalement dans le nord de la RCA. Patassé a en outre reçu un soutien des troupes libyennes. Tant les forces du MLC de Bemba que la force mercenaire de Miskine ont perpétré des atrocités généralisées, notamment des massacres et des viols, en 2002 et 2003.[6]
Suite au coup d'État avorté du 25 octobre 2002 dirigé par Bozizé, la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC), bloc économique régional, avec l'appui du gouvernement français et de l'Union européenne a déployé une petite force régionale de maintien de la paix, la Force multinationale en Centrafrique (FOMUC). La FOMUC était chargée d'assurer la sécurité du Président Patassé, d'aider les forces de la RCA à sécuriser les frontières du pays, et de contribuer à la restructuration des forces armées. Trois cents quatre-vingts soldats de la FOMUC originaires du Tchad, du Gabon et de la République démocratique du Congo (RDC) sont toujours déployés en RCA aujourd'hui et ont pris part à une contre-offensive militaire conjointe franco-centrafricaine dans le nord-est de la RCA en décembre 2006, pour reprendre les villes contrôlées par les rebelles.
Les combats entre les forces de Patassé et les rebelles de Bozizé, dont de nombreux combattants tchadiens (certains auraient été fournis par le Président tchadien Idriss Déby alors que d'autres étaient venus de leur propre initiative), se sont poursuivis de manière sporadique d'octobre 2002 au 15 mars 2003, date à laquelle Bozizé a fini par s'emparer du pouvoir. Ces affrontements prolongés ont eu des effets dévastateurs dans le nord, les parties belligérantes pillant la population civile, détruisant les infrastructures publiques déjà limitées, brûlant de nombreux villages et commettant des meurtres et des viols généralisés.[7] Selon des responsables d'organisations internationales humanitaires présents dans le nord de la RCA tant en 2002-2003 que pendant les combats actuels, les destructions et les atteintes aux droits humains commises pendant le conflit de 2002-2003 étaient au moins aussi graves que lors des combats plus récents, même si l'attention internationale dont elles ont fait l'objet était encore moindre.[8]
Les disparités socioéconomiques, source de conflit
L'extrême pauvreté qui règne dans l'ensemble de la RCA, mais en particulier les disparités socioéconomiques flagrantes entre le nord et d'autres régions,[9] surtout celle qui entoure la capitale, Bangui, constituent d'importants facteurs d'instabilité politique. La population du nord est marginalisée, et bon nombre de ceux qui ont rejoint les mouvements rebelles se plaignent de l'absence de salaires et de services de base dans leurs communautés, tels que des écoles et des hôpitaux. La faiblesse de l'État en RCA fait qu'une bonne partie du nord se trouve hors du contrôle des forces de sécurité. Il s'agit d'une zone de non-droit, où des groupes nébuleux de rebelles et de bandits opèrent librement, prenant souvent pour cible la population civile.
Même considérée dans sa totalité, la RCA est effroyablement pauvre. Elle se classe 172e sur 176 pays dans l'Index de développement humain 2006 et l'espérance de vie moyenne n'est que de 39 ans.[10] Les chiffres les plus récents relatifs aux taux de mortalité maternelle et infantile, indicateur reconnu de la situation du système de santé, sont extrêmement hauts, s'élevant respectivement à 1 355 pour 100 000 et 132 pour 1 000 en 2003.[11] Plus de la moitié de la population est analphabète, dont plus de 80 pour cent de femmes rurales.[12] La RCA a également les taux d'infection par le VIH/SIDA les plus élevés de la région, avec une moyenne nationale supérieure à 10 pour cent.[13]
La situation dans le nord est pire encore. Il n'y a pas de routes goudronnées ni de villes électrifiées; les écoles et les infrastructures médicales, lorsqu'elles fonctionnent, sont primitives et souffrent d'un manque aigu de personnel. De nombreux villages ne disposent d'aucune pompe hydraulique pour fournir de l'eau potable. Dans les zones les plus reculées du nord de la RCA, les structures étatiques sont pratiquement inexistantes – il n'y a pas de policiers, de fonctionnaires de l'administration, d'enseignants ni de professionnels de la santé. Presque aucun projet de développement n'existe dans de nombreuses régions du nord, à la différence du sud du pays, où la communauté des bailleurs de fonds et la Banque mondiale appuient des initiatives de développement de grande envergure.
Cette marginalisation est d'autant plus prononcée dans la province peu peuplée de Vakaga, située dans le nord-est. De la capitale, Bangui, il faut voyager quatre jours sur des routes en piteux état pour arriver à cette province. Les habitants du nord-est sont essentiellement coupés du sud plus prospère et sont en effet physiquement coupés du reste du pays lors de la saison des pluies, lorsque les routes mal construites deviennent impraticables. Un chef de village de la province de Vakaga a expliqué à Human Rights Watch comment cet isolement et cet abandon ont attisé la rébellion: «Depuis l'indépendance jusqu'à aujourd'hui, l'État nous a ignorés. Nous souffrons des problèmes de routes en mauvais état, du manque d'hôpitaux, d'écoles, d'eau potable dans nos communautés».[14]
Les services de sécurité de la RCA et la protection des civils
La population civile du nord de la RCA se heurte depuis longtemps au problème d'un État incapable de lui offrir protection et État de droit. Face au banditisme et à la rébellion, elle ne peut, en définitive, compter que sur elle-même. Le Général Lamine Cissé, Représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU en RCA et chef de l'opération de consolidation de la paix du BONUCA, a parfaitement résumé la situation sécuritaire lorsqu'il a déclaré que les forces de sécurité sont «incapables de sécuriser le pays» et a expliqué la raison pour laquelle les autorités centrafricaines ont besoin de «baby-sitting international» pour gérer la situation sécuritaire dans le nord.[15]
La pauvreté, qui s'ajoute à des dizaines d'années d'instabilité politique et de divisions militaires, a laissé le pays avec des services de sécurité mal entraînés, violents et inadéquats. Ces forces sont incapables d'offrir une véritable sécurité à la population du nord de la RCA. En fait, les services de sécurité de la RCA se retrouvent souvent en position d'infériorité face à des groupes de bandits et de rebelles centrafricains ou originaires des pays voisins mieux armés.
Dans une bonne partie de la RCA, mais particulièrement dans le nord, l'armée ne dispose pas de casernes pour héberger ses troupes – la plupart d'entre elles ayant été détruites lors des rébellions et mutineries successives. Les soldats trouvent leurs propres logements dans les quartiers civils. Cela constitue un obstacle pour les commandants de l'armée essayant d'assurer un contrôle effectif sur leurs soldats et contribue à l'indiscipline, l'alcoolisme et aux exactions commises contre la population civile.[16] Souvent, les soldats ne reçoivent ni nourriture ni autres provisions, ce qui les porte à piller et à extorquer de l'argent.
La capacité extrêmement limitée de l'armée était clairement visible à Human Rights Watch lors de son travail dans le nord de la RCA. A Paoua, l'une des plus grandes villes touchées par la rébellion de l'APRD dans le nord-ouest, le contingent local des FACA fluctuait entre 30 et 60 soldats, dont la plupart étaient sans uniforme, indisciplinés et fréquemment ivres. Un seul contingent des FACA, comptant approximativement 30 personnes, était responsable du << triangle >> régional composé des villes de Batangafo-Kabo-Ouandago dans la préfecture d'Ouham, secteur qui s'étend sur des centaines de kilomètres. Tous ces soldats étaient entassés dans un seul landcruiser ouvert disposant d'une mitrailleuse montée. Même cette section n'était pas basée en permanence dans le triangle mais y était arrivée récemment dans le cadre d'un déploiement temporaire.
La population du nord de la RCA se trouve face à un dilemme: elle veut que l'État lui apporte une protection contre les bandits et autres forces non étatiques violentes mais elle souffre de manière disproportionnée des représailles et autres exactions commises par les forces de sécurité, celles-là mêmes qui devraient être responsables de sa protection. Les bailleurs de fonds sont confrontés à un dilemme similaire: ils veulent contribuer à mettre sur pied une force de sécurité efficace en RCA mais ils ne souhaitent pas se trouver mêlés à une force de sécurité affichant un piètre bilan sur le plan des droits humains.
En définitive, une réponse militaire au banditisme et à l'insécurité dans le nord de la RCA ne constitue qu'une mesure palliative à court terme. Afin d'assurer la sécurité, l'ordre public et la protection des droits humains de la population civile, la RCA doit mettre en place une force de police et un système judiciaire efficaces, permettant aux victimes de violations des droits humains d'avoir accès à la justice et garantissant à chacun un procès équitable.






