La maison de la famille Khlistov à Sotchi, que les autorités russes prévoient de démolir pour construire des infrastructures dans la perspective des Jeux olympiques d’hiver 2014. La famille a accroché des panneaux pour essayer de protéger la maison.

(Moscou, le 17 juillet 2012) –En Russie, les préparatifs des Jeux olympiques d’hiver 2014 à Sotchi devraient se dérouler dans le respect total des droits humains, notamment pour les personnes qui travaillent aux chantiers du projet olympique ou qui sont affectées par ces constructions, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.

De plus, Human Rights Watch a indiqué que les responsables russes ne devraient pas museler les personnes qui relatent les violations des droits humains ou leur préoccupation pour un intérêt collectif légitime à Sotchi, au moment où le compte à rebours est lancé pour les Jeux d’hiver.

« L’ouverture des Jeux olympiques de Londres signifie que le décompte jusqu’aux Jeux d’hiver 2014 de Sotchi a commencé », a expliqué Jane Buchanan, chercheuse senior à la Division Europe et Asie centrale de Human Rights Watch. « Mais au cours des préparatifs des JO en Russie, le principe olympique fondamental de dignité humaine a parfois été ignoré, les ouvriers, les habitants de Sotchi et les militants étant confrontés à de graves abus. »

Depuis 2009, Human Rights Watch a mené des recherches sur les violations des droits humains à Sotchi et dans ses environs dans le cadre des préparatifs de la Russie aux Jeux Olympiques d’hiver 2014.

Les abus que Human Rights Watch a exposés sont notamment :

  • L’exploitationde certains travailleurs migrants affectés aux sites olympiques et à d’autres projets de construction ;
  • Des expulsions forcées et des expropriations foncières illégales à l’encontre de plusieurs habitants déplacés pour laisser la place aux installations sportives ou infrastructures olympiques ;
  • Le harcèlement et l’intimidation de journalistes et de militants qui ont voulu dénoncer ou protester contre les problèmes liés aux JO.
     

Travailleurs migrants lésés
Certains des travailleurs migrants embauchés sur les sites olympiques et les infrastructures connexes ont été l’objet d’exploitation et de pratiques illicites. Parmi ces abus, on trouve la confiscation de passeport, le non-paiement de salaires, l’absence de contrat de travail, ainsi que des infractions aux normes de sécurité de base. Venus à Sotchi pour être engagés sur les chantiers des JO, les ouvriers sont arrivés de Serbie, d’Ukraine, du Bélarus, d’Ouzbékistan, du Tadjikistan et d’autres pays, ou d’autres régions de Russie comme le Caucase du Nord, en quête d’un emploi stable et de rémunérations décentes.

Par exemple, Rustam R. (nom fictif), travailleur immigré ouzbèke du bâtiment, a signalé à Human Rights Watch qu’il a été employé pendant six mois sur un grand site olympique, mais qu’il n’a été payé que sur trois mois. Les rémunérations ont été bien inférieures à ce qui avait été promis. Le sous-traitant qui a embauché Rustam R. et les 40 autres membres de son équipe n’a fourni ni contrats écrits ni permis de travail pour ces hommes, alors que la législation russe les exige.

« Mois après mois pendant trois mois, ils ont promis que je serais payé », a ajouté Rustam R. « Mais pour finir, il ne s’est rien passé. »

Expulsions forcées
Afin de mener à bien ses énormes chantiers à Sotchi, dont environ 400 projets de bâtiments et d’infrastructures, le gouvernement russe a transféré de force au moins 1500 propriétaires de maison et leurs familles. Des centaines d’autres ont vu leur bien ou leur voisinage transformé irrémédiablement à cause des constructions. Les pouvoirs publics n’ont pas fait preuve de transparence dans le processus d’indemnisation et, dans de nombreux cas, ils ont fourni aux propriétaires un dédommagement inéquitable ou un logement de substitution inadapté.

Dans au moins un cas, les autorités menacent d’expulserune famille sans aucune forme de compensation. Cela fait seize ans que Sergei Khlistov vit avec sa famille dans une maison modeste de deux étages, située dans le district d’Adler à Sotchi. Depuis le mois de juin, les pouvoirs publics menacent de démolir l’habitation sans indemnisation financière ni relogement à la suite d’une longue procédure juridique engagée par les autorités russes. Les autorités locales prétendent que la maison a été construite illégalement bien qu’elle ait reçu à deux reprises un agrément technique de leur part et que des recettes fiscales aient été perçues sur le bâti pendant des années.

« Le gouvernement décide brusquement que la construction est illégale. C’est ridicule, en particulier parce que les pouvoirs publics ont recouvré des taxes sur cette propriété, et maintenant ils ne veulent pas indemniser la famille pour ce qui lui appartient de droit », a déclaré Jane Buchanan. « Cette famille se retrouve dans une situation désespérée : en aucun cas, la famille, qui compte deux jeunes enfants, ne devrait être expulsée sans être dédommagée ou sans recevoir un logement équivalent pour se réinstaller. »

Plusieurs propriétaires qui s’étaient insurgés au vu du dédommagement proposé, et qui étaient restés chez eux, ont été expulsés avec violence sans que soient respectées leur dignité et leur sécurité.

Journalistes et militants menacés
Human Rights Watch s’est entretenu avec plusieurs journalistes et militants de la société civile qui ont été menacés, harcelés et censurés après avoir attiré l’attention sur les problèmes que posent les Jeux olympiques ou les constructions entreprises dans ce but. Une journaliste a donné des explications à Human Rights Watch : « La pression exercée sur les journalistes est sans précédent. Par exemple, nous ne sommes pas autorisés à exposer les problèmes de logement liés aux JO ou à faire des reportages sur des gens en difficultés après avoir été relogés à cause des Jeux… Ces récits ne passeraient jamais la censure. C’est extrêmement difficile et frustrant d’être journaliste à Sotchi. »

D’après la description de la journaliste, il est normal que son rédacteur en chef fournisse aux autorités locales les textes sur certains sujets afin d’obtenir une « acceptation préalable ». Elle a aussi indiqué que son rédacteur va corriger ou couper l’article qu’elle écrit sur des thèmes controversés, si jamais il arrive à être publié. Elle comprend qu’en l’occurrence, la pression vient des pouvoirs publics locaux qui veulent contrôler les informations nuisibles sur Sotchi.

« Les habitants de Sotchi et des environs ont le droit d’en savoir davantage sur tous les sujets relatifs à leur communauté, y compris sur ceux qui ont trait aux Jeux olympiques, qu’il s’agisse de bonnes choses ou de ce qui n’est pas vraiment idyllique », a ajouté Jane Buchanan. « Les autorités russes devraient arrêter immédiatement de peser sur les rédacteurs en chef et les journalistes, pour permettre une information objective sur tous les thèmes d’intérêt général. »

Le rôle du CIO
À plusieurs reprises depuis 2008, Human Rights Watch a abordé ces préoccupations, entre autres,avec le Comité international olympique (CIO). L’une des principales fonctions du CIO, d’après la Charte olympique, est « de promouvoir un héritage positif des Jeux olympiques pour les villes et les pays hôtes ».

Human Rights Watch a précisé que le CIO est intervenu sur une poignée de cas concrets, aboutissant à quelques résultats positifs, mais que ces mesures se sont révélées insuffisantes pour mettre un terme aux graves violations de droits qui se produisent en conséquence directe des préparatifs des Jeux de Sotchi.

Human Rights Watch a sollicité du CIO qu’il prenne un certain nombre de dispositions afin d’éviter et de corriger les pratiques illicites à Sotchi qui sont en lien avec les préparatifs des Jeux d’hiver. Tout en insistant pour que le gouvernement procure des garanties à tous les ouvriers employés sur les sites du projet olympique, le CIO devrait mettre en place une commission indépendante pour enquêter et informer sur les abus affectant la main-d’œuvre liée aux chantiers olympiques. De plus, le CIO devrait exhorter le gouvernement à garantir une indemnisation transparente et équitable pour tous ceux qui doivent être relogés ou qui l’ont déjà été, et insister pour que les autorités répondent efficacement à toutes leurs réclamations en matière de dédommagement ou de relogement, y compris pour les personnes qui ont déjà été déplacées.

« Les habitants qui vivent actuellement à Sotchi ou aux alentours ne devraient pas être pénalisés par l’accueil des Jeux olympiques dans cette ville », a précisé Jane Buchanan. « Le CIO et les responsables russes ont le pouvoir et la responsabilité d’assurer que les JO 2014 laisseront au peuple russe un héritage positif, en dehors des complexes sportifs. »