Madame la Directrice de la rédaction,

Human Rights Watch souhaite répondre à la tribune de Laurent Alexandre intitulée « Greta Thunberg, ou la réussite marketing de la décennie », publiée dans l’édition de l’Express du 3 avril 2019. Nous vous saurions gré de porter la réponse suivante à la connaissance de vos lecteurs.

En tant qu’organisation de défense des droits humains, nous considérons que les propos de Laurent Alexandre sur le handicap de Greta Thunberg sont discriminatoires et risquent de légitimer des préjugés extrêmement dommageables pour les droits des personnes handicapées. En dénigrant l’engagement de la jeune Suédoise en raison de son autisme, l’auteur s’attaque aux personnes en situation de handicap et à leur reconnaissance en tant que citoyens et citoyennes à part entière ayant un rôle important à jouer dans les enjeux sociétaux.

Laurent Alexandre défend une conception du syndrome d’Asperger datant des années 1940 pour discréditer Greta Thunberg comme « victime manipulée » avec un « engagement égocentrique » et « un discours naïf », et démontre une vision dépassée du handicap. C’est d’autant plus regrettable de la part d’un médecin. Comme le reflète la Convention des Nations Unies sur les Droits des Personnes Handicapées, les personnes en situation de handicap sont aujourd’hui considérées comme des sujets titulaires des mêmes droits que les autres et membres de la société à part entière, pas comme des objets passifs de soin entièrement définis par un diagnostic médical.

Se focaliser sur l’autisme de Greta Thunberg révèle également une vision simpliste et réductrice de l’identité des personnes en situation de handicap, pourtant aussi complexe que celle de tout un chacun. Le syndrome d’Asperger de la jeune Suédoise n’est qu’une des multiples facettes de sa personnalité. Les personnes en situation de handicap sont des femmes et des hommes, parents, amis, employés, entrepreneurs, consommateurs, membre d’une communauté. Et parfois, n’en déplaise à Laurent Alexandre, des défenseurs de l’environnement mobilisant des foules immenses à la force de leurs mots et de leurs convictions.

On estime que les personnes en situation de handicap représentent à peu près quinze pourcents de la population mondiale. C’est autant d’énergie, de courage et d’idées dont un débat aussi important que celui du changement climatique ne peut se permettre de se passer.

D’autant que le message de Greta Thunberg est loin d’être infondé : le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), l’autorité de référence en matière de science du climat, soutient lui aussi qu’à défaut d’une action urgente, une catastrophe humaine et écologique nous attend. Selon son récent rapport, un réchauffement climatique supérieur à 1,5°C entraînerait une augmentation dramatique des vagues de chaleur et de la montée des eaux, frappant des millions de personnes. L’enjeu est immense pour les jeunes, qui seront les plus affectés par ces changements. Ils ont toute légitimité pour manifester et faire entendre leurs voix.

En décidant de cibler l’autisme de Greta Thunberg pour tenter de disqualifier son discours, Laurent Alexandre porte atteinte à toutes les personnes handicapées. Accessoirement, c’est sa propre crédibilité de médecin qui en prend un coup.

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