Un responsable de la commission électorale compte des bulletins de vote dans une école de Kinshasa, en République démocratique du Congo, à l’issue des élections générales du 30 décembre 2018.

© 2018 Luis Tato/AFP/Getty Images

(Kinshasa) – Les élections du 30 décembre 2018 en République démocratique du Congo ont été lourdement entachées d’irrégularités généralisées, de manœuvres visant à éliminer des électeurs et de violences. Les autorités électorales devraient s’assurer que les résultats qui seront annoncés pour les élections présidentielle, législatives et provinciales soient conformes à la réalité.

Plus d’un million de Congolais ont été empêchés de voter dans trois zones du pays dominées par l’opposition, où les scrutins ont été reportés au mois de mars 2019. D’autres électeurs ont été dans l’impossibilité de voter en raison de la fermeture à la dernière minute de plus de 1000 bureaux de vote dans la capitale, Kinshasa, de problèmes concernant les machines à voter électronique et les listes électorales, et de l’ouverture tardive de nombreux bureaux de vote à travers le pays. Les personnes handicapées, âgées ou illettrées se sont heurtées à des difficultés particulières dans les bureaux de vote ou pour utiliser les machines à voter, qui étaient mises en place pour la première fois en RD Congo. Les observateurs se sont également vu refuser l’accès à de nombreux bureaux de vote et centres de dépouillement.

Des résultats officiels qui laisseraient supposer une falsification du décompte des votes pourraient déclencher des protestations généralisées et susciteraient de graves inquiétudes quant à la possibilité d’une violente répression de la part du gouvernement, a déclaré Human Rights Watch.

Le 31 décembre, le gouvernement a fermé les accès à l’internet et aux messageries texte dans tout le pays, comme il l’avait fait à plusieurs reprises au cours des quatre dernières années afin de restreindre la diffusion et la circulation d’informations indépendantes. Il a également coupé le signal de Radio France Internationale (RFI) à Kinshasa et dans d’autres villes, et retiré son accréditation à l’envoyée spéciale de RFI en RD Congo, qui a dû quitter le pays le 3 janvier.

« Les électeurs congolais ont démontré qu’ils étaient déterminés à participer au processus démocratique en dépit des nombreux obstacles rencontrés le jour de l’élection », a déclaré Ida Sawyer, directrice adjointe de la division Afrique à Human Rights Watch. « Les autorités devraient immédiatement rétablir toutes les communications, autoriser les médias indépendants à faire leur travail librement et s’assurer que les opérations de dépouillement soient effectuées de manière crédible et transparente. »

Des électeurs rassemblés dans un centre de vote inondé à Kinshasa, en République démocratique du Congo, lors des élections générales tenues le 30 décembre 2018.

© 2018 Kenny Katombe/Reuters

Les autorités congolaises avaient retardé la tenue de ces élections à plusieurs reprises depuis plus de deux ans, permettant au président Joseph Kabila de se maintenir au pouvoir au-delà de la limite de deux mandats consécutifs que lui imposait la constitution, limite qui avait été atteinte le 19 décembre 2016. Des résultats préliminaires doivent être annoncés d’ici au 6 janvier, quoique le président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) ait indiqué qu’elle pourrait ne pas respecter ce calendrier. Les résultats officiels sont attendus d’ici au 15 janvier et le nouveau président doit prêter serment le 18 janvier.

Les constatations faites par Human Rights Watch sont basées sur des incidents documentés par plus de 40 activistes congolais des droits humains déployés dans toute la RD Congo pendant la campagne électorale et le jour du scrutin, et vérifiés par des équipes de Human Rights Watch dans le pays, ainsi que sur des compte-rendus d’observateurs de l’Église catholique romaine, de journalistes et d’autres personnes.

Les forces de sécurité de l’État, des groupes armés et des milices dans la province du Nord Kivu, dans l’est de la RD Congo, ont intimidé des électeurs pour les forcer à voter pour des candidats spécifiques, en particulier pour le candidat de la coalition au pouvoir pour la présidentielle, Emmanuel Shadary, et pour les candidats de cette coalition aux législatives. Au Maniema, la police a chassé des électeurs des bureaux de vote, dans certains cas après qu’ils eurent protesté contre le fait qu’ils ne trouvaient pas leur nom sur les listes électorales. Un responsable gouvernemental de haut rang à Kalima a empêché des partisans de l’opposition d’entrer dans un bureau de vote.

De violents affrontements entre électeurs, responsables électoraux et membres des forces de sécurité se sont produits à travers le pays, souvent au sujet d’allégations de fraude. À Walungu, dans la province orientale du Sud Kivu, un agent de police a grièvement blessé un homme en tirant sur des électeurs qui accusaient avec colère un technicien de la CENI de manipuler le scrutin en faveur de Shadary. Les électeurs se sont alors emparés de l’arme du policier et l’ont abattu, puis ont battu à mort le technicien.

L’Église catholique, qui disposait de plus de 40 000 observateurs de l’élection à travers le pays, et la mission indépendante d’observation congolaise connue sous le nom de SYMOCEL ont constaté des irrégularités généralisées le jour du scrutin, y compris l’installation de bureaux de vote dans des lieux prohibés comme des postes de police ou des quartiers généraux de partis politiques, ainsi que des limitations d’accès et des expulsions d’observateurs. La SYMOCEL a affirmé que 27% des bureaux de vote qu’elle avait observés avaient ouvert avec retard, 18% avaient rencontré des problèmes avec les machines de vote, 17% avaient autorisé à voter des personnes dépourvues de carte d’électeur ou dont les noms ne figuraient pas sur les listes électorales, et 24% avaient fermé sans permettre aux personnes qui étaient encore en file d’attente de voter.

Le gouvernement congolais, apparemment pour tenter de minimiser toute supervision extérieure, avait refusé toute aide logistique et financière internationale pour l’organisation des élections. Le président de la CENI avait à plusieurs reprises assuré que les élections étaient en bonne voie d’accomplissement, y compris avec les nouvelles machines à voter, et le président Kabila avait affirmé que ces élections seraient « les meilleures élections que ce pays aura connues depuis 1959 ».

Le 28 décembre, le gouvernement a expul l’ambassadeur de l’Union européenne (UE), Bart Ouvry, avec un préavis de 48 heures. Ceci a fait suite à la décision de l’UE le 10 décembre de proroger les sanctions prises à l’encontre de 14 responsables congolais de haut rang, dont Shadary.

Au cours des quatre dernières années, le gouvernement a systématiquement cherché à réduire au silence, réprimer et intimider l’opposition politique, les activistes des droits humains et pro-démocratie, les journalistes et les manifestants pacifiques. Plusieurs dirigeants renommés de l’opposition ont été empêchés de se présenter à l’élection présidentielle et de nombreux dirigeants et partisans de l’opposition et activistes pro-démocratie demeurent emprisonnés ou en exil.

La période officielle de campagne a été marquée par des actes de répression violente à l’encontre de rassemblements des deux principaux candidats de l’opposition, Martin Fayulu et Félix Tshisekedi, par des restrictions imposées aux déplacements de Fayulu et par de violents affrontements entre partisans de différents partis. Par contraste, Shadary a été en mesure de faire campagne librement avec le plein soutien des responsables de l’État, la possibilité de recourir aux ressources du gouvernement, ainsi qu’un accès illimité aux médias d’État.

Lors de la campagne, des violences ethniques de grande ampleur ont éclaté à Yumbi, dans la province occidentale du Mai-Ndombe, faisant au moins 150 morts dans cette région précédemment paisible. Yumbi est l’une des trois régions où les élections ont été reportées au mois de mars, avec celles de Butembo et Beni (territoire et ville) dans l’est de la RD Congo, qui ont été affectées par une récente épidémie de fièvre Ebola et par des attaques perpétrées par des groupes armés. La décision de la CENI qui est contrôlée par l’État – officiellement fondée sur des préoccupations dans les domaines de la sécurité et de la santé – a eu pour effet d’exclure plus de 1,2 million d’électeurs du scrutin présidentiel. Les habitants de Beni et de Butembo ont organisé un simulacre d’élections pour montrer que ce report était injustifié.

Des électeurs congolais attendent de « voter » dans un bureau de vote symbolique au stade Malepe de Beni, où le vote avait été reporté pour les élections générales en République démocratique du Congo, le 30 décembre 2018.

© 2018 Alexis Huguet/AFP/Getty Images

Le 3 janvier, la conférence épiscopale de RD Congo a annoncé, sur la base de ses observations, qu’un vainqueur avait clairement émergé dans la course à la présidence et a appelé la CENI à publier des résultats conformes à la réalité. Une mission d’observation de l’Union africaine a indiqué, dans une déclaration préliminaire, qu’elle souhaitait fortement « que les résultats qui seront proclames soient conformes au vote du peuple congolais ».

L’article 25 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, dont la RD Congo est un État partie, stipule que :

Tout citoyen a le droit et la possibilité … de voter et d’être élu, au cours d’élections périodiques, honnêtes, au suffrage universel et égal et au scrutin secret, assurant l’expression libre de la volonté des électeurs.

« L’Union africaine et les autres gouvernements devraient signifier clairement aux autorités de la RD Congo que toute manipulation des résultats des élections aurait de graves conséquences », a affirmé Ida Sawyer. « Des décomptes de voix frauduleux ou falsifiés ne feraient qu’enflammer une situation déjà tendue et pourraient avoir des répercussions désastreuses. »

Restrictions et violences le jour du vote

Ingérences dans les opérations de vote

À Mutongo, dans le territoire de Walikale (province du Nord Kivu), des militaires de l’armée congolaise déployés dans des bureaux de vote ont tenté de contraindre des électeurs à voter pour Shadary, le candidat de la coalition au pouvoir à la présidence. Un enseignant a déclaré:

Les militaires des FARDC [l’armée congolaise] déployés dans les divers bureaux de vote du centre ont obligé tous les électeurs à voter pour Shadary. Quand je suis allé voter, ils m’ont dit: « Si tu ne votes pas pour Shadary, nous t’arrêterons. » Ils m’ont même suivi jusque dans l’isoloir pour voir pour qui j’allais voter. J’ai voté pour Shadary parce que j’y ai été forcé et pour sauver ma vie. Shadary n’est pas le candidat de mon choix. Les résultats du scrutin dans notre région ne reflèteront pas notre volonté, mais celle de l’armée.

Dans d’autres zones du territoire de Walikale, des membres de groupes armés ont intimidé des électeurs pour qu’ils votent pour Shadary et pour des candidats de la coalition au pouvoir aux élections législatives et provinciales. Parmi ces miliciens figuraient des membres du groupe Kifuafua dans le groupement de Waloaluanda, des combattants Raïa Mutomboki à Walowa-Yungu, des et des membres du groupe Nduma Defense of Congo-Rénové (NDC-Rénové) à Kisimba, Utunda et Ihana.

Le 29 décembre, des combattants du NDC-Rénové ont attaqué le village de Kashuga et ses environs dans le territoire de Masisi, zone connue pour être un fief de l’opposition. De nombreux villageois ont dû s’enfuir et n’ont pas pu voter le lendemain.

Des combattants du groupe armé Mapenzi, allié au NDC-Rénové, ont été vus dans plusieurs villages du sud-ouest du territoire de Masisi, forçant des électeurs à voter pour Shadary et pour deux candidats de la coalition au pouvoir aux législatives et aux provinciales.

Également dans le territoire de Masisi, les combattants du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD), un autre groupe armé, avaient empêché de nombreux candidats de l’opposition de faire campagne dans plusieurs localités de la chefferie de Bashali, notamment dans la région de Mweso-Kashuga. Dans les zones situées à proximité de Kinyumba, Lwibo, Kilambo et Lukweti, des combattants du groupe Mapenzi, allié au NDC-Rénové, ont distribué des photos et des t-shirts à l’effigie de Shadary et ont ordonné aux habitants de voter pour lui.

Un agriculteur d’une ville du Masisi a affirmé que le 30 décembre vers 13h00, un membre de haut rang d’un groupe armé était arrivé, accompagné d’environ cinq combattants, dans un bureau de vote installé dans une école primaire de la ville et avait essayé de forcer les gens à voter pour les candidats de la coalition au pouvoir :

Lorsqu’il est arrivé, il a appelé d’urgence le président du centre électoral, ainsi que tous les responsables des bureaux de vote. Tout d’abord, les opérations de vote ont été suspendues. Puis il a immédiatement déclaré à ces responsables électoraux qu’il était dans notre intérêt de voter pour Shadary car ce dernier est le candidat soutenu par le président de la république, M. Joseph Kabila, et que les Congolais en général devraient voter pour lui. Il nous a ensuite dit que nous devrions également voter pour [des candidats de la coalition au pouvoir aux élections législatives et provinciales]. Nous avons alors commencé à quitter les files d’attente pour retourner chez nous, car nous pensions que nous ne pouvions pas voter pour une personne qui nous était imposée.

À Butare et à Mulimbi, dans le territoire de Rutshuru, des militaires congolais ont également forcé des électeurs à voter pour Shadary et pour des candidats de la coalition au pouvoir aux législatives. En revanche, dans la région de Bwito, dans le territoire de Rutshuru, des combattants d’une faction du groupe armé Nyatura dirigée par Dominique « Domi » Kamanzi Ndaruhutse, ont ordonné aux électeurs de voter pour un candidat d’opposition à la présidentielle, Martin Fayulu, et leur ont donné une liste de candidats aux élections législatives et provinciales. Ceci a amené certains candidats à envoyer des cadeaux à Domi afin d’obtenir son soutien.

Affrontements violents à la suite d’allégations de fraude

Les nombreux affrontements violents documentés à travers le pays le jour du vote reflètent le climat de profonde suspicion et de méfiance quant à la crédibilité du scrutin et à l’utilisation de machines à voter électroniques.

Le beau-frère de Daniel Mugisho Buhendwa, le technicien de la CENI tué lors d’une altercation à Lurhala, dans la province de Walungu, a déclaré que Buhendwa avait été chargé de la supervision technique de cinq bureaux de vote :

Il y avait une machine de vote en panne dans l’un des bureaux de vote et il a commencé à la réparer en utilisant un bulletin de vote comme test. Mais les électeurs ont cru qu’il mettait dans l’urne un faux bulletin pour Shadary. Le directeur du centre leur a expliqué ce que Daniel faisait mais ils ne l’écoutaient pas. La tension montait et de nombreux autres électeurs sont arrivés. Ils ont fait beaucoup de bruit. Les gens voulaient entrer et s’emparer de Daniel, criant qu’il avait voté pour Shadary. En réaction, un policier a tiré sur la foule, atteignant un homme.

Les gens sont devenus encore plus furieux, ils ont arraché l’arme du policier et l’ont abattu. Pendant ce temps, Daniel, qui tentait de s’enfuir en compagnie du chef du centre à bord d’une jeep, a été tiré et est tombé au sol. Les gens se sont précipités sur lui avec des bâtons et des pierres. Une pierre lui a enfoncé l’œil gauche, puis une autre l’a atteint à l’autre œil. Ils l’ont frappé à la tête à plusieurs reprises à coups de bâton, et il est mort.

Des électeurs ont passé à tabac des responsables de la CENI à Kindu et ont saccagé le bureau de la CENI à Inongo, dans la province du Maï-Ndombe, à la suite d’allégations de corruption et de fraude. À Kananga, un agent de la CENI a été passé à tabac lorsqu’il s’est rendu à un bureau de vote pour réparer une machine de vote. Alors qu’il emportait la machine pour la réparer ailleurs, des gens l’ont agressé, le soupçonnant de vouloir falsifier les résultats.

Au Bandundu, d’anciens parlementaires locaux se sont rendus en groupe au bureau de vote de la paroisse Jean Bosco, prétendument munis de billets de banque en dollars pour verser des pots-de-vin à des agents de la CENI afin qu’ils trichent en leur faveur. Des jeunes gens de la région se sont mis en colère quand ce groupe a pris la valise dans laquelle la machine de vote avait été livrée, et ont répandu de l’essence dans le bureau de vote, interrompant le scrutin. La police a rétabli l’ordre et les opérations de vote ont repris ultérieurement.

Une journaliste de l’Agence Congolaise de Presse a indiqué que les électeurs avaient réagi à Mbandaka quand ils ont vu qu’un agent de la CENI était en possession de ce qui apparaissait comme de faux bulletins de vote :

J’étais moi-même sur place quand des électeurs ont voulu s’en prendre au directeur d’un bureau de vote installé dans l’école primaire d’Ekofekema, après qu’ils l’eurent surpris en possession de bulletins de vote qui avaient été imprimés [et remplis] à l’avance. Des policiers se sont par la suite emparés de lui et l’ont conduit au poste de police.

À Mbandaka, dans le bureau de vote situé dans l’école d’Etinakito, un observateur a indiqué que des électeurs avaient passé à tabac un technicien de la CENI :

Le technicien qui est venu pour réparer une machine de vote défectueuse a été agressé par des électeurs qui le soupçonnaient de vouloir trafiquer la machine et les résultats. Il a eu quatre dents cassées et le visage tuméfié. Il a été sauvé par l’intervention de la police et il est maintenant à l’hôpital.

Un autre responsable de la CENI a été passé à tabac à Boma, dans la province de Kongo Central. Un témoin a raconté :

Des électeurs ont violemment passé à tabac le chef d’une antenne locale de la CENI lorsqu’il est arrivé au bureau de vote installé dans le complexe scolaire de Mardoly, à bord d’une jeep de la CENI avec une machine de rechange pour remplacer celle qui causait des problèmes opérationnels. Les électeurs ont cru que la machine de réserve était une fausse machine destinée à faciliter la fraude et ils ont passé à tabac le chef du centre et endommagé la machine. L’agent de la CENI a été sauvé par l’intervention de la police.

Dans le même centre à Boma, selon un témoin, un autre électeur a affirmé que la machine de vote imprimait le nom de Shadary, et non pas le nom du candidat d’opposition pour lequel il avait voté :

Un électeur a choisi le candidat n°4 – Fayulu – mais son bulletin de vote est sorti de la machine avec le n°13, Shadary, imprimé dessus. Furieux, l’électeur a saisi la machine et l’a projetée au sol. La police est intervenue et l’a arrêté.

Accès restreint pour les observateurs indépendants

L’accès des observateurs indépendants aux bureaux de vote a été restreint dans certaines zones de Kinshasa, Lubumbashi, Rutshuru, Walikale, Lubéro, Fizi, Bunyakiri, Kindu, Dimbelenge dans le Kasaï Central, Bakwa Kenge dans le Kasaï, Tshikapa, Mbandaka et Kungu dans l’Équateur, entre autres lieux, selon des observateurs et les médias. La CENI s’est également abstenue de fournir des accréditations à de nombreux scrutateurs des élections avant le jour du vote, selon RFI.

Un observateur de l’organisation Les Amis de Nelson Mandela pour la défense des droits humains (ANMDH) à Kinshasa a affirmé qu’un responsable de la CENI avait ordonné à la police de lui refuser l’accès à un bureau de vote installé dans le complexe scolaire Les Anges à Kingabwa, dans la commune de Limete :

Dans la matinée, des jeunes avaient vandalisé des machines de vote et les avaient incendiées, après avoir attendu impatiemment les registres électoraux qui n’arrivaient pas. D’autres avaient mis le feu à des pneus dans la rue. La police est intervenue pour rétablir l’ordre. Les listes sont finalement arrivées en retard, vers 17h00, et c’est à ce moment-là que les électeurs ont dû chercher leurs noms et ont pu entrer dans le bureau de vote. Je me suis présenté comme observateur au nom de notre organisation, mais l’agent de la CENI sur place a dit à la police de ne pas me laisser entrer : « C’est vous qui vendez le pays aux étrangers. Comme l’Union européenne n’a pas été autorisée à agir en tant qu’observatrice, elle est passée par vous pour que vous lui donniez des informations. Vous n’entrerez pas ici, monsieur. »

Un témoin à Kinshasa a affirmé que des agents de police avaient empêché des observateurs d’accéder à un bureau de vote :

Lorsque nous sommes arrivés au centre électoral dans la matinée, dans la commune de Masina, les bureaux de vote étaient encore fermés. Quand ils ont ouvert vers 8h00, les responsables des élections nous ont dit qu’à cause de la pluie, les opérations de vote commenceraient en retard. Il était environ 9h00 quand ils ont affiché les listes électorales et quand les observateurs et scrutateurs ont voulu entrer dans le bureau de vote, la police est intervenue, affirmant qu’il y avait déjà des observateurs et des scrutateurs à l’intérieur, ce qui était faux puisqu’ils venaient juste d’ouvrir le bureau. Donc les observateurs n’ont pas eu accès. Et les électeurs qui sortaient du bureau ont affirmé qu’ils n’avaient vu aucun observateur ou scrutateur à l’intérieur.

Un observateur membre d’une organisation de défense des droits humains à Mbandaka a affirmé qu’un responsable du bureau de vote lui avait interdit, ainsi qu’à ses collègues et à d’autres observateurs, l’accès à un bureau de vote dans le centre électoral de Liziba :

Alors que nous voulions entrer dans le bureau de vote pour observer comment se déroulaient les élections, la personne responsable de ce bureau nous a simplement dit : « Ici, nous n’avons pas besoin d’observateurs. » Nous avons insisté mais c’était vraiment un refus catégorique. Nous avons donc été dans l’impossibilité d’observer les opérations de vote.

Un activiste de Mweka, dans le Kasaï occidental, a déclaré que des observateurs de l’Union Fait la Force (UFF), un parti appartenant à la coalition au pouvoir, qui soutenaient un candidat à un siège au parlement, ont été chassés par des activistes du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), le plus grand parti de la coalition au pouvoir, qui soutenaient un autre candidat. Cet activiste a ajouté que les activistes du PPRD avaient également chassé des observateurs de l’opposition.

À Mbuji Mayi, dans la province du Kasaï oriental, des membres présumés de la ligue de jeunesse du gouverneur Alphonse Ngoyi Kasanji, connue sous le sobriquet de « 100 pour cent », ont attaqué Urbain Kabey Kabey, un journaliste, le 30 décembre vers 10h00. Kabey a par la suite raconté :

Dans la matinée, j’ai pris ma caméra et je suis allé dans les bureaux de vote pour filmer les opérations de vote. Alors que je me trouvais à l’école Sumaili Lubobo, le gouverneur de la province est arrivé avec une délégation de 14 personnes. Ils sont entrés dans le bureau de vote et ont tous voté, et j’ai filmé la scène. Après cela, un camion est arrivé au centre avec de nouvelles machines à voter. Les électeurs ont commencé à protester, pensant que quelque chose de suspect était en train de se passer puisque les opérations de vote avaient déjà débuté, et ils ne comprenaient pas pourquoi on apportait ces nouvelles machines.

J’ai commencé à interroger des électeurs. C’est alors que j’ai entendu une voix dire « Retirez-lui cette caméra. » Je n’ai pas vu la personne qui avait dit cela mais j’ai vu des hommes en civil qui m’ont agressé. Ils m’ont fait tomber à terre et m’ont frappé sur les mains pour que je lâche ma caméra. Alors que je m’y cramponnais toujours, l’un d’eux m’a frappé à la tête avec une pierre et c’est comme cela que j’ai perdu ma caméra. Ils m’ont aussi pris tous mes téléphones. Tout cela s’est passé en présence de la police, qui n’a rien fait pour les arrêter.

Il a ajouté que depuis cet incident, il vivait caché.

Certains journalistes étrangers, dont ceux de France 24, de Radio France Internationale et de la Radio Télévision Belge Francophone (RTBF), n’ont pas reçu d’accréditation pour couvrir les élections.

Élimination d’électeurs

De nombreux électeurs ont considéré comme arbitraire la décision de la CENI de reporter les élections à Yumbi, dans l’ouest de la RD Congo, et dans les fiefs de l’opposition de la ville de Béni, dans le territoire de Béni, et de Butembo dans l’est. Un habitant de Butembo qui a pris part au simulacre d’élection organisé par l’organisation pro-démocratie LUCHA (Lutte pour le changement) et par d’autres habitants, a déclaré : « Je suis allé participer à ce vote symbolique parce que je voulais accomplir mon devoir civique. Je voulais montrer au monde que les arguments avancés par la CENI étaient infondés et que ce n’était rien d’autre qu’une décision politique visant à priver Fayulu de son électorat. » Un habitant de Béni a déclaré : « Les marchés sont ouverts, ainsi que les écoles, il y a des manifestations et beaucoup d’autres activités. Ce n’est pas seulement ce dimanche [le jour de l’élection] qui aurait pu aggraver l’épidémie [d’Ebola]. C’est de la politique et rien d’autre. » Un infirmier membre de l’équipe de réaction au virus Ebola, qui réside également à Béni et a « voté » dans cette élection symbolique, a dit : « En tant que membres de l’équipe de réponse à Ebola, nous avions déjà discuté de la façon dont les gens devraient se comporter le jour de l’élection, et nous ne pensions pas qu’il y avait un risque que la maladie se répande. »

Des manifestants fuient sous les tirs de militaires congolais devant les bureaux de la commission électorale à Beni lors d’une manifestation contre le report des élections dans le territoire de Beni et la ville de Butembo, en République démocratique du Congo, le 27 décembre 2018.

© 2018 Alexis Huguet/AFP

De nombreux électeurs à Kinshasa ont également été privés de leur droit de vote. La CENI a déclaré le 19 décembre que les 8 000 machines de vote qui avaient été détruites dans un incendie volontaire présumé dans un de ses entrepôts à Kinshasa le 13 décembre avaient déjà été remplacées, mais elle a quand même décidé par la suite de fermer plus de 1 000 bureaux de vote à Kinshasa pour cause de manque de matériel. Ceci a créé une confusion quant à savoir où les électeurs devaient voter, ainsi que des retards dans l’ouverture de bureaux de vote et dans l’affichage des listes électorales, et de longues files d’attente – diminuant une nouvelle fois la capacité de vote d’un fief de l’opposition.

Dans certains bureaux de vote où les listes électorales ont été affichées la veille ou au matin du jour du vote, certains électeurs n’ont pas trouvé leur nom sur les listes et sont repartis sans voter.

Un électeur de Kinshasa a déclaré :

Je suis arrivé tôt dans la matinée, sous la pluie, pour éviter la foule, mais après avoir cherché pendant plus d’une heure, je ne trouvais toujours pas mon nom. D’autres électeurs ont essayé de m’aider, mais en vain. Je me suis mis en colère contre un agent de la CENI qui a été incapable de m’aider. Finalement, trempé, j’ai dû rentrer chez moi sans avoir voté.

Un autre électeur de Kinshasa a raconté qu’un homme âgé avait eu du mal à trouver son nom sur les listes électorales :

Après avoir voté moi-même, j’ai vu un homme âgé qui m’a dit qu’il était né en 1935 et qu’il ne parvenait pas à se faufiler à travers la foule pour trouver son nom sur les listes électorales. [Je l’ai alors aidé à trouver son nom.] J’ai alors remarqué qu’il n’y avait pas d’agents de la CENI chargés d’aider les personnes âgées ou handicapées à voter. Si je n’avais pas été là, ce vieux monsieur se serait probablement découragé et serait reparti sans voter.  

Des retards dans l’ouverture de bureaux de vote et de longues attentes ont également empêché de nombreuses personnes de voter dans d’autres régions du pays, notamment à Boma, Bunia, Gemena, Goma, Kalemie, Kamina, Kananga, Lubumbashi, au Maniema et à Mbandaka, selon des observateurs et les médias.

Répression violente avant le jour du vote

La décision de la CENI de reporter les élections à Yumbi, à Béni et à Butembo à une date postérieure à l’intronisation du nouveau président a déclenché des protestations à Béni, à Butembo et à Goma les 27 et 28 décembre. Certaines de ces manifestations sont devenues violentes. Les forces de sécurité du gouvernement ont parfois répondu avec une force excessive et létale.

Des policiers congolais se heurtent à des manifestants dans le quartier de Majengo à Goma, Nord-Kivu, République démocratique du Congo, le 28 décembre 2018.

© 2018 Patrick Meinhardt/AFP/Getty Images

À Béni, des manifestants ont cherché à pénétrer dans les locaux de la CENI le 27 décembre pour exiger une annulation de sa décision. Des manifestants ont saccagé un centre de transit pour personnes soumises à des tests du virus Ebola, incendiant des tentes et volant des tables et des chaises. Vingt-quatre patients, dont 17 avaient été testés négatifs pour le virus, se sont enfuis. Les forces de sécurité ont tiré à balles réelles et au gaz lacrymogène sur les manifestants, tuant l’un d’entre eux, en blessant au moins quatre et en arrêtant quatre autres, qui ont été remis en liberté le lendemain.

Le 28 décembre, lors d’une manifestation de jeunes dans la commune de Beu à Béni, les forces de sécurité ont tiré sur trois jeunes, en tuant un, et en ont arrêté au moins quatre autres, qui ont été ultérieurement remis en liberté. Des protestataires ont pillé et incendié le domicile d’un commandant de la police, selon un journaliste étranger qui était présent à la manifestation.

Lors de manifestations de protestation à Butembo le 28 décembre, la police a arrêté 12 activistes de LUCHA, 6 membres d’autres organisations activistes et 7 membres de partis politiques d’opposition. Un activiste de LUCHA a déclaré : « Vers 11h30, ils nous ont arrêtés et nous ont accusés de désordres sur la voie publique, d’outrage au chef de l’État et de violation des installations de la CENI. Ils m’ont interrogé pour savoir qui finance LUCHA et quels sont nos objectifs. » Ces 25 personnes ont toutes été remises en liberté le lendemain, mais deux d’entre elles ont par la suite décidé de se cacher, après avoir entendu dire que des agents de l’ANR, l’agence nationale de renseignement, étaient à leur recherche.

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