Antenor Hoyos Cubas et sa femme María Concepción Sagastegui Tapia, photographiés avec leur fille dans leur maison dans la banlieue de Lima (Pérou) en mai 2017, tiennent une photo de leur fils Nestor, 25 ans après sa « disparition forcée » aux mains de soldats péruviens en juin 1992.

© 2017 La República

(Washington) – De nouvelles preuves impliquent de manière crédible Ollanta Humala Tasso, président du Pérou de 2011 à 2016, dans des atrocités perpétrées lors du conflit armé qui a sévi dans ce pays dans les années 1990, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport rendu public aujourd’hui. Ces éléments impliquent également Humala dans une tentative de dissimulation de preuves à charge lors de sa candidature à la présidence en 2006.

Le rapport de 25 pages, intitulé « Implicating Humala: Evidence of Atrocities and Cover-Up of Abuses Committed during Peru’s Armed Conflict » (« Incriminer Humala: Preuves d’atrocités et de dissimulation d’abus commis lors du conflit armé au Pérou ») donne un aperçu des éléments de preuve existants, dont des témoignages de plusieurs soldats qui reconnaissent avoir perpétré des actes de tortures, tué et fait disparaître des victimes dans le cadre des opérations militaires menées contre les groupes armés dans les années 90. Ces soldats affirment qu’ils l’ont fait sur ordre de Humala et parfois en sa présence, lequel aurait été stationné à la base militaire Madre Mía, située dans la région d’Alto Huallaga, en 1992, sous le pseudonyme de « Capitaine Carlos ». Dans les témoignages fournis aux autorités judiciaires et les entretiens avec Human Rights Watch et des médias, plusieurs victimes ont également accusé Humala de violations et de tentatives de dissimulation.

« Face à des preuves très convaincantes impliquant un ancien chef d’État dans des atrocités et leur dissimulation subséquente, le bureau du procureur général devrait suivre activement toutes les nouvelles pistes », a déclaré José Miguel Vivanco, directeur de la division Amériques de Human Rights Watch. « Il ne faut pas gâcher cette opportunité unique de payer la dette de longue date du Pérou aux nombreuses victimes de conflits armés qui patientent toujours que justice leur soit rendue. »

(VIDÉO, sous-titres via cc) - Témoignages de soldats impliquant l’ex-président Ollanta Humala dans de graves abus commis quand il était connu, selon diverses sources, sous le nom de « Capitaine Carlos » à la base militaire Madre Mía. Dans un nouveau rapport, HRW appelle à ce que justice soit enfin rendue aux victimes et à leurs familles.

Human Rights Watch a mené des entretiens avec des victimes et des témoins de violations dans lesquelles Humala est impliqué, le procureur chargé des enquêtes, un ancien responsable de haut niveau du ministère de la Défense et un journaliste qui a interviewé des soldats témoins de crimes ou parties prenantes à des crimes. Nous avons également examiné les déclarations de témoins aux procureurs et d’autres documents judiciaires, ainsi que les témoignages des soldats.

En mai 2017, plusieurs d’entre eux, qui affirment avoir servi sous le commandement d’Humala, ont déclaré à la télévision avoir tué des détenus et démembré leurs corps, qu’ils ont lestés avec des pierres avant de les jeter dans la rivière Huallaga. Un soldat a dit qu’on lui a ordonné de torturer des hommes et des enfants, de les tuer et de brûler leurs corps dans un champ.

Face à des preuves très convaincantes impliquant un ancien chef d’État dans des atrocités et leur dissimulation subséquente, le bureau du procureur général devrait suivre activement toutes les nouvelles pistes.

José Miguel Vivanco

Directeur de la division Amériques

Un autre a expliqué qu’il avait vu des soldats brûler vivant un paysan et violer trois femmes, que Humala leur a présentées comme des « cadeaux » avec lesquelles ils « pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient ». Certains soldats ont fait des déclarations sous serment aux procureurs et sont actuellement dans le programme de protection des témoins.

Selon l’un des soldats, Natividad Ávila – une habitante de la région d’Alto Huallaga qui, avec son mari, Benigno Sullca Castro, a été portée disparue en juin 1992 –, a d’abord été détenue à la base de Madre Mía. Son frère, Jorge Ávila, également détenu sur place, a déclaré que Sullca Castro avait été électrocuté par des soldats qui lui mettaient simultanément la tête sous l’eau en lui demandant s’il était un dirigeant du Sentier lumineux. Sullca Castro a réussi à s’échapper au bout de cinq jours, mais son corps a été retrouvé dans la rivière Huallaga avec une balle dans la tête. Le sort de Natividad Ávila reste inconnu.

Un soldat stationné à Madre Mía, Jorge Ávila et la sœur de ce dernier, qui s’étaient rendus sur place pour en savoir plus au sujet de leurs proches disparus peu de temps après leur détention, affirment tous que le « Capitaine Carlos » supervisait la base à l’époque.

Depuis la diffusion du témoignage des soldats, d’autres victimes ou leurs familles ont également identifié publiquement Humala comme le « Capitaine Carlos », qu’ils ont accusé d’assassinats, de disparitions forcées et d’actes de torture.

Humala a reconnu avoir servi en 1992 dans un bataillon de la région et que son pseudonyme à l’époque était « Carlos ». D’autres preuves – notamment une photo montrant un Humala jeune arborant un T-shirt avec imprimés les mots « Madre Mía » et une copie de ce qui semble être son dossier militaire – confirment également qu’il se trouvait sur place à ce moment-là. Mais Humala insiste sur le fait que de nombreux soldats s’appellent « Carlos » et nie avoir participé à des violations des droits humains.

En 2006, lors de la campagne présidentielle, après que la famille Ávila-Sullca Castro a identifié Humala comme le « Capitaine Carlos », les procureurs ont ouvert une enquête. L’affaire a été clôturée en 2009 suite aux rétractations de Jorge Ávila et de certains soldats.

Cependant, des conversations enregistrées, et rendues publiques en avril 2017, entre des proches d’Humala et entre l’un de ces proches et Jorge Ávila, accréditent fortement l’hypothèse que ce dernier a été payé pour se rétracter. Ces allégations corroborent d’autres témoignages impliquant Humala dans la dissimulation de preuves à charge.

En mai, le bureau du procureur général a réactivé l’affaire Natividad Ávila et Sullca Castro et ouvert au moins 10 nouvelles enquêtes.

Le procureur chargé de ces enquêtes, qui n’est pas autorisé par la législation péruvienne à divulguer des informations sur des cas spécifiques, a cependant confié à Human Rights Watch que l’obstacle le plus considérable auquel il se heurte est le manque de coopération de la part du ministère de la Défense. Le procureur a déclaré que le ministère avait empêché l’identification de suspects dans des « milliers » de cas en refusant de communiquer des informations sur l’identité des commandants des bases et le nom de soldats qui y étaient stationnés.

Human Rights Watch a demandé au ministère de la Défense des informations détaillées sur les soldats et les commandants de Madre Mía et d’autres bases de la région. Il a été répondu à l’organisation que le personnel des Forces armées avait notifié le ministère que l’information « serait inexistante ». Un ancien haut responsable du ministère a déclaré à Human Rights Watch qu’on pense que les documents ont été délibérément détruits dans un incendie.

La Commission vérité et réconciliation du Pérou a constaté que le plus grand nombre de victimes dans le nord-est du pays avaient été faites dans la jungle de Huánuco et la partie sud de San Martin, qui inclut Madre Mía. Elle a conclu à la mort ou à la disparition forcée de 2 244 personnes aux mains des forces de sécurité ou des membres du Sentier lumineux dans les années 1980 et 1990, avec un pic entre 1990 et 1993. La grande majorité des auteurs de ces crimes n’ont jamais été traduits en justice.

Humala est en détention préventive depuis juillet 2017, en attente d’un procès pour des accusations de corruption.

« Les autorités péruviennes devraient fournir au bureau du procureur général tout le soutien dont il a besoin pour mener ses enquêtes », a conclu José Miguel Vivanco. « Tout individu qui refuse de coopérer pour identifier les officiers militaires, y compris les commandants, ou qui aurait été impliqué lui-même dans la destruction de documents officiels importants, devrait être tenu pour responsable d’obstruction à la justice. »