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Monsieur le Président,
 

Nous vous écrivons au nom de Human Rights Watch au sujet de votre visite en Indonésie prévue le 29 mars. La France a depuis longtemps été, dans le monde, une des premières voix à appeler au respect des droits humains. En tant que premier président français à visiter l’Indonésie en 30 ans, vous avez là une occasion unique d’exhorter le gouvernement indonésien à s’attaquer aux préoccupations touchant aux droits humains et à remplir ses obligations au regard du droit international.  Nous vous encourageons à presser, tant en public qu’en privé, le président Joko « Jokowi » Widodo et les autres dirigeants indonésiens, notamment sur des sujets comme la liberté de culte, la responsabilité face aux violations des droits humains commises par le passé, la peine de mort et les droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT).

Depuis qu’il a pris ses fonctions, le soutien théorique que le président Jokowi a exprimé à l’égard des droits humains ne s’est pas encore traduit dans de réelles politiques visant à s’attaquer aux graves problèmes liés aux droits dans le pays. Malgré les promesses de Jokowi quant à la liberté de culte, les minorités religieuses subissent toujours des lois discriminatoires et de violentes attaques perpétrées par des groupes islamistes militants. Les actes d’intolérance religieuse et les violations de la liberté de culte sont en hausse. Début 2016, les forces de sécurité indonésiennes se sont rendues complices de l’expulsion forcée de plus de 7 000 membres de la communauté religieuse « Gafatar » de chez eux, à Kalimantan – suite à quoi l’administration a publié un décret interdisant les activités de Gafatar. En mars de cette année, trois chefs religieux de Gafatar ont été condamnés à des peines allant jusqu’à cinq ans de prison en vertu de la loi indonésienne punissant le blasphème.

En avril 2016, le gouvernement a brisé le tabou qui pesait depuis des décennies sur l’évocation des massacres de 1965-1966, soutenus par l’État, qui auraient causé la mort de près d’un million de personnes, accusées notamment d’être communistes. Le gouvernement n’a cependant publié aucun détail sur un éventuel processus officiel visant à faire rendre des comptes aux coupables. La décision de Jokowi, en juillet 2016, de nommer comme ministre de la Sécurité le général à la retraite Wiranto, qui avait été inculpé de crimes contre l’humanité par un tribunal soutenu par les Nations unies, a accru l’inquiétude quant à la sincérité de l’engagement de son administration en matière de justice.

À partir de janvier 2016, des dirigeants indonésiens de premier plan ont fait une série de déclarations anti-LGBT, donnant lieu à une augmentation des menaces, des intimidations et des violences contre les militants et les personnes LGBT, surtout de la part d’activistes islamistes. Jokowi n’a pas su réagir correctement aux déclarations et politiques discriminatoires lancées par d’importants responsables du gouvernement et de l’armée, qui ont alimenté les abus contre la population LGBT indonésienne. 

Quant à savoir s’il soutient la peine de mort, le président Jokowi a émis des signaux contradictoires. L’exécution de personnes condamnées pour trafic de drogue a été le cheval de bataille de la présidence de Jokowi, avec 18 personnes exécutées depuis sa prise de fonctions. Pourtant, il a récemment suggéré que le gouvernement indonésien pourrait suivre les gouvernements européens en se dirigeant vers une abolition de la peine de mort.

Nous vous appelons à évoquer, pendant votre visite, ces sérieuses inquiétudes sur la situation des droits humains et à affirmer que leur respect est un point crucial des relations de la France avec l’Indonésie. Alors qu’elle renforce son partenariat économique avec l’Indonésie, la France devrait appeler le gouvernement à créer un environnement où les droits de tous, particulièrement des minorités et des groupes vulnérables, sont protégés et respectés.

Pour être plus spécifiques, nous vous demandons de pousser le président Jokowi à :

  • Chercher à modifier ou abroger les législations discriminant les minorités religieuses ou exacerbant le sectarisme, dont la loi sur le blasphème et la règlementation des lieux de culte. 
  • Prendre immédiatement des sanctions disciplinaires contre tout responsable du gouvernement, qu’il soit ministre, gouverneur, préfet ou autre, faisant des déclarations ou agissant de telle façon à encourager la discrimination religieuse ou à cautionner la violence contre des groupes religieux. 
  • Agir pour que les responsables du gouvernement qui incitent à la violence contre des minorités religieuses soient poursuivis en justice.
  • Avancer sur le chemin d’un processus officiel visant à faire rendre des comptes pour les massacres de 1965-1966, avec des efforts véritables et publics pour établir la vérité, offrir des réparations aux victimes et répertorier les sites supposés des fosses communes.  
  • Mener toutes les exhumations des fosses communes et l’identification des victimes avec l’assistance d’experts médicolégaux internationaux ayant l’expérience de telles opérations sur les fosses communes.
  • Garantir que les membres des forces de sécurité indonésiennes impliqués dans de graves violations des droits humains, même par le seul biais de la responsabilité du supérieur hiérarchique, fassent l’objet d’enquêtes crédibles et impartiales ou soient poursuivis en justice comme il se doit.
  • Restaurer le moratoire que pratiquait officieusement l’Indonésie sur la peine de mort et avancer vers une éventuelle abolition.
  • Condamner publiquement tous les incidents majeurs de violence et de harcèlement qui ont lieu à l’encontre des personnes LGBT en Indonésie, reconnaître l’étendue et la gravité du problème, et s’engager à prendre des mesures pour mettre fin à ces abus.
  • Ordonner à toutes les institutions gouvernementales des provinces, des districts et des municipalités d’abroger les arrêtés discriminatoires violant les normes internationales ou contrevenant à la constitution indonésienne.
  • Charger la division des affaires internes de la police indonésienne d’enquêter sur les incidents de collusion entre des policiers et des activistes islamistes lors d’attaques contre des personnes et des militants LGBT, et obliger les responsables à rendre des comptes.
  • Ordonner à tous les ministères d’annuler les décrets anti-LGBT et demander au ministère de la Santé de rejeter publiquement l’assertion de l’Association indonésienne des psychiatres, selon laquelle l’homosexualité est une maladie mentale dont on peut établir le diagnostic.

Nous vous remercions de votre attention. Nous serions heureux d’échanger avec vous ou avec des membres de votre administration sur ces questions et autres problèmes relatifs aux droits humains.

Veuillez agréer, Monsieur le Président l’assurance de notre plus haute considération.

Bénédicte Jeannerod 
Directrice France

Brad Adam
Directeur Asie