Des patients du Centre Hospitalier Ibn Sina, à Rabat (Maroc), où est situé l'Institut national d'oncologie, assis dans un jardin jouxtant ce centre.

© 2014 Matt Simon/Human Rights Watch

(New York, le 4 février 2016) – Des dizaines de milliers de patients en phase terminale de leur maladie au Maroc souffrent inutilement de douleurs invalidantes et d’autres symptômes, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui à l’occasion de la Journée mondiale contre le cancer.

Le rapport de 89 pages, intitulé « Douleurs déchirantes : Défis et progrès dans les efforts pour garantir le droit aux soins palliatifs au Maroc » estime que chaque année, plus de 62 000 Marocains ont besoin de soins palliatifs, qui visent à améliorer la qualité de vie de personnes atteintes de maladies limitant leur espérance de vie, en traitant la douleur et d’autres symptômes. Bien que le gouvernement marocain ait réalisé un certain nombre d’avancées importantes pour améliorer les soins en fin de vie, Human Rights Watch a constaté que seuls deux hôpitaux publics, à Casablanca et à Rabat, disposent d’unités spécifiques proposant ce service de santé essentiel, et seulement aux malades atteints d’un cancer. Les malades souffrant de douleurs aiguës et qui ne vivent pas dans ces deux villes doivent soit entreprendre des déplacements difficiles pour se rendre dans ces centres, soit se passer de médicaments antidouleur efficaces.

Au Maroc, l'insuffisance de l'accès aux soins palliatifs - notamment la morphine – signifie que des dizaines de milliers de personnes gravement malades souffrent de manière inutile. 

« Il est urgent que le gouvernement marocain développe davantage les services de soins palliatifs », a déclaré Diederik Lohman, directeur adjoint de la division Santé et droits humains à Human Rights Watch. « À l’heure actuelle, des milliers de personnes atteintes de cancer et d’autres maladies graves au Maroc souffrent inutilement de symptômes pouvant pourtant être traités. »

Le rapport est le neuvième d’une série d’études menées par Human Rights Watch sur la façon dont les pays fournissent des soins de santé aux personnes atteintes de maladies incurables. D’autres rapports examinent la situation en Arménie, en Inde, au Kenya, au Mexique, au Sénégal et en Ukraine, entre autres.

Il est urgent que le gouvernement marocain développe davantage les services de soins palliatifs.

Diederik Lohman

directeur adjoint de la division Santé et droits humains

Au Maroc, Human Rights Watch a mené des entretiens approfondis auprès de 85 patients et professionnels de la santé dans cinq régions du Maroc entre septembre 2014 et janvier 2015, et a effectué une analyse détaillée des lois, règlementations et politiques du Maroc concernant les soins palliatifs.

Human Rights Watch a constaté que la situation est particulièrement grave pour les 40 000 Marocains qui chaque année ont besoin des soins palliatifs pour des maladies autres que le cancer, comme les maladies cardiaques, respiratoires ou rénales à un stade avancé. Le Maroc ne dispose d’aucun service de soins palliatifs pour de tels patients.

Du fait de la rareté des services de soins palliatifs, de nombreux patients sont exposés à des douleurs extrêmes sans traitement approprié. Human Rights Watch a constaté que seul un médecin sur 50 peut prescrire de la morphine, le traitement essentiel en cas de douleurs aiguës en fin de vie, pour les patients ambulatoires, et estime qu’au Maroc, parmi les personnes qui en ont besoin, quatre sur cinq n’en bénéficient pas. Les soins palliatifs à domicile n’existent pas en dehors de Casablanca et de Rabat.

« À cause de la douleur je ne pouvais pas dormir, je ne pouvais pas parler avec mes amis », a confié un homme de 29 ans atteint d’une tumeur à la jambe et à l’abdomen, et qui n’avait pas accès aux soins palliatifs. « Je voulais me fracasser la tête contre le mur. »

Human Rights Watch a identifié certaines mesures positives importantes prises par le gouvernement marocain au cours des dernières années pour développer les services de soins palliatifs. En 2010 et 2012, il a adopté des politiques nationales de santé comportant des dispositions fortes dans le domaine des soins palliatifs ; en 2013, il a supprimé une restriction problématique sur l’accès à la morphine qui figurait dans sa loi sur les drogues ; et en 2015, le Maroc est devenu l’un des premiers pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord à inclure un module sur la douleur et les soins palliatifs dans le programme d’études médicales de premier cycle.

Toutefois, la mise en œuvre de ces mesures a été lente. Si le gouvernement a simplifié les règlementations pour la prescription de morphine en 2013, divers obstacles juridiques et d’éducation empêchent son utilisation. Les unités de soins palliatifs à Fez et à Marrakech, dont le gouvernement avait prévu l’ouverture entre 2011 et 2013, ne sont toujours pas opérationnelles. Peu de pharmacies ou d’hôpitaux stockent des médicaments analgésiques puissants et peu de médecins les prescrivent ; et les programmes de formation médicale continue pour professionnels de santé actuels demeurent limités.

L’Organisation mondiale de la Santé considère les soins palliatifs comme une partie intégrante des soins de santé et recommande leur intégration dans les systèmes de santé nationaux.

L’article 12 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, que le Maroc a ratifié en 1979, prévoit que les gouvernements ont une obligation de garantir la disponibilité des soins palliatifs, l’accès aux médicaments essentiels de soins palliatifs, notamment la morphine, et une formation appropriée des prestataires de soins de santé. S’abstenir de respecter cette obligation peut entraîner une violation du droit à la santé et dans certains cas, pourrait constituer une violation de l’interdiction des traitements cruels, inhumains et dégradants.

« Le Maroc a la possibilité de devenir un leader régional en Afrique francophone dans le domaine des soins palliatifs », a déclaré le Dr Mati Nejmi, pionnier des soins palliatifs dans le pays. « Mais le Maroc devra pour cela intensifier de façon significative ses efforts afin de garantir l’accessibilité de ces services. »

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