(New York) - L’un des « tortionnaires les plus redoutés » du Tchad a été renvoyé de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) suite à une plainte de Human Rights Watch auprès des Nations Unies, a annoncé aujourd’hui Reed Brody, juriste de cette organisation de défense de droits humains. Mahamat Djibrine travaillait pour la section de police civile de l’ONUCI jusqu’à ce que le gouvernement du Tchad soit amené à le rappeler à N’Djaména.

Pendant le régime dictatorial de Hissène Habré au Tchad (1982-1990), Mahamat Djibrine, dit « El Djonto » fut l’un des plus puissants éléments de la police politique de Habré, la Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS), responsable de l’assassinat de centaines d’opposants politiques et de tortures systématiques.

D’après le rapport de la Commission d’Enquête du Ministère tchadien de la justice sur les crimes du régime de Hissène Habré publié dès 1992, Mahamat Djibrine était l’un des « tortionnaires les plus redoutés» du Tchad. Mahamat Djibrine faisait partie de la « Commission chargée de l’interrogatoire des détenus » dont le rôle était de « faire avouer les détenus » en recourant « de façon systématique à la torture lors de ses interrogatoires ». La Commission d’Enquête ajoute que Mahamat Djibrine fut également membre des deux commissions chargées de l’arrestation des membres des ethnies Hadjaraï en 1987 et Zaghawa en 1989 lorsque le régime Habré organisa des campagnes de nettoyage ethnique dans tout le Tchad.

Avant de partir pour la Côte d’Ivoire, Mahamat Djibrine était toujours Chef de cabinet du Directeur Général de la Police Nationale au Tchad. Comme une trentaine de ses ex-collègues de la DDS accusés de tortures et de meurtres par la Commission d’Enquête de 1992, Mahamat Djibrine a conservé, jusqu’à aujourd’hui, des fonctions officielles au sein de l’appareil sécuritaire de l’Etat tchadien. Dès 1992 encore, la Commission d’Enquête avait recommandé au gouvernement tchadien « d’écarter de leurs fonctions… tous les anciens agents de la DDS réhabilités et engagés » au sein de la sécurité du Tchad.

« Le gouvernement tchadien n’aurait jamais dû proposer Mahamat Djibrine pour un tel poste. C’est une insulte faite à ses victimes, à l’ONU ainsi qu’aux Tchadiens et aux Ivoiriens dans leur ensemble », a déclaré Jacqueline Moudeina, Présidente de l'Association Tchadienne pour la Promotion et la Défense des Droits de l’Homme (ATPDH). « Cette attitude du gouvernement tchadien est symptomatique de son refus d’en finir définitivement avec les ex-tortionnaires du régime Habré qui gravitent toujours au sein des échelons les plus élevés de l’administration tchadienne. »

« C’est une honte, une véritable humiliation pour le Tchad » a déclaré Ismael Hachim, Président de l'Association des Victimes des Crimes et Répressions Politiques (AVCRP). « Que nos anciens tortionnaires occupent encore des postes de responsabilité au sein de l’administration tchadienne nous révolte déjà profondément, mais que maintenant ils représentent le Tchad dans les instances internationales, cela dépasse l’entendement ».

Plusieurs plaintes criminelles ont été déposées devant les tribunaux tchadiens contre Mahamat Djibrine qui est accusé par ses victimes de les avoir directement torturées. L’une de ces plaintes déposées par Ismael Hachim, peut être consultée.

Le professeur d’université, écrivain et actuellement vice-recteur de l’université du Tchad, Zakaria Fadoul Khidir, a publié un livre où il raconte son arrestation pendant la répression ethnique de 1989 et son interrogatoire par Mahamat Djibrine. Alors que le professeur Fadoul Khidir proteste de son innocence, Mahamat Djibrine lui répond que « la responsabilité est collective ».

Les fonctions et les actions de Mahamat Djibrine au sein de l’appareil répressif du régime Habré sont amplement établies par des documents officiels tirés des archives de la DDS découvertes par Human Rights Watch à N’Djaména en 2001. En plus de ces documents, Human Rights Watch et la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme ont procédé à des interviews de dizaines de victimes du régime Habré, dont neuf d’entre elles affirment que Mahamat Djibrine a participé ou était présent lorsqu’elles ont subi des actes de torture.

Rappel - Les Poursuites contre Hissène Habré, un « Pinochet africain »

L’enquête sur les plaintes pour violation massive des droits de l’homme déposées en Belgique contre l’ancien dictateur tchadien, Hissène Habré, se poursuit activement suite à la mission au Tchad d’un juge d’instruction belge, et n'a pas été concernée par l’abrogation au mois d’août 2003 de la loi belge de compétence universelle. Habré, le « Pinochet africain », qui était président du Tchad de 1982 à 1990, vit actuellement en exil au Sénégal. Il avait déjà été inculpé dans ce pays, il y a cinq ans, de complicité de crimes contre l’humanité, d’actes de torture et de barbarie, avant que la justice sénégalaise ne se déclare incompétente pour le juger.