(New York) - Human Rights Watch s'est félicité aujourd'hui à l'annonce de l'attribution pour l'année 2002 du prix Martin Ennals pour les défenseurs des droits de l'Homme à Maître Jacqueline Moudeïna, avocate tchadienne, violemment agressée en raison de son travail auprès des victimes de l'ex président du Tchad, Hissène Habré. Le prix est attribué chaque année par dix des principales organisations internationales de défense des droits de l'Homme.

Maître Moudeïna, du barreau du Tchad, est l'avocate des victimes de l'ancien dictateur tchadien, Hissène Habré, exilé au Sénégal depuis de nombreuses années. En février 2000, un juge d'instruction près le tribunal régional hors-classe de Dakar avait inculpé Hissène Habré de complicité de crimes contre l'humanité, d'actes de torture et de barbarie et l'avait assigné à résidence. C'était alors la toute première fois qu'un ancien chef d'état africain était accusé d'atrocités par les tribunaux d'un autre pays africain. Au mois de mars 2001, cependant, la Cour de Cassation du Sénégal a décidé que Hissène Habré ne pouvait pas être jugé au Sénégal pour des crimes commis au Tchad. Les victimes continuent néanmoins leur combat et cherchent désormais à obtenir la comparution de Hissène Habré devant la justice en Belgique et son extradition vers ce pays. Le Sénégal a accepté une requête des Nations Unies de garder Hissène Habré le temps qu'un pays capable d'organiser un procès équitable en demande l'extradition. Dernièrement, le gouvernement tchadien a autorisé un juge belge à venir enquêter au Tchad sur les crimes commis par Habré.

Dans le même temps, Maître Moudeïna a pris d'énormes risques personnels au Tchad en déposant en octobre 2000 des plaintes, au nom des victimes, contre les complices de Habré, les anciens directeurs, chefs de service et membres de sa terrifiante police politique, la Direction de la Documentation et de la Sécurité DDS, dont beaucoup occupent encore des responsabilités au sein de la haute administration tchadienne, notamment au cœur de l'appareil sécuritaire de l'Etat. Elle sera menacée de manière anonyme à plusieurs reprises par la suite. Le 11 juin 2001, alors qu'elle participait à N'Djaména à un rassemblement pacifique organisé par un groupe de femmes tchadiennes en protestation contre les fraudes électorales des récentes élections présidentielles, les forces de sécurité, commandées à cet instant précis par Mahamat Wakayé, l'un des ex-responsables de la DDS toujours en activité et poursuivi en justice par Maître Moudeïna, ont lancé une grenade sur elle. Jacqueline Moudeïna a été grièvement blessée par les éclats et a dû être évacuée par la suite vers la France pour y suivre des soins. D'autres manifestantes ont également été blessées au même moment. Alors qu'elle était évacuée du lieu de l'attaque, des témoins affirment que les forces de sécurité tirait à balles réelles sur la voiture qui emmenait Jacqueline Moudeïna. Plusieurs mois après l'agression, elle marche toujours avec l'aide de béquilles. Le gouvernement tchadien n'a toujours pas ouvert la moindre enquête sur ces incidents.

"Le travail de Jacqueline Moudeïna est une remise en cause permanente du pouvoir que ceux qui ont terrorisé le Tchad pendant les années Habré ont conservé au sein du régime actuel" a déclaré Reed Brody, Directeur Adjoint de Human Rights Watch, qui coordonne les poursuites contre Hissène Habré. "Son infaillible détermination à défendre, quels qu'en soient les risques, les victimes de torture est un brillant exemple pour nous tous."

Une nouvelle fois, Reed Brody demande au gouvernement tchadien de traduire en justice ceux qui ont attaqué Maître Moudeïna. Dans une lettre adressée au Président du Tchad Idriss Déby, quelques semaines avant l'agression, Human Rights Watch et la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme avait d'ailleurs demandé à ce que le gouvernement tchadien veille strictement à ce que les anciens agents de l'ex-DDS travaillant toujours au sein de l'administration tchadienne ne puissent pas user de leur pouvoir ou de leur influence pour entraver l'instruction des plaintes que Jaqueline Moudeïna avait précisément déposées.

Le Prix Martin Ennals pour les défenseurs des droits de l'Homme (Martin Ennals Award, MEA) est décerné conjointement par Amnesty International, Defence for Children, German Diakona, Human Rights Watch, HURIDOCS, International Alert, la Commission internationale des Juristes, la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme, Service international pour les droits de l'Homme et l'Organisation mondiale contre la Torture. Le MEA, créé en 1993, est décerné chaque année à une personne ou une organisation qui a montré un courage exceptionnel dans son combat contre les violations des droits de l'Homme. Les lauréats précédents du MEA ont été les suivants: les Brigades de Paix Internationales (2001); Immaculée Birhaheka, RDC; Natasa Kandic, Yougoslavie; Eyad El Sarraj, Palestine; Samuel Ruiz Garcia, Mexique; Clément Nwankwo, Nigeria; Asma Jahangir, Pakistan; Harry Wu, Chine (1994).

Martin Ennals (1927-1991) a joué un rôle décisif dans le mouvement moderne des droits de l'Homme. En militant acharné, il a poursuivi avec créativité des idées en avance sur son temps, en qualité de premier Secrétaire général d'Amnesty International mais aussi comme leader de nombreuses autres organisations.

La cérémonie aura lieu à Genève le 11 avril 2002. Pour plus de détails sur le Prix Martin Ennals, veuillez contacter le Secrétariat de la Fondation Martin Ennals à Genève en Suisse, + 41 22 755 5252, email: info@huridocs.org.

L'affaire Habré peut être consultée sur le site suivant: https://www.hrw.org/french/themes/habre.htm. Voir également: https://www.hrw.org/french/press/2001/habre0612-fr.htm pour l'agression dont a été victime Jacqueline Moudeïna et https://www.hrw.org/french/themes/habre-lettredeby.html pour la lettre adressée au Président Déby.