French

C’était une journée attendue par l’opinion sénégalaise. Après plusieurs années à se battre pour la justice dans son pays, le seul survivant sénégalais des prisons tchadiennes du régime de Hissène Habré était enfin invité à livrer son témoignage devant les Chambres africaines extraordinaires. De nombreux Sénégalais, frères, amis et voisins d’Abourahmane Guèye sont venus l’écouter au Palais de justice de Dakar.

Abdourahmane Guèye, que tout le monde appelle « Abdou », affirme avoir été arrêté en mars 1987 avec son compatriote Demba Gaye à la descente d’un avion Transall de l’armée française. Ils se rendaient au Tchad depuis Bangui pour vendre de l’or et des bijoux à des soldats français basés au Tchad.

Séparé de son ami Demba, accusé d’être un espion à la solde de la Libye, Abdou est envoyé, après un bref interrogatoire, dans une cellule de la prison du Camp des martyrs à N’Djaména : « Je n’ai rien compris. Ces gens m’arrêtent, sans me dire quoi que ce soit ». Dans un pays étranger, dans une cellule surpeuplée, Abdou était perdu : « La cellule est remplie. Les personnes me parlent en arabe. Je ne comprends pas l’arabe ».

« Sénégalais, viens », lui aurait dit un détenu avec lequel Abdou resta plusieurs mois car il était le seul à parler aussi français. Après lui avoir demandé à rencontrer un avocat, le détenu, ricanant, lui expliqua : « Ici mon frère, c’est Dieu seul qui peut nous faire sortir. C’est si tu meurs, que tu peux sortir. Ou si le régime est renversé ».

« Dans la cellule, des personnes meurent. J’ai dormi avec des personnes décédées » confie Abdou. Il explique qu’une nuit, les gardiens sont venus chercher le codétenu qui lui aurait dit « Sénégalais, je m’en vais, je ne sais pas ma destination ».

Après sa dispariton, l’Etat du Sénégal enquêta sur son sort. Abdou fut libéré en présence de l’Ambassadeur sénégalais du Tchad en poste à Yaoundé et du ministre de l’Intérieur du Tchad, Ibrahim Itno. C’est à ce moment qu’Abdou apprit que son ami Demba était mort dans les prisons du régime.

Human Rights Watch connaissait l’histoire d’Abdou et Demba grâce aux nombreux témoignages recueillis et aux archives de la DDS récupérées en 2001. Mais c’est seulement en 2005 qu’Abdou fut retrouvé alors que des activistes sénégalais, tchadiens et Human Rights Watch organisaient une conférence de presse à Dakar sur l’affaire Hissène Habré. Depuis, Abdou est devenu le visage des victimes du régime au Sénégal.

« Depuis, je me bat pour la justice, pour faire comprendre aux sénégalais, parce que les sénégalais ne croyaient pas, certains protégeaient Habré. Il fallait faire comprendre aux sénégalais qu’on était des vraies victimes, il fallait leur dire ce qu’on avait vécu », a déclaré Abdourahmane Guèye à la Chambre.

Pendant tout son témoignage, l’ancien président du Tchad est resté silencieux, malgré les interpellations du Parquet qui voulaient que l’accusé réponde sur la possible existence d’autres Sénégalais dans les prisons tchadiennes. Après les questions du Procureur, Abdou a été soumis aux habituelles questions des avocats des parties civiles et des avocats commis d’office pour défendre Habré.

A la sortie de l’audience, Abdou est venu me voir, tout souriant :

« Je suis très content. Je me sens à l’aise maintenant car personne n’a pu démentir ce que j’ai allégué. C’est ce que j’attendais depuis des années : mon moment de justice ».