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Clément Abaifouta lors de son témoignage devant les Chambres africaines extraordinaires, 9 novembre 2015. 2015 Radiodiffusion Télévision Sénégalaise

Le procès reprend ce lundi avec l’audition d’un témoin, qui, depuis plus de 10 ans, porte la voix de nombreuses victimes de l’époque pendant laquelle Hissène Habré était au pouvoir.

Etudiant en lettres devenu prisonnier, prisonnier devenu fossoyeur, Clément Abaifouta est venu témoigner des 4 années qu’il a passées dans les geôles de la DDS. La salle est silencieuse, attentive aux paroles prononcées par celui qui est, depuis 2008, président de l’Association des Victimes des Crimes du Régime de Hissène Habré (AVCRHH).

Alors qu’il s’apprêtait à quitter le Tchad pour se rendre en Allemagne où il avait obtenu une bourse d’étude, Clément Abaifouta déclare avoir été arrêté en juillet 1985. A cette période, qu’il qualifie de « règne de l’inquiétude », la police politique est connue et crainte. « C’était la terreur, si je devais résumer la DDS en un mot, c’est la terreur rouge. Si quelqu’un est arrêté, les parents organisent le deuil » confie-t-il.

Vingt-cinq ans après les faits, Clément Abaifouta reste figé dans l’incompréhension d’une arrestation qu’il considère arbitraire. A plusieurs reprises, il s’adresse à l’ancien président : « Je voudrais qu’Hissène Habré parle, qu’il me dise en quoi une bourse peut gêner un pays ».

Conduit à la DDS, il est enfermé dans une petite cellule, surpeuplée, où l’on servait un riz noir et sale : « Mon fils mange, car demain tu mangeras la même chose » lui aurait indiqué un détenu. Il fut ensuite transféré à la prison des Locaux.

Désigné pour faire la cuisine aux militaires, il fut intégré à l’équipe de fossoyeurs chargée d’enterrer les cadavres des détenus. Abba Moussa, gardien de la prison, venait aux Locaux en demandant « Kam Maatu ? » signifiant « Combien sont morts ? » explique le témoin. Les corps étaient emmenés à Hamral-Goz surnommé la Plaine des morts. « Lorsque vous prenez les corps déjà en décomposition, la peau reste sur les mains », l’ancien fossoyeur marque un silence avant de continuer : « Un jour on a entendu le cri d’un détenu qu’on allait enterrer ‘Je ne suis pas encore mort’». Le témoin explique avoir dû l’enterrer le lendemain.

Au Locaux, Clément Abaifouta a assisté au cycle des violences internes à la prison : « Lorsqu’on venait vous chercher à 17heures, c’est pour vous torturer ». Selon lui, la DDS « a chosifié les personnes ». Devant la Cour, le témoin précise que des femmes ont été violées par des agents du régime, comme la détenue nommée Kaltouma « violée par trois militaires la nuit, elle est morte quelques jours plus tard ». Il confirma également la déportation de prisonnières dans les camps militaires du désert tchadien : « On a jeté ces femmes en pâture » déclare-t-il à la barre.

Durant la déposition du témoin, Hissène Habré reste enturbanné dans son silence, mais pour Clément Abaifouta, le fait qu’Hissène Habré entende son témoignage est déjà une victoire. Si la prison a brisé les rêves d’étude du jeune homme qu’il était, elle a fait naitre en lui un profond espoir : « J’ai passé 4 ans en détention, j’ai vu le pire. Il faut transformer la douleur en quête de justice ».