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Semaine du 29 septembre au 6 octobre

Depuis plus d’une semaine maintenant, les victimes se succèdent pour témoigner devant la Cour, les avocats et le public, des sévices qu’elles ont subis pendant le régime de Hissène Habré.

Voici quelques échantillons d’audience.

Mariam Hassan Bagueri se présente pour témoigner au nom de son mari, Hissein Seïd Nanga dit Michelin, enlevé de son foyer en 1987 : « Les militaires sont entrés dans ma maison et ont pris mon mari. J’étais enceinte. Depuis son arrestation, personne ne l’a vu ». Ses biens ont ensuite été pillés par les militaires. Elle affirme que selon des rumeurs, l’ancien président aurait tué son mari de ses propres mains.  

 

 

 

Abgoudja Khamis aurait  été contraint de creuser un charnier pour une douzaine de personnes fusillées la veille par « les militaires d’Hissène Habré » près de Mongo, dans le centre du pays. « Certains avaient les intestins hors du ventre et d'autres le crane ouvert », déclare-t-il à la barre.  

 

 

Daboubou Gagolmo, membre de l’ethnie hadjaraï, s’exprime à voix basse. Il est presque inaudible pour l’audience, mais son témoignage capte l’attention : arrêté et détenu à Bitkine dans le centre du pays pendant 9 mois, Daboubou déclare « J’ai passé 9 mois en cellule et on ne m’a rien dit » et explique avoir assisté à l’exécution de 16 prisonniers.

 

 

 

Si un récit a profondément marqué les esprits, c’est bien celui de Mahamat Nour Dadji, ingénieur dans le pétrole issu d’une famille très influente de la communauté hadjarai. Très ému, interrompu par ses propres larmes, il explique  qu’un soir de 1987, des agents de la DDS sont arrivés au domicile familial pour voir son père, ancien conseiller diplomatique de Habré : « Le Président nous envoie vous chercher », auraient-ils déclaré avant de l’embarquer dans « une voiture de la présidence immatriculée PR 02 ». Depuis ce soir-là, Mahamat Nour Dadji affirme n’avoir jamais revu son père.  Peu après, ses frères et toute sa famille furent également arrêtés. Il annonce avoir été interrogé par des agents de la DDS qui le forçaient à regarder des tortures infligées à d’autres détenus : « Avant tout interrogatoire, il y avait toujours quelqu’un à torturer. J’en ai vu un à qui on a arraché les 10 ongles. Et il n’a pas bronché ».

Emu d’avoir à décrire ses souffrances, il interpelle régulièrement la Cour : « Imaginez la scène ». Il rend également hommage à sa mère, et à toutes les femmes qui ont souffert de la disparition de leur mari, laissées sans ressources avec leurs enfants. Sa mère a ainsi dû s’occuper de ses 10 enfants toute seule. Pour ne rien épargner à sa famille, ils auraient tous été expulsés successivement de leurs deux maisons. Il marque une courte pause, la gorge nouée par l’émotion.

Interrogé sur l’étude de personnalité de Hissène Habré, le décrivant comme un homme loyal en amitié, Mahamat Nour Dadji déclare: « C’est non seulement l’arrestation en tant que telle, mais c’était la façon dont a traité ma famille. (...) Qu’est-ce que nous, les enfants, avions fait ? Rien du tout. » Durant tout son témoignage, un silence pesant a recouvert l’auditoire, chacun était attentif aux paroles douloureuses prononcées par cet orphelin paternel. Enfant, le témoin déclare avoir joué avec les enfants du Président Habré,

Mahamat Nour Dadji interpelle directement l’accusé Hissène Habré : « Qu’il me dise ce que mon père lui a fait et pourquoi cet acharnement sur nous. Qu’il me dise comment il est mort. C’était son compagnon pourtant. Pourquoi ? Il pouvait très bien l’enfermer, le temps de faire des enquêtes pour savoir s’il était impliqué dans quelque chose. ».

Du mercredi 30 septembre au mardi 6 octobre, les témoignages se poursuivent à un rythme soutenu, même s’il n’y a plus d’audience le vendredi.

 

Ainsi Zakaria Fadoul Khittir, professeur à l’Université de N’Djaména, a été arrêté en avril 1989, pendant la vague de répression qui touchait la communauté zaghawa. Un agent de la DDS serait venu à son bureau de l’Université pour l’arrêter : « Il m’a dit: ‘Je suis venu pour vous, je suis un agent de sécurité’. Là je me suis effrayé, c’était l’ambiance du moment. Je lui ai demandé s’il avait un mandat d’arrêt, il s’est mis à rire ».

Il a été emprisonné à la prison la « Piscine » qu’il décrit comme un « mouroir » dans lequel les prisonniers étaient « destinés à disparaitre ». Lorsqu’il demanda à un commissaire de la DDS pourquoi il avait été arrêté, l’agent lui aurait répondu « Monsieur le professeur, la responsabilité est collective ». Zakaria Fadoul Kittir indique que de nombreux membres de sa famille sont morts, victimes de la répression. Aujourd’hui, toutes ses sœurs sont veuves.

Détenu durant 15 jours, il décrit dans un français parfait les conditions de détention : la malnutrition, le manque d’hygiène, la surpopulation carcérale, etc.  Il rappelle que pour avoir un peu d’air, ses codétenus et lui-même devaient se coller à tour de rôle contre le sol, près du pas de la porte de leur cellule. A sa libération, Zakaria Fadoul Khidir ne pouvait plus tenir debout à cause de la fatigue. Il se souvient de la mort d’un de ses codétenus, un marabout arrêté peu de temps avant lui.

Président de l’une des associations tchadiennes des victimes, l’Association des victimes des crimes et répression politique (AVCRP),  Zakaria Fadoul Khidir indique rechercher le pardon et non la vengeance : « Hissène Habré a pratiquement décimé ma famille. Le pardon s’adresse à quelqu’un qui reconnait ses erreurs. Les hommes se comprennent par la parole, la meilleure façon pour Hissène Habré est de dire j’ai fait ça je le reconnais, je n’ai pas fait ça je ne le reconnais pas. « Je demande à Hissène Habré : où sont mes frères ? »

Fatimé Toumlé est la première victime à s’exprimer pendant la semaine du 5 octobre. Son mari, Haroun Godi, Hadjerai, était secrétaire d’Etat dans le régime Habré avant d’être limogé suites à des critiques qu’il aurait formulé à l’égard de l’impunité d’un membre de la garde présidentielle auteur d’un meurtre. Se sentant menacé par le pouvoir, il décida de quitter le domicile pour rejoindre la rébellion au début de l’année 1987. Peu de temps après, la DDS se rendit à leur maison avec des militaires pour interroger la famille et recenser les biens. Elle fut expulsée de sa maison avec ses enfants deux semaines plus tard et tous ses biens furent spoliés par les militaires. Lors de la fouille de sa maison par la BSIR, le « bras armé » de la DDS, une lettre rédigée par son mari à son attention fut retrouvée lui demandant de prendre soin de leurs enfants et de sa mère au village. Elle indique avoir appris l’exécution de son mari par un communiqué officiel à la radio nationale l’année suivante.

En parlant des agents de la DDS, elle souffle : « Ils sont au-dessus de tout, ils sont au-dessus de la loi ».