Cette éminente experte sur le Rwanda a péri dans un accident d'avion
February 13, 2009
"La disparition d'Alison porte un coup dévastateur non seulement à Human Rights Watch mais aussi aux peuples du Rwanda et de la région des Grands Lacs."
Kenneth Roth, Directeur éxécutif de Human Rights Watch

(New York) - C'est avec grande tristesse que Human Rights Watch a annoncé le décès de notre bien-aimée collègue Dr. Alison Des Forges, qui a péri dans le crash du vol Continental 3407 entre Newark et Buffalo le 12 février 2009. Alison Des Forges, principale conseillère auprès de la division Afrique pendant presque deux décennies, a consacré sa vie à ses travaux sur le Rwanda. Elle était l'experte la plus réputée dans le monde sur le génocide rwandais et ses conséquences.

« La disparition d'Alison porte un coup dévastateur non seulement à Human Rights Watch mais aussi aux peuples du Rwanda et de la région des Grands Lacs », a déclaré Kenneth Roth, Directeur exécutif de Human Rights Watch.

« Alison était vraiment magnifique, l'incarnation même de la défense des droits humains - attachée aux principes, méticuleuse, et engagée pour la vérité afin que celle-ci serve à protéger les populations », a poursuivi Kenneth Roth. « Elle a été parmi les premières à mettre en lumière les tensions ethniques qui ont conduit au génocide rwandais. Lorsque celui-ci  a éclaté  sous le regard d'un monde passif, Alison a fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour sauver des gens. Puis elle a rédigé l'ouvrage de référence sur ce génocide. Personne n'en savait plus à ce sujet, et personne n'a tant œuvré pour rassembler des preuves afin de faire traduire ses responsables en justice. »

Alison Des Forges est née à Schenectady dans l'Etat de New York en 1942. Etudiante, elle a commencé à travailler sur le Rwanda, puis a dédié sa vie et son travail à comprendre ce pays, à faire connaître les abus dont son peuple était victime et à aider à rectifier cette situation. Elle était particulièrement réputée pour son récit du génocide, «  Aucun témoin ne doit survivre » (« Leave None to Tell the Story », qui lui a valu le prix MacArthur en 1999. Elle a été entendue comme experte dans onze procès de personnes poursuivies pour génocide devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda, trois procès en Belgique, ainsi que d'autres procès en Suisse, aux Pays-Bas et au Canada. Elle a aussi fourni des documents et son appui dans des procédures judiciaires devant quatre autres juridictions nationales, notamment aux Etats-Unis.

Perspicace et impartiale, Alison Des Forges s'est rendue impopulaire au Rwanda pour avoir insisté sur le fait que les forces rebelles du Front patriotique rwandais, qui ont mis en déroute le régime génocidaire, devraient aussi répondre des crimes qu'elles ont commis, notamment le meurtre de trente mille personnes pendant et juste après le génocide. Le gouvernement rwandais a banni Alison Des Forges du pays en 2008 après la publication par Human Rights Watch d'une analyse exhaustive de la réforme judiciaire dans ce pays. Cette analyse a mis en lumière le problème des poursuites judiciaires infondées, ainsi que des influences externes sur la justice ayant abouti dans certains cas à des procès et des verdicts injustes.

« Alison n'a jamais omis de mentionner les crimes commis par les forces du gouvernement rwandais, ce qui ne l'a pas rendue populaire, particulièrement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne », a rappelé Kenneth Roth. « Elle était comme une épine dans le pied de chacun, ce qui reflétait son intégrité ainsi que son attachement aux principes et à la manifestation de la vérité. »

Alison Des Forges était non seulement admirée mais aimée par ses collègues, tant pour son engagement extraordinaire pour les principes fondamentaux des droits humains que pour sa fantastique générosité comme conseillère et comme amie.

« Alison était le roc sur lequel s'appuyait l'équipe Afrique de Human Rights Watch. Elle était non seulement un puits de connaissances, mais aussi une précieuse source de conseils et de soutien pour chacun de nous », a déclaré Georgette Gagnon, directrice Afrique de Human Rights Watch.

« Alison était presque une mère pour nous tous », a poursuivi Georgette Gagnon. « Elle était infailliblement sage et raisonnable, d'une honnêteté absolue et pourtant diplomate. Elle ne donnait jamais l'impression d'être stressée, en dépit de l'extrême violence et des horreurs auxquelles elle était confrontée quotidiennement. Alison estimait que la meilleure manière d'améliorer les choses était d'être constamment professionnelle et scrupuleusement équitable. Elle ne poussait jamais au sensationnalisme ; son style consistait à laisser les victimes parler pour elles-mêmes. »

Corinne Dufka, une autre collègue de la division Afrique qui a étroitement travaillé avec Alison, a ajouté : « Alison trouvait toujours le temps pour m'écouter et m'aider à voir en dehors des sentiers battus. Elle m'a inspirée à devenir une chercheuse plus rigoureuse, une meilleure collègue, une conseillère plus attentive et une personne plus équilibrée. Elle avait également le sens de l'humour, proférant avec une étincelle dans les yeux des remarques narquoises qui allégeaient notre quotidien. »

Historienne de formation, Alison Des Forges a fait sa thèse de doctorat sur le Rwanda et a passé l'essentiel de sa vie à travailler sur la région des Grands Lacs, malgré un court séjour en Chine avec son mari, Roger, professeur d'histoire et expert sur la Chine à l'université de Buffalo dans l'Etat de New York.

Après l'obtention d'une licence en histoire à l'université de Radcliffe en 1964, Alison Des Forges a décroché son doctorat à l'université de Yale en 1972. Elle a débuté comme bénévole à Human Rights Watch, mais a rapidement travaillé à plein-temps sur le Rwanda, en essayant d'attirer l'attention sur le génocide qu'elle craignait de voir éclater. Finalement, Kenneth Roth a dû insister pour qu'elle accepte un salaire.

Alison Des Forges a ensuite co-présidé une commission internationale qui observait de près l'augmentation de la violence ethnique dans la région, et a publié un rapport sur ce sujet plusieurs mois avant le génocide. Lorsque les violences ont éclaté, elle a réussi à convaincre des diplomates en poste à Kigali de protéger plusieurs Rwandais, notamment l'une des militantes des droits humains les plus en vue, Mme Monique Mujawamariya qui a rédigé un témoignage émouvant à ce sujet.

En tant que conseillère senior au sein de la division Afrique de Human Rights Watch depuis le début des années 1990, Alison Des Forges supervisait tous les travaux de recherche sur la région des Grands Lacs, prodiguant également de précieux conseils à ses collègues travaillant sur d'autres régions africaines. Elle a aussi collaboré étroitement avec le programme Justice internationale de Human Rights Watch en raison de son implication personnelle dans le Tribunal pénal international pour le Rwanda.

« Le bureau du procureur comptait sur Alison comme témoin expert en raison de sa capacité à resituer les faits dans leur contexte historique, et de ses connaissances approfondies sur le génocide », a indiqué Kenneth Roth. « Les autorités judiciaires nationales faisaient sans cesse appel à son expertise pour des cas de personnes susceptibles d'être expulsées ou pour des procès pour implication suspectée dans le génocide. »

Très récemment, Alison Des Forges a travaillé sur un rapport de Human Rights Watch concernant les tueries dans l'Est de la République démocratique du Congo.

La disparition d'Alison Des Forges a endeuillé son mari, sa fille et son fils, ses trois petits-enfants, ainsi que son frère et et sa belle-sœur. Tous les salariés de Human Rights Watch expriment leurs très sincères condoléances à la famille d'Alison ainsi qu'à ses amis.

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Human Rights Watch a créé une page « Hommage à Alison Des Forges », rassemblant les commentaires de personnes souhaitant apporter un témoignage personnel au sujet d'Alison Des Forges.  De tels messages peuvent être transmis à l'adresse tribute@hrw.org, ou en cliquant sur l'un des deux liens ci-dessous :

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