Juin 2000                                                                                                                             Volume 12, Numero 4 (A)

 

 

 

BURUNDI
VIDER LES COLLINES
Camps de regroupement au Burundi

 

 

 

 

I. SOMMAIRE.. 2

 

II. RECOMMANDATIONS. 3

Au Gouvernement et aux Forces Armées du Burundi: 3

Aux Forces Nationales pour la Libération et autres groupes rebelles: 3

Au Haut Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations Unies: 3

A l’UNICEF. 3

Au Médiateur Nelson Mandela et à la Communauté Internationale: 4

 

III. LE CONTEXTE HISTORIQUE.. 4

 

IV. REGROUPEMENT DE LA POPULATION AUTOUR DE BUJUMBURA.. 5

La décision de principe. 5

Déplacement forcé. 6

Installation Dans Les Camps. 7

 

V. LA VIE DANS LES CAMPS. 8

Liberté de Mouvement 9

“ L’insécurité ”. 10

 

VI. LES EXACTIONS COMMISES PAR LES MILITAIRES. 12

Représailles contre les civils après les attaques des rebelles. 12

Massacres et coups infligés aux personnes soupçonnées d’être rebelles et supporteurs des rebelles. 13

La fouille du camp Kavumu. 14

Le cas de Jean-Marie Bigirimana. 16

Viols et harcèlement sexuel des femmes. 16

Le travail forcé. 18

Le pillage des biens appartenant aux civils. 20

 

VII. LES ENFANTS ET LES DORIYA.. 21

 

VIII. LES AUTORITÉS: CELLES QUI FONT DU TORT ET CELLES QUI AIDENT.. 25

 

IX. LES EXACTIONS COMMISES PAR LES REBELLES. 25

 

X. DÉMANTÈLEMENT DES CAMPS. 27

 

XI. CONDITIONS ACTUELLES. 31

 

XII. LA RÉACTION INTERNATIONALE.. 32

 

XIII. VIOLATIONS DU DROIT INTERNATIONAL HUMANITAIRE PAR LE GOUVERNEMENT ET LES MEMBRES DES FORCES ARMÉES BURUNDAISES. 33

Le déplacement forcé des civils. 34

Autres violations du Droit Humanitaire International 34

 

XIV. LE GOUVERNEMENT BURUNDAIS ET DES MEMBRES DES FORCES ARMÉES NE RESPECTAIENT PAS LES PRINCIPES DIRECTEURS RELATIFS AU DÉPLACEMENT DE PERSONNES À L’INTÉRIEUR DE LEUR PROPRE PAYS. 35

 

XV. VIOLATIONS DU DROIT INTERNATIONAL HUMANITAIRE PAR LES FNL ET LEURS COMBATTANTS. 36

 

 


I. SOMMAIRE

 

Le gouvernement du Burundi dominé par la minorité Tutsi, dans sa lutte contre les rébellions issues de la majorité Hutu, a commencé à forcer les civils de la région aux alentours de la capitale dans les soi-disant “zones de protection” ou “camps de regroupement ” à partir de fin septembre 1999. Les autorités burundaises prétendaient que la mesure visait à protéger les civils, la plupart d’entre eux Hutu, contre les attaques des rebelles des Forces Nationales pour la Libération (FNL) qui s’implantaient de plus en plus dans la région. En réalité, elles voulaient plutôt priver les FNL du soutien de la population locale qui les aidaient, quelquefois volontairement, d’autres fois sous la contrainte. En éliminant le soutien de la population civile, les autorités espéraient isoler les FNL et ainsi réduire leurs attaques sur la capitale. Elles espéraient aussi calmer les extrémistes Tutsi qui les taxaient de faibles face à la menace des rebelles.

 

Les militaires ont utilisé la force ou ont menacé d’utiliser la force pour obliger les civils, pratiquement tous des Hutu, à se rendre dans les zones, où aucun préparatif n’avait été fait pour les accueillir. Par le fait de ne pas fournir les besoins de base à ces déplacés--abri, nourriture, eau et installations sanitaires--le gouvernement burundais a violé les normes et principes du droit international humanitaire. Dés le début, la population dans les camps a vécu dans des conditions inhumaines et a été souvent soumise à des restrictions arbitraires, au travail forcé, et aux punitions arbitraires par les militaires. Comme l’a fait remarquer un habitant d’un camp, ”nous vivons dans la misère pour que les gens de la capitale vivent en sécurité ”.1

 

Après le début des regroupements, les rebelles ont réduit leurs attaques sur Bujumbura, même s’ils ont continué d’attaquer les militaires et les civils dans la campagne. Dans les premiers mois de 2000, et les rebelles et l’armée ont intensifié les activités militaires parallèlement aux nouveaux efforts de régler le conflit par les négociations. Les militaires étaient de plus en plus inquiétés par les activités des rebelles dans les camps. Ils ont sélectionné les présumés rebelles parmi les habitants des camps et les ont battus pour leur tirer des informations et les forcer à rejoindre le côté gouvernemental. Dans plusieurs cas, des militaires ont battu les gens à mort.

 

Les militaires ont aussi violé et harcelé les femmes qui vivaient dans les camps. Ils ont recruté des enfants en temps qu’espions pour eux dans les camps, pour les aider à piller les biens des populations dansles camps, et pour servir de guetteurs, éclaireurs, et porteurs quand ils font des patrouilles.

 

Vers la fin de 1999, les autorités avaient forcé environ 80 pourcent de la population de la province de Bujumbura-rurale--à peu prés 350.000 personnes--à vivre dans cinquante-trois camps.2 Quand bien même le regroupement a contribué à réduire les attaques sur la capitale, les rebelles sont restés solidement implantés dans les milieux ruraux. Ils se déplaçaient tout simplement d’un endroit à un autre quand ils étaient attaqués par l’armée, qui n’avait pas un nombre suffisant de troupes pour contrôler toute la région en même temps. Les rebelles ont continué à vivre des récoltes de la population locale et même à habiter les maisons de ceux qui sont forcés à vivre dans les camps.

 

La communauté internationale a sévèrement critiqué cette politique de regroupement. En janvier 2000, le gouvernement burundais a promis de commencer à fermer les camps mais a réalisé peu de progrès dans ce sens jusque début juin. C’est à ce moment que les chefs des rebelles ont fait de la fermeture des camps une condition requise pour se joindre aux négociations de paix. L’ancien Président de l’Afrique du Sud Nelson Mandela, le médiateur pour les négociations, a condamné les zones de regroupement comme “camps de concentration ”. Sous cette pression, le Président Pierre Buyoya a consenti à ce que tout le monde dans les camps puisse retourner chez soi avant fin juillet.

 

Au moment de la rédaction de ce rapport, à peu près trois quarts des personnes qui ont été forcées à quitter leurs maisons en septembre 1999 vivaient toujours misérablement dans les camps. Ce rapport documente les atteintes aux droits de l’homme infligées à ces personnes ainsi qu’aux personnes qui ont pu retourner chez elles. Il montre l’importance de fermer les camps immédiatement et complètement et d’amener les coupables à rendre compte des violations qu’ils ont commises.

 

Ce rapport présente les informations recueillies dans vingt des cinquante-neuf camps. Il est basé sur les visites aux camps ainsi que sur des interviews avec les habitanlts des camps, des représentants nationaux et internationaux des organisations non-gouvernementales qui connaissent bien les conditions des camps, et les autorités militaires et civiles du gouvernement burundais.

 

 

II. RECOMMANDATIONS

 

Au Gouvernement et aux Forces Armées du Burundi:

 

·            Permettre à tous les habitants des camps qui le désirent de rentrer chez eux immédiatement. Fournir des moyens adéquats à ceux qui croient qu’ils doivent rester dans les camps pour leur sécurité, en accord avec les Principes Directeurs Relatifs au Déplacement de Personnes à l’Intérieur de Leur Propre Pays.

 

·         Ordonner immédiatement aux membres des Forces Armées Burundaises de mettre fin aux pratiques d’exécution sommaire, de viol et de torture, y compris la pratique de ligoter et battre les détenus et prisonniers (imvuto), ainsi que la pratique de forcer les civils à travailler pour eux.

 

·         Faire des enquêtes sur les allégations d’exécutions sommaires, viol, coups, torture, et autres exactions commises par les forces armées, et punir les responsables de ces abus suivant les procédures acceptées internationalement. Ces enquêtes devraient inclure les cas de Nicodème Sibomana et Jean-Marie Bigirimana tout comme le comportement des troupes au camp de Kavumu le 7 mai.

 

·         Respecter la loi humanitaire internationale qui interdit de viser les civils et les biens des civils dans les opérations militaires, les attaques sans discrimination (entre civils et combattants), le pillage et la destruction inutile des biens des civils.

 

 

 

·         Mettre fin au recrutement et à l’utilisation des personnes âgées de moins de dix-huit ans comme membres des forces armées ou comme aides (doriya) des militaires. Fournir les moyens nécessaires pour la réhabilitation et l’éducation de tels enfants, y compris les enfants combattant pour les forces de l’opposition qui tomberaient dans les mains des autorités gouvernementales.

 

 

·         Demander aux autorités administratives de préparer des inventaires des propriétés confisquées ou pillées qui appartenaient aux habitants des camps et chercher à restituer ces biens ou au moins à fournir une forme de remplacement de ces biens.

 

·         Faciliter l’accès à la province de Bujumbura-rurale aux observateurs des droits de l’homme, tant de l’Office du Haut Commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU que des associations locales ou internationales des droits de l’homme.

 

 

 

Aux Forces Nationales pour la Libération et autres groupes rebelles:

 

·         Ordonner immédiatement à tous vos combattants de respecter la loi humanitaire internationale qui interdit des attaques aveugles sur les civils, le viol, et la destruction ou le pillage des biens des civils.

 

·         Mettre fin au recrutement et à l’utilisation des personnes de moins de dix-huit ans comme membres de vos forces ou comme aides (doriya) des combattants.

 

·         Faire des enquêtes sur les allégations relatives aux violations du droit international humanitaire commises par vos combattants et insister que les malfaiteurs répondent de leurs actes.

 

Au Haut Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations Unies:

 

·            S’assurer que l’Office du Haut Commissaire aux Droits de l’Homme au Burundi contrôle la fermeture des camps, y compris ceux qui étaient précédemment considérés inaccessibles, pour s’assurer que les gens retournent réellement chez eux. Si nécessaire, ce contrôle pourrait se faire par hélicoptère.

 

A l’UNICEF

 

·         Demander aux autorités chargées de la protection au Burundi de faire immédiatement des enquêtes sur la situation des enfants utilisés comme soldats et assurer l’assistance dans la préparation des plans pour leur réhabilitation et leur éducation.

 

Au Médiateur Nelson Mandela et à la Communauté Internationale:

 

·            Suivre de près la mise en application de la décision de fermer les camps de regroupements pour s’assurer que tous les civils qui désirent rentrer chez eux sont autorisés à le faire.

 

·            Continuer à fournir l’aide et l’assistance aux personnes qui rentrent des camps de regroupements et des camps des déplacés.

 

·            Fournir les ressources nécessaires à l’Office du Haut Commissaire aux Droits de l’Homme au Burundi et chercher à s’assurer qu’il fonctionne efficacement dans le contrôle de la fermeture des camps et d’autres violations des droits de l’homme.

 

 

III. LE CONTEXTE HISTORIQUE

Dans la lutte pour le pouvoir au Burundi, les différents concurrents se sont rangés dans des groupes changeant selon des intérêts divers--régionaux, économiques, personnels--et surtout ethniques. La plupart de Burundais se définissent comme Hutu, de loin la grande majorité de la population, ou comme Tutsi, une minorité de 10 à 15 pourcent qui a généralement exercé un pouvoir politique, militaire, et économique disproportionnel à leur nombre.3 Le gouvernement actuel est dirigé par le Major Pierre Buyoya, un officier Tutsi qui a pris le pouvoir après un coup d’Etat militaire en 1996. Même si ce gouvernement comprend quelques Hutu, il est dominé par les Tutsi comme le sont d’ailleurs les forces armées burundaises. Buyoya avait déjà dirigé le gouvernement après un autre coup d’Etat auparavant, mais il avait dû céder le pouvoir en 1993 à un Président Hutu démocratiquement élu, Melchior Ndadaye. Ndadaye avait gouverné pendant seulement quelques mois lorsqu’il fut assassiné par des officiers militaires Tutsi qui tuèrent aussi en même temps d’autres cadres de son parti politique, le Front pour la Démocratie au Burundi, FRODEBU. Les Hutu, dans beaucoup de cas organisés par les autorités ou les dirigeants politiques, ont alors massacré des milliers de civils Tutsi. Les militaires et les gendarmes Tutsi ont massacré par la suite des milliers de Hutu, quelquefois dans des communautés où il n’y avait pas eu de massacres de Tutsi.4

Depuis l’assassinat de Ndadaye jusqu’à la reprise du pouvoir par Buyoya en 1996, les deux partis politiques les plus importants, le FRODEBU et l’Union Nationale pour le Progrès (UPRONA), ainsi que d’autres partis politiques moins importants, ont essayé de gouverner au sein d’une coalition plutôt difficile. Ils cédaient quelquefois aux pressions des partis extrémistes Tutsi dont les milices organisaient des opérations “ville morte” qui forçaient les affaires et les bureaux à fermer et ainsi bloquaient la vie à Bujumbura. D’autrepart, des Hutu de plus en plus militants ont pris les armes et ont formé des mouvements rebelles, dont trois constituent actuellement une menace majeure au gouvernement. Les FNL, importantes plus par leur capacité militaire que par le nombre de leurs adhérents, sont les plus menaçantes autour de la capitale; les Forces pour la Défense de la Démocratie (FDD), le plus important des mouvements rebelles, défient le gouvernement principalement dans le sud et l’est; le Front pour la Libération Nationale (le FROLINA), moins important opère surtout à l’est. Plusieurs partis politiques et mouvements d’opposition armés se sont scindés, y compris le FRODEBU et le FDD, compliquant ainsi les négociations visant à mettre fin à la guerre.

 

Quand Buyoya revient au pouvoir, son coup d’Etat fut sévèrement critiqué par la plupart des acteurs internationaux et les gouvernements des pays voisins imposèrent des sanctions à l’encontre du Burundi. En 1998 Buyoya accepta de partager le pouvoir avec l’Assemblée Nationale et entama des négociations de paix avec les partis politiques d’opposition et quelques-uns des groupes d’opposition armés. Les négociations s’enlisèrent pendant une année et demie avec peu de progrès mais au début de l’an 2000 elles ont connu un nouvel élan avec l’arrivée de Nelson Mandela comme médiateur. Il insista à ce que les négociateurs confrontent les vrais problèmes, à savoir le contrôle politique pendant la période de transition, la composition ethnique de l’armée, et la nécessité de justice pour les exactions commises dans le passé. Il associa aussi dans le processus les deux groupes armés les plus importants, précédemment absents des négociations. Alors que Mandela faisait pression pour un aboutissement rapide des négociations, les activités militaires s’intensifiaient à l’est et au sud ainsi qu’aux alentours de la capitale, l’armée d’un côté et les groupes rebelles de l’autre, cherchant à s’assurer une base de négociation la plus solide possible.

 

 

IV. REGROUPEMENT DE LA POPULATION AUTOUR DE BUJUMBURA

 

La décision de principe

La province de Bujumbura-rurale, qui entoure la ville de Bujumbura sur trois flancs, est un terrain irrégulier et montagneux favorable à la guérilla. Vers la fin de 1997 et en 1998 les combattants des Forces Nationales pour la Libération s’implantèrent dans la région depuis les régions plus au nord, et s’attirèrent le soutien de la population à majorité faite de cultivateurs Hutu pauvres. Quand la population locale n’aidait pas volontairement les combattants des FNL, ceux-ci prenaient la nourriture et d’autres biens par la force. Quelquefois ils forçaient les gens de la région à les accompagner pour transporter les biens pillés et même à passer quelques mois à travailler pour eux. Quelques-uns violaient les femmes même si le code de conduite des FNL interdit les relations sexuelles ainsi que fumer et consommer de boissons alcooliques. Dans une série d’embuscades, les rebelles ont attaqué des véhicules et tué des civils. Quand les rebelles et les soldats gouvernementaux étaient engagés dans des combats, des civils étaient parfois pris entre deux feux ou étaient plus tard attaqués par les soldats gouvernementaux en représailles contre les attaques des rebelles dans la région.5

 

En juillet et en août 1999, les rebelles ont lancé des incursions de plus en plus fréquents et causant de plus en plus de dommages dans Bujumbura et ses environs, tuant des dizaines de civils et quelques soldats. L’armée riposta par des attaques qui tuèrent plus de cent civils ainsi que des combattants, et le gouvernement intensifia le couvre-feu déjà en place. Ces mesures n’ont pas pu satisfaire les extrémistes Tutsi à Bujumbura qui demandaient des mesures plus draconiennes pour protéger la ville et contenir la rébellion.6

 

Sur le fond de rumeurs de la possibilité d’un coup d’Etat militaire et de violence fomentée par les extrémistes, le gouvernement décida d’imposer la politique de regroupement dans presque toute Bujumbura-rurale, particulièrement dans les endroits principalement habités par des Hutu et proches de la ville. Dans l’effort de justifier la décision, Buyoya déclara plus tard qu’il avait fait “ un choix entre deux maux”. Il continua en ces termes:

 

Bujumbura était menacée par la violence, les habitants de Bujumbura-rurale étaient sérieusement menacés par la rébellion, la capitale était menacée par des massacres à grande échelle, ainsi donc nous devions prendre le taureau par les cornes et prendre des mesures appropriées pour stabiliser la situation.7

 

Quelques autorités supérieures ainsi que des observateurs étrangers bien informés sont convaincus que la décision était plutôt motivée autant par la pression politique des extrémistes que par des considérations militaires.8

 

En 1996, le gouvernement avait commencé à utiliser la méthode de regroupement pour essayer de prévenir la prolifération des rébellions et de priver les rebelles du soutien des populations locales.9 Dans plusieurs régions, cette politique réussit à faire réduire les attaques des rebelles sur les cibles militaires et civiles, mais seulement au prix d’imposer une souffrance énorme aux personnes forcées de vivre dans les camps. Après la diminution des opérations des insurgés et confronté aux critiques internationales, le gouvernement avait évacué la plupart des camps vers la fin de 1998. Au milieu de 1999, il avait repris la politique de regroupement dans certaines parties du sud-est du Burundi et il décida de l’étendre à la région autour de la capitale en septembre.

 

Déplacement forcé

D’une communauté à une autre vers fin septembre et début octobre 1999, les militaires forcèrent les gens à quitter leurs maisons après un préavis très court ou sans du tout les prévenir. Ils arrivaient dans les milieux ruraux où la plupart des gens vivent dans des maisons éparpillées sur les collines et tiraient tout simplement en l’air avant d’ordonner à la population terrifiée de se rassembler à des endroits désignés. Souvent ils les forçaient à partir sans leur permettre de prendre des effets personnels ou même de la nourriture avec eux.

 

Dans quelques cas, les militaires tiraient et tuaient ceux qui ne répondaient pas assez rapidement ou complètement à leurs ordres. Un homme a affirmé que son frère aîné avait été tué à Buhonga parce qu’il refusait de se rendre à l’emplacement du camp.10

 

Un autre homme qui avait été contraint de se rendre au camp de Buhonga a raconté que lui-même, sa femme et ses sept enfants avaient été chassés de leur maison vers 2 heures de l’après-midi le 21 septembre. Il a affirmé que trois femmes furent tuées par des soldats qui tiraient avec insouciance ce jour-là.1[1]

 

Un homme qui vivait dans le camp de Kamutwe a déclaré:

 

Le matin du regroupement, les militaires sont venus et ont tiré en l’air. Cela a effrayé beaucoup de gens qui ont fui leurs maisons pour se rendre où ils se croyaient en sécurité. Les militaires ont alors dirigé tout le monde vers Buhonga et seulement par la suite vers d’autres camps à Mboza, Kamutwe, Raro et Nyamaboko.

 

Il ajouta que deux de ses cousins qui se cachèrent au lieu de quitter leurs maisons furent découverts par les militaires et tués.1[2]

 

Un habitant du camp de Muberure a déclaré:

 

Le jour du regroupement il y avait de la panique. Il n’y avait pas eu de réunions pour préparer les gens. Très tôt le matin, les militaires ont tiré en l’air. Ils avaient une stratégie bien planifiée de faire sortir les gens de leurs maisons et de les pousser vers la zone. Les gens fuyaient un groupe de militaires pour se heurter à un autre jusqu’à ce qu’ils soient acheminés dans un corridor qui était le seul sentier qu’ils pouvaient suivre. Les militaires ordonnaient aux gens de se diriger vers la zone. Ils disaient, “ si vous ne partez pas, vous serez considérés comme des complices [des rebelles] ”.

 

Ce témoin a affirmé que les militaires avaient tiré et tué quatre personnes ce jour-là.13 Un autre témoin du camp de Muberure déclara que les militaires ont tiré sur six personnes qu’ils avaient trouvées dans une église des Pentecôtistes. Un autre homme du camp de Muberure raconta qu’il avait vu les militaires tirer sur treize de ses voisins le jour du regroupement, dont une jeune fille de treize ans et un garçon de dix ans.14

 

Deux témoins du camp de Nyamaboko ont affirmé qu’ils avaient vu des soldats tirer sur des civils pendant le processus de regroupement. Un de ces témoins était une femme qui a dit qu’elle avait vu des militaires tuer son oncle, son beau-frère et un voisin. Elle et ses enfants avaient ensuite fui avec seulement les vêtements qu’ils portaient.15

 

Un habitant du camp de Nyambuye déclara que lui et ses voisins avaient été complètement surpris par la décision du gouvernement de les forcer à quitter leurs collines. Ils prirent connaissance de la nouvelle politique quand les militaires sont arrivés dans la communauté et ont commencé à tirer en l’air. Il a affirmé que les soldats avaient tué quatre hommes dans sa communauté ce même jour, y compris le mari de sa sœur.16 Une femme du même camp raconta que quatre hommes, l’un d’eux étant un père de trente ans qui avait deux enfants, furent tués le matin du dimanche, le jour où les rafles ont commencé. Une deuxième femme déclara que son mari avait été tué par des militaires ce jour-là parce qu’il avait refusé de quitter sa maison.17 Un autre homme du camp de Nyambuye était à la messe lorsque des soldats ont encerclé l’église et ont informé les membres de la congrégation qu’ils ne pouvaient plus retourner chez eux et devaient dorénavant vivre dans une zone de regroupement proche.18 Deux femmes du camp de Nyambuye ont raconté qu’elles avaient fui au son des coups de fusils. L’une d’elles a affirmé que l’administrateur local avait dit aux personnes rassemblées à l’endroit désigné que quiconque resterait à la maison serait considéré comme rebelle et tué.19

Un habitant du camp de Ruyaga a affirmé que six personnes ont été tuées dans sa communauté le jour du regroupement. Les militaires ont commencé à tirer vers 6 heures du matin et les gens ont fui vers le camp de Ruyaga “parce qu’il y avait un peu de sécurité. Ils tiraient à partir de deux coins différents, forçant ainsi les gens vers cette zone de sécurité”. Il affirma aussi que l’administrateur local avait dit que ‘ceux qui resteraient chez eux seraient traités comme des rebelles”.20

 

Dans la commune de Kabezi, qui se trouve au sud de Bujumbura, les soldats gouvernementaux ont sillonné la commune le 26 septembre, informant la population que le lendemain ceux qui vivaient au sud de la rivière Mugere devaient se rendre au bureau communal à Kabezi tandis que ceux vivaient au Nord de cette rivière devaient se rassembler au poste militaire de Ruziba. Le lendemain, très tôt le matin, des militaires commencèrent à tirer en l’air et vers les collines, terrifiant les gens et les forçant à fuir de leurs maisons vers la direction du bureau communal. Alors que des milliers de personnes commençaient à se rassembler, les autorités locales donnèrent des ordres aux gens de se diriger vers la colline avoisinante et de commencer à construire des abris. Quatre témoins du camp de Kabezi ont ensemble nommé douze personnes qui furent blessés ou tués par les tirs de fusils ce jour-là, dont au moins deux femmes et deux enfants. Ils croyaient que les victimes avaient été tuées par des balles perdues et non pas pour avoir été délibérément visées.21

 

Les personnes qui ont été dirigées vers les camps de Mubone et Maramvya avaient aussi été notifiées en avance qu’elles devaient quitter leurs maisons. Contrairement aux autres cas, ils partirent sans problèmes et sans être exposés aux tirs de fusils. On leur permit de rassembler les provisions nécessaires avant de regagner le camp.22

 

Installation Dans Les Camps

La plupart des habitants des camps étaient d’accord avec l’avis d’un témoin qui a dit que “les premiers jours dans le camp étaient les pires”.23 Ils étaient dirigés vers des endroits dont la plupart étaient des sommets de collines arides, loin de toute source d’eau. Il leur était ordonné de construire des abris avec n’importe quelles branches et feuilles qu’ils pouvaient trouver. Les autorités ne leur fournirent ni nourriture, ni eau ni matériels de construction et ne leur dirent rien concernant combien de temps ils allaient vivre là-bas. Une mère de sept enfants, le plus jeune étant âgé de deux ans, a raconté que quand elle est arrivée au site de regroupement, il n’y avait rien que des champs et des soldats armés de fusils.24 Les gens dormaient en plein air jusqu’à ce qu’ils aient fini de construire leurs abris. Pendant la première semaine, des vents très forts et la pluie ralentirent le processus, quelquefois emportant ces structures peu solides dont on venait juste de finir la construction.

 

Les autorités locales elles-mêmes étaient apparemment indécises quant aux endroits où toutes ces personnes allaient être finalement placées.25 Les militaires envoyèrent une femme au camp de Nyambuye où elle commença à construire son abri, comme on le lui avait demandé. Le lendemain, cependant, les militaires l’amenèrent avec les autres à Nyakibande, leur lieu d’origine, où ils devaient ériger un camp près de l’église. Cinq jours plus tard, des militaires sont encore arrivés pour ordonner aux gens de démanteler les abris qu’ils avaient construits et retourner à Nyambuye pour encore recommencer à construire là-bas. Quand les gens ont refusé, les militaires ont tiré en l’air, ce qui les obligea à regagner Nyambuye. Comme les autorités n’avaient fourni ni nourriture, ni eau ni matériels de construction, cette femme était faible à cause de la faim et de l’épuisement au moment où elle retourna à Nyambuye.26

Une fois rassemblées, les gens n’avaient point de permission de retourner chez eux pour chercher de la nourriture ou d’autres provisions pour des périodes allant jusqu’à deux semaines.27 Pendant cette période, les militaires faisaient des ratissages dans les endroits évacués en vue de déloger des rebelles qui s’y cacheraient. Comme on ne leur fournissait pas de la nourriture, beaucoup de habitants des camps prenaient le risque de quitter les camps pendant la nuit pour chercher des provisions à la maison pour leurs familles.

 

 

V. LA VIE DANS LES CAMPS

Le camp de Kabezi, qui se trouvait à peu près à 29 kilomètres au sud de Bujumbura, était le plus large des camps dans Bujumbura-rurale et comptait une population d’environ 40.000 personnes.28 Situé sur une petite colline sans arbres ni autre forme d’abri, le camp connaissait une chaleur extrême pendant la saison sèche et était balayé par des tempêtes pendant la saison des pluies. Pendant plus de neuf mois, les gens vivaient dans des abris de fortune faits de feuilles de bananiers, des branches d’eucalyptus et d’autres matériels ramassés sur les lieux. Les plus chanceux ont reçu des sheetings en plastique des agences humanitaires internationales qu’ils ont utilisé pour couvrir des toits peu solides. Les abris, la plupart étant de 2 m sur 3 m, étaient très proches les uns des autres, avec des passages étroits entre les rangées. Les ordures jonchaient les allées et de petits ruisseaux emportaient l’eau des déchets et autres détritus vers le bas de la colline. Chaque demeure abritait jusqu’à dix membres d’une famille, tous vivant ensemble dans un espace simple non-découpé. Les latrines publiques ont été creusé  en hâte aussitôt que le camp était établi. En mai 2000, beaucoup de ces latrines étaient pleines à déborder et on n’en avait pas creusé de nouvelles.

 

Selon les habitants du camp, leur vie avait été différente lorsqu’ils étaient dans leurs propres maisons, libres d’aller et de venir à leur gré. Même s’il y avait eu des opérations militaires dans Bujumbura-rurale pendant plusieurs années, les familles avaient pu continuer à cultiver les champs et à faire d’autres travaux pour pourvoir à leurs besoins. La plupart vivaient dans des maisons petites mais solides ayant trois ou quatre chambres, construites en briques de terre avec des toits à tôles galvanisées. Les familles jouissaient d’un sens de vie privée dans des maisons entourées de champs et dispersées sur les flancs des collines, une réalité qui contraste violemment avec l’indignité des camps encombrés et crasseux.

 

Après les premières semaines, les habitants des camps étaient généralement autorisés à retourner dans leurs maisons et leurs champs pour quelques heures une ou deux fois la semaine. Ils essayaient de cultiver leurs champs, mais le temps à la maison était trop court pour fournir une production agricole suffisante. Les habitants des camps situés près des routes étaient les plus chanceux parce qu’ils commençaient bientôt à recevoir de la nourriture en plus de leur production agricole, ainsi que de l’eau propre et l’aide médicale des agences humanitaires internationales. Mais chaque fois qu’il y avait des combats dans la région, la route était fermée et la livraison des provisions de base était interrompue. Les autorités suspendaient les livraisons d’aide pour d’autres raisons également. Dans le camp de Kavumu, où des milliers de personnes dépendaient de la nourriture fournie par une organisation internationale, les autorités locales étaient lentes à remplir les papiers nécessaires en janvier et début février 2000, alors les autorités provinciales n’ont pas autorisé les livraisons. Les habitants des camps, qui avaient reçu les dernières provisions à la fin de décembre 1999, avaient désespérément besoin de nourriture au moment où elle a été de nouveau distribuée à la mi-février 2000.29

 

Les habitants de dix-sept camps situés loin des routes recevaient peu ou pas du tout d’assistance internationale. Le camp de Nyambuye, situé au sommet d’une colline dominant la ville de Bujumbura, est à peu près à une heure de montée à pied à partir de la route la plus proche. Les habitants de ce camp devaient transporter eux-mêmes la nourriture délivrée à la route. Ils devaient aussi chercher de l’eau à la source la plus proche, qui se trouvait aussi à une heure de marche à pied. Une veuve qui essayait de pourvoir à ses quatre enfants au camp de Nyambuye a tiré cette conclusion, “ si vous deviez vous rendre là-bas, vous ne pourriez pas croire ce que vous verriez. Il y a beaucoup de maladies, de faim, et de désespoir parmi la population des camps”.30 Une mère de sept enfants montra son bébé malade âgé de deux ans et elle dit que les enfants de son âge au camp de Nyambuye étaient tous atteints de l’une ou l’autre maladie. Cette paysanne de trente-cinq ans déplora le manque d’aide médicale pour les enfants et son incapacité de nourrir convenablement sa famille.31

 

Comme les semaines devenaient des mois dans les camps, un nombre de plus en plus croissant de personnes --particulièrement les enfants, les personnes âgées et les jeunes mères-- manifestaient des signes de malnutrition. Les travailleurs médicaux rapportent beaucoup plus d’enfants avec des cheveux rougeâtres, des visages enflés et des estomacs ballonnés, qui sont des signes d’une grave malnutrition. Avec une nutrition insuffisante et des mauvaises conditions de camps de plus en plus insalubres et surpeuplées, les maladies contagieuses se propagent, incluant diverses maladies intestinales et respiratoires. Plusieurs débuts de choléra ont été contenus, mais il y a toujours risque d’épidémie.

 

Comme elles sont les principales responsables du bien-être de leurs enfants, certaines femmes ont apparemment souffert un stress émotionnel et mental très grave à les voir souffrir. Un aide médical qui travaille pour une agence humanitaire internationale qui donne de l’assistance aux malnourris dans Bujumbura-rurale a remarqué des symptômes d’une dépression grave chez les femmes qu’il traite ou dont il traite les enfants. Ces femmes semblent avoir cessé de s’occuper de leur santé ou celle de leurs enfants et s’assoient pendant des heures le regard perdu dans le vide.32

 

Des statistiques fiables sur la malnutrition, les maladies, et la mortalité dans les camps sont limitées, mais un travailleur médical bien informé a estimé que les cas de malnutrition et de maladies ont augmenté de cinq fois depuis le début du regroupement en septembre. Une étude sur la mortalité dans les camps de regroupement ailleurs dans le pays a conclu qu’il y avait deux fois autant de morts causées par les maladies et la guerre dans les camps qu’il y en aurait si les gens étaient restés dans leurs propres maisons. Quand une agence internationale essaya de mesurer la mortalité en comptant les tombes dans un camp près de Bujumbura, les autorités gouvernementales leur interdirent de continuer ce travail.33

 

Liberté de Mouvement

Les militaires qui assurent la sécurité dans les camps contrôlent les mouvements des habitants qui entrent et sortent des zones tout comme ils déterminent les allées et venues des travailleurs des agences humanitaires qui distribuent les provisions ou rendent d’autres services. Les habitants qui sont irrités par ces restrictions comparent leur résidence forcée aux camps à une vie en prison.34

 

Quelques personnes qui vivent dans des camps près de Bujumbura travaillent en ville et sont généralement autorisées à se rendre à leur travai